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La voie difficile de la réforme en Afrique du Sud

Cyril Ramaphosa

(Photo: GovernmentZA)

L’effet Zuma continue de nuire à l’ANC

Les élections générales en Afrique du Sud ont mis en relief des perceptions croissantes de désillusion et de polarisation au sein de l’électorat. Le taux de participation, de seulement 66 % aux élections de mai, a été le plus bas de l’histoire démocratique de l’Afrique du Sud. Cette baisse reflète le désenchantement généralisé des citoyens sud-africains à l’égard du gouvernement. La corruption rampante et l’impunité sous l’ancien président Jacob Zuma, qui a dirigé l’Afrique du Sud de 2009 à 2018, ont repoussé les électeurs, en particulier les jeunes qui estiment que le Congrès national africain (ANC) au pouvoir a perdu son chemin. Jusqu’à 4,9 billions de rands ($ 339 milliards), soit un tiers du PIB de l’Afrique du Sud, ont été détournés pendant la présidence de Zuma, marquée une série de scandales.

Si les résultats de l’ANC n’ont pas été aussi mauvais que ceux anticipés par beaucoup d’observateurs, à 58 %, son taux de soutien est le  pire résultat dans une élection nationale depuis l’instauration de la démocratie en 1994. Ce score continue son lent déclin de 70 % en 2004, 66 % en 2009 et 63 % en 2014. Aujourd’hui, il lui faudrait regagner 35 sièges pour aboutir à la majorité des deux tiers dont il bénéficiait depuis 1994. Certains électeurs de l’ANC se sont tournés vers les combattants pour la liberté économique (EFF) populistes, un groupe dissident de la Ligue de la jeunesse militante de l’ANC. D’autres ont soutenu l’Alliance démocratique (DA) centriste, qui a fait des percées auprès des électeurs noirs malgré son identité de parti majoritairement blanc.

L’EFF, qui a fait campagne sur une plateforme de redistribution des ressources, y compris la confiscation des terres et la nationalisation des mines, a obtenu 10 % des voix, contre 6 % en 2014, devenant ainsi le seul parti dominant à augmenter sa part dans l’électorat. L’EFF est maintenant l’opposition officielle – ce qui signifie qu’il a le deuxième plus grand nombre de sièges – dans trois provinces, tandis que le DA demeure l’opposition officielle au niveau national, même s’il n’a pas augmenté sa part du vote pour la première fois depuis 1994. Une partie de ses partisans blancs a voté pour Ramaphosa dans l’espoir de contrer les partisans de Zuma. D’autres ont choisi le Vryheidsfront (Front de la liberté) nationaliste blanc, en partie à cause des craintes croissantes d’expropriation forcée des terres et des biens, que l’EFF et les partisans les plus ardents de Zuma ont défendue.

Jacob Zuma

Jacob Zuma. (Photo: World Economic Forum)

Il y a eu un pic dans la rhétorique à caractère racial sous Zuma. En outre, plusieurs partis fondés sur la race créés avant les élections, tels que Black First Land First (BLF) et African Transformation Movement (ATM), ont des liens avec l’ancien président. Pendant leur campagne, les membres du BLF ont occupé et violemment vandalisé des maisons et des fermes appartenant à des Blancs dans la province du Cap. Des rapports ont également fait état de petits groupes de fermiers blancs s’armant à des fins d’autodéfense. Il est à noter, cependant, que le BLF et l’ATM n’ont pas obtenu de bons résultats dans lors du scrutin. De plus, la dernière enquête sur les relations raciales de l’Institute pour la justice et la réconciliation du Cap a révélé que près de 70 % des Sud-Africains sont favorables à une plus grande intégration et à la réconciliation raciale. Toutefois, si rien n’est fait, la montée de la rhétorique raciale menace de saper les fondements
de l’accord postapartheid.

Le débat en cours au sein de l’ANC sur la lutte contre la corruption

Alors meme que l’electorat a massivement rejette la politique de patronage associée a l’ere Zuma,
de nombreux de ces alliés de Zuma ne reconnaissent toujours pas l’existence d’un problème. Depuis l’élection, il en résulte une lutte continue au sein de l’ANC entre les factions Zuma et Ramaphosa. La lutte pour l’âme de l’ANC n’est plus animée par des positions idéologiques opposées, mais par des divisions féroces entre ceux qui s’opposent au pillage des ressources publiques et ceux qui y sont impliqués.

Les éléments corrompus de la base craignent d’être poursuivis en justice et résistent vigoureusement aux réformes. Ils ont également forgé des alliances avec les populistes afin d’accroître leur influence dans les sections locales du parti. En revanche, ceux qui militent en faveur d’une réforme préconisent un nettoyage complet des institutions de l’État— une priorité absolue depuis la démission de Zuma. Pour eux, la survie du parti dépend  du succès des efforts de lutte contre la corruption entamés avec l’arrivée de Ramaphosa à la présidence.

L’organe de surveillance interne de l’ANC, la commission sur l’intégrité, a recommandé, avant les élections, que six hauts responsables, dont plusieurs membres du puissant Comité exécutif national, soient exclus de sa liste des candidats au Parlement. De même, les « Stalwarts », vénérés anciens dirigeants anti-apartheid qui ont apporté leur soutien à Ramaphosa, ont juré de faire pression pour empêcher ces fonctionnaires de siéger au gouvernement. Le 22 mai 2019, les pressions exercées par les Stalwarts ont arrêté l’assermentation du vice-président David Mabuza dans l’attente d’une procédure disciplinaire au cours de laquelle la commission sur l’intégrité l’a accusé de porter préjudice à l’ANC et de le discréditer. Mabuza était un proche confident de Zuma qui, à la dernière minute, a changé de camp lors de la Conférence nationale de 2017 pour aider Ramaphosa à assumer la direction du parti et donc la présidence. Toutefois, lors de l’audience disciplinaire interne de la commission, il a contesté avec succès la capacité de celle-ci à mener des enquêtes et a été dûment assermenté le 28 mai, à la grande déception des alliés et partisans de Ramaphosa qui avaient choisi un remplaçant. Parmi les autres hauts responsables qui ont retiré leur nom sous pression, on peut citer deux anciens ministres, Malusi Gigaba et Nomvula Makonyane, tous deux incriminés dans le cadre de la Commission d’enquête judiciaire sur les allégations de capture de l’État.

L’espoir que le nouveau cabinet marquerait une rupture décisive avec la corruption et l’impunité a toutefois été entravé par les postes partagés à parts égales entre les fidèles de Ramaphosa et ceux de Zuma. Il est peu probable qu’ils travaillent ensemble à des réformes, étant donné que de nombreux fonctionnaires risquent d’être poursuivis en justice dans les mois à venir. Toutefois, les factions du parti pourraient être en mesure de trouver un terrain d’entente sur des politiques plus radicales telles que l’expropriation des terres, car tous les camps au sein de l’ANC ont un intérêt commun à minimiser le soutien populiste de l’EFF. Contrairement aux partisans de Zuma, Ramaphosa rejette la confiscation pure et simple des terres et s’engage à ne redistribuer que les terres non utilisées.

Une jeunesse aliénée

Cyril Ramaphosa launches the Youth Employment Service Initiative.

Cyril Ramaphosa lance l’initiative « Youth Employment Service Initiative ». (Photo: GovernmentZA)

Une enquête menée par Statistics South Africa a révélé que seulement 341,186 des 1.8 million d’électeurs de 18 et 19 ans pouvant potentiellement voter pour la première fois se sont inscrits pour voter, soit 19 pour cent. Dans la tranche d’âge des 20-29 ans, un citoyen sur deux est enregistré. Ces deux tranches d’âge sont connues sous le nom de « la génération née libre ». Ils voient l’ANC comme un parti politique comme les autres et non comme un mouvement de libération. Ils sont plus exigeants à l’égard de la prestation des services et pardonnent moins les échecs du gouvernement que les tranches d’âge plus âgées. Parmi les plus de 30 ans, le taux d’inscription des électeurs était de 70 pour cent. Parmi les cohortes plus âgées, les taux d’inscription étaient encore plus élevés.

Aujourd’hui, le chômage des jeunes  reste à 50%, ce qui explique en grande partie le sentiment général d’aliénation ressenti par les jeunes électeurs, qui reprochent au gouvernement de l’ANC de ne pas offrir d’opportunités de carrière. Les quelque 3 millions de jeunes sud-africains au chômage vivent pour la plupart dans les zones métropolitaines et  dans les villes où la pauvreté est la plus élevée. C’est là que se trouvent les fiefs de l’EFF  et où ses politiques populistes ont trouvé un écho, sapant le soutien à l’ANC.

Le rôle de l’Afrique du Sud sur le continent

La revue de de la politique étrangère de l’Afrique du Sud de 2018, le Département des relations internationales et de la coopération (DIRCO) a révélé que les maux associés à l’ère Zuma ont également gravement terni l’image et l’influence du pays à l’étranger, l’amenant à se retirer des affaires continentales et mondiales. La politique étrangère de l’Afrique du Sud était très personnalisée, avec des professionnels expérimentés dans le département écartés en faveur des loyalistes proches de Zuma et de ses partenaires commerciaux. En 2016, la menace de Pretoria de se retirer de la Cour pénale internationale avait été un choc pour ceux qui considéraient l’Afrique du Sud comme un défenseur des droits humains et architecte important de la Cour. Certains ont imputé l’engagement sans enthousiasme du gouvernement Zuma à résoudre la crise burundaise à la poursuite d’intérêts commerciaux par les fonctionnaires du parti au pouvoir dans les deux pays, minimisant ainsi le rôle historique de l’Afrique du Sud en tant que garant de l’Accord pour la paix et la réconciliation d’Arusha. Des accusations similaires ont été portées au sujet des relations entre l’Afrique du Sud et la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Soudan du Sud, le Soudan et le Zimbabwe.

L’une des principales promesses de la campagne de Ramaphosa a donc été de raviver et de redonner à l’Afrique du Sud son rôle de chef de file en Afrique. Lors du lancement de la revue indépendante, le ministre des affaires étrangères sortant, Lindiwe Sisulu a déclaré : « Nous avons une fois été un géant dans le monde et notre réputation était bien connue grâce à  ce que nous représentions… À la mémoire de Mandela, en son honneur, nous avons la responsabilité de retrouver la stature qu’il nous a laissée ». La mesure dans laquelle cette situation pourra être corrigée dépendra en grande partie des réformes au sein de la DIRCO et du rétablissement des normes professionnelles recommandées par la revue de 2018.

Promouvoir la réforme à l’extérieur comme à l’intérieur de l’ANC

Au lendemain des élections de 2019, l’effort pour réformer les processus de gouvernance de l’Afrique du Sud ne peut pas s’appuyer sur l’ANC mais devra se déployer sur plusieurs fronts. Malgré les nombreux défis, il faut reconnaître que certains aspects de la démocratie sud-africaine ont pris du dynamisme. La résilience de certains organismes de surveillance comme le Bureau de protection du citoyen (Public Protector’s Office) et les tribunaux en est la preuve. De même, l’Afrique du Sud devient peu à peu un système multipartite véritablement compétitif. Au fur et à mesure que la domination de l’ANC diminue, les opposants renforcent leurs liens avec leurs circonscriptions. Il s’agit d’imposer une forme de responsabilité verticale des élus envers les citoyens sud-africains. Des représentants de 14 partis politiques ont été élus à l’Assemblée nationale, le plus grand nombre depuis 1994. Après avoir perdu sa majorité des deux tiers, l’ANC devra travailler au-delà des lignes de parti pour adopter des lois, élaborer des politiques et modifier la constitution.

« L’Afrique du Sud devient peu à peu un système multipartite véritablement compétitif. »

Quant à l’ANC, il est toujours confronté à des choix difficiles entre un changement fondamental et l’enracinement continu du patronage, de la corruption et de l’impunité. Ceux qui sont impliqués dans des graves fautes continuent d’exercer une influence considérable et contrôlent à peu près la moitié du nouveau conseil des ministres. Ils opposeront probablement une résistance farouche à l’obligation de rendre compte. Cependant, reculer face aux reformes aliénera le public et en fin de compte affaiblira Ramaphosa.

La société civile et le public ont également un rôle à jouer pour tenir le gouvernement responsable de ses engagements et veiller à ce que l’ANC et les autres partis politiques effectuent les réformes promises. L’Afrique du Sud se targue d’un niveau élevé d’activisme civique qui a joué un rôle clé en exerçant des pressions sur les institutions de l’État pour qu’elles enquêtent sur les réseaux enracinés de capture de l’État. Le maintien de cette pression a conduit finalement à la démission de Zuma. La poursuite de la participation du public au processus de réforme sera donc cruciale si l’ANC et le gouvernement au sens large veulent rétablir la confiance des citoyens.