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Sénégal: 25 février

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L’élection présidentielle de 2024 au Sénégal représente un tournant dans l’évolution du pays vers une gouvernance plus responsable, plus réactive et plus démocratique. Le président Mack Sall se retire après un second mandat, conformément à la limite constitutionnelle. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, l’élection permettront d’inaugurer un nouveau leadership national.

Le Sénégal a réalisé des progrès notables depuis la première transition entre les partis en 2000, lorsque le président sortant, Abdou Diouf, a perdu sa course à la réélection et s’est retiré. En 2012, un autre candidat d’un parti d’opposition (Macky Sall) avait encore remporté les élections et accédé au pouvoir, ce qui constitue l’un des principaux indicateurs de la consolidation de la démocratie.

An opposition rally in Dakar, Senegal.

Rassemblement de l’opposition à Dakar, au Sénégal. (Photo : AFP/Guy Peterson)

Au Sénégal, une société civile active et organisée, et où les jeunes participent de manière dynamique, a joué un rôle déterminant dans les progrès démocratiques du pays. Elle a tenu les fonctionnaires responsables du respect des limites de mandat et des processus démocratiques, un processus qui n’a pas toujours été simple et sans embuches.

L’organe de gestion des élections du Sénégal, la Commission électorale nationale autonome, a acquis une réputation d’indépendance, comme en témoigne la perte de sièges par le parti au pouvoir lors des élections législatives de 2022 et des municipales de 2023. La première est importante puisqu’elle a modifié le paysage législatif, passant d’une quasi super majorité pour la coalition Benno Bokk Yaakaar (BBY) au pouvoir à une quasi-parité avec une coalition de partis d’opposition, ce qui a nécessité de véritables débats et compromis. L’opposition contrôle également la majorité dans les principales municipalités du Sénégal.

Le Sénégal s’est en outre distingué de ses voisins d’Afrique de l’Ouest en construisant et en soutenant une armée apolitique avec une culture de professionnalisme militaire et de service au public. Cela a énormément contribué à la stabilité du pays et à la confiance du public. Les 85 % de la population sénégalaise qui déclarent faire confiance à l’armée sont parmi les plus élevés du continent.

Les dernières années du mandat du Président Macky Sall ont été marquées par des menaces sur les acquis démocratiques du pays.

Malgré ces qualités démocratiques louables, les dernières années du mandat du Président Macky Sall ont été marquées par des tensions accrues et des menaces sur les acquis démocratiques du pays. Tout d’abord, le président Sall a longuement flirté avec la possibilité de briguer un troisième mandat interdit par la Constitution. De nombreux Sénégalais craignaient que M. Sall ne tente de rejoindre la tendance des dirigeants africains à se soustraire à la limitation du nombre de mandats et qu’il n’ébranle le précédent durement acquis par le pays sur cette question.

Deuxièmement, l’administration Sall a tenté d’empêcher Ousmane Sonko, considéré comme un candidat important du parti des patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), de concourir. Maire de Ziguinchor, Sonko est populaire auprès de la jeunesse du Sénégal pour son discours enflammé et ses prises de position fermes contre la corruption. Il a passé une grande partie de l’année dernière en prison ou à l’hôpital à la suite d’une grève de la faim pour protester contre ce qu’il considérait comme une détention injustifiée. La répression policière des manifestations entourant la condamnation et le procès de Sonko aurait fait 50 morts entre 2021 et 2023 au sein de cette population habituellement pacifique. Des centaines d’autres ont été arrêtées.

De nombreux observateurs indépendants considèrent que les accusations portées contre Sonko sont motivées par des considérations politiques, car elles s’inscrivent dans une tendance remontant à l’élection de 2019 selon laquelle l’administration Sall accuse les principaux candidats de l’opposition d’activités criminelles, ce qui a pour effet de faire dérailler leurs candidatures.

Senegal: courthouse where the trial of opponent Ousmane Sonko was being held

Des policiers et gendarmes sénégalais devant l’entrée du palais de justice de Dakar où se tient le procès d’Ousmane Sonko, le 1er juin 2023. (Photo : AFP/Seyllou)

Le porte-drapeau de la coalition BBY de Sall pour la présidentielle est Amadou Ba, l’actuel premier ministre et ancien ministre des Finances et des Affaires étrangères. Outre Sonko, dont la candidature reste entravée par des procédures judiciaires en cours, les principaux candidats de l’opposition sont Khalifa Sall (sans lien de parenté avec Macky Sall) et Karim Wade (fils de l’ancien président Aboulaye Wade). Les deux candidats ont été empêchés de se présenter en 2019 en raison d’allégations criminelles formulées par le gouvernement. Le Sénégal utilise un système de vote à deux tours, qui exige que le candidat gagnant recueille plus de 50 % des voix.

Ces dernières années ont également été marquées par une pression sans précédent sur les médias sénégalais, qui ont longtemps joui d’une tradition d’indépendance. Il s’agit notamment d’arrestations illégales, d’agressions et de persécutions judiciaires. Pour avoir critiqué le gouvernement, plusieurs journalistes de renom ont été accusés de trouble à l’ordre public et d’insurrection. Les tribunaux ont généralement rejeté ces affaires, mais parfois seulement après des mois de détention. Cela a risqué de refroidir la liberté de la presse et la liberté d’expression chères au Sénégal. L’administration Sall a également parfois bloqué Facebook, WhatsApp, Instagram, Telegram, YouTube et TikTok. Le Sénégal a perdu 55 places dans le classement de la liberté de la presse, passant de la 49e place sur 180 pays à la 104e place entre 2021 et 2023, selon le classement de Reporters sans frontières.

Les élections au Sénégal de 2024 seront l’occasion de reconstruire la cohésion sociale et d’aborder de nombreuses questions stratégiques.

L’élection sera, avec un peu de chance, l’occasion pour les Sénégalais de tourner la page et de se concentrer sur les priorités futures du pays. Il s’agit notamment de s’attaquer au chômage des jeunes, qui atteint 20 % malgré une croissance économique annuelle par habitant de 3,4 % en moyenne pendant le mandat de M. Sall. Ces incongruités s’inscrivent dans un schéma d’inégalités croissantes ressenties au Sénégal. Ces divergences s’expliquent aussi en partie par la croissance rapide de la population du Sénégal (2,5 % par an), qui fait que 43 % de la population est âgée de moins de 15 ans. Le Sénégal est également confronté à la perte de terres cultivables en raison des inondations côtières et des sécheresses à l’intérieur des terres, ce qui a des implications politiques directes pour un pays où les trois quarts de la population active tirent leurs moyens de subsistance de la terre.

Avec la menace croissante de l’extrémisme violent au Mali voisin qui s’étend vers l’ouest, le Sénégal est également confronté à un risque accru de violence des islamistes militants. Les indications selon lesquelles ces groupes militants (notamment la Katiba Serma) tentent de s’implanter dans les communautés de l’Est du Sénégal, qui se recoupent avec celles de l’autre côté de la frontière, ne font que renforcer ce constat.

Le Sénégal est également confronté à des campagnes de désinformation de plus en plus importantes soutenues par la Russie, qui menacent de semer la confusion et la désillusion à l’égard de la démocratie, du gouvernement et des liens entre le Sénégal et l’Occident. Elles s’accompagnent de campagne de désinformation nationale et des islamistes militants qui cherchent à exploiter les griefs à des fins politiques.

Outre la transition vers un nouveau dirigeant et la consolidation du précédent du Sénégal en matière de transitions politiques ordonnées, les élections de 2024 au Sénégal présenteront une occasion de reconstruire la cohésion sociale et de mettre le pays sur la voie de la résolution d’une série d’autres problèmes stratégiques.