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Cinq choses à suivre de près pendant la transition au Soudan

Au Soudan, pour transformer la contestation populaire en véritable changement démocratique, il faudra maintenir une coalition organisée pour la réforme et parvenir à un accord avec les chefs militaires.

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Transition au Soudan : Des Soudanais manifestent devant le quartier général de l’armée à Khartoum, le 8 avril 2019.

Des Soudanais manifestent devant le quartier général de l’armée à Khartoum, le 8 avril 2019. (Photo : Capture d’écran, vidéo de médias sociaux)

La décision de l’armée soudanaise de destituer le président Omar el-Béchir après 30 ans au pouvoir représente un moment clé pour le mouvement de contestation au Soudan. Toutefois, plutôt qu’un point culminant, cette action représente une bifurcation sur la route de la transition, et il reste encore beaucoup à faire pour en déterminer le résultat final. Voici cinq questions à suivre tout au long du déroulement de cette histoire :

L’armée utilisera-t-elle la force contre les manifestants ?

La décision de l’armée de déposer Omar el-Béchir semble fondée sur une erreur de calcul selon laquelle la colère des manifestants était principalement dirigée contre ce dirigeant qui avait monopolisé le pouvoir pendant trois décennies. En réalité, les manifestants sont presque unanimes à dire qu’ils veulent voir un véritable changement dans le système politique et la fin du régime militaire. Les manifestants exigent un contrôle civil et le droit des citoyens de participer à l’élaboration des décisions gouvernementales qui affectent la vie quotidienne de la population.

Parallèlement à son annonce de l’installation du Conseil militaire en tant qu’autorité de transition, la direction des forces armées a déclaré un couvre-feu de 22 h à 4 h (qui a été annulé par la suite). Comme ils considèrent le Conseil militaire comme le simple remplacement d’un dirigeant autocratique par un autre, les manifestants ont défié le couvre-feu, et ils continuent à camper à l’extérieur du ministère de la Défense. Les militaires devront décider s’ils veulent expulser les manifestants par la force ou chercher une forme de compromis.

Bien que les militaires aient certainement la capacité d’agir contre les manifestants, il existe un certain nombre de raisons qui devraient les inciter à hésiter à le faire. Le recours à la force aliénerait de manière définitive la population contre les dirigeants militaires. Pour l’instant, bien qu’il y ait une grande méfiance à l’égard des forces armées, il est reconnu que celles-ci ont fait preuve de retenue depuis le début des manifestations en décembre. Bien que certains éléments du secteur de la sécurité, notamment les Forces d’intervention rapide et les services du renseignement, aient attaqué des manifestants, faisant des dizaines de morts et des centaines de blessés, l’armée a laissé aux manifestants un espace considérable. De plus, dans certains cas, des éléments de l’armée ont défendu les manifestants contre ceux qui utilisaient la force. Ceci met en lumière une autre considération clé pour les chefs militaires. Le secteur soudanais de la sécurité – unités militaires, police et services de renseignement – est très fragmenté.  Il n’est pas du tout certain que tous ses membres seraient d’accord avec une répression violente des manifestations, ce qui pourrait créer la possibilité de combats entre factions dans les rues de Khartoum. Ce serait une issue paradoxale à ce qui a été jusqu’à présent un mouvement résolument non violent.

Protesters outside the Sudanese military headquarters in Khartoum

Manifestants devant le quartier général de l’armée soudanaise à Khartoum. (Photo : Alaa Kheir)

Les dirigeants militaires doivent également comprendre que les forces économiques sous-jacentes qui ont conduit à l’accélération rapide de l’inflation et à des conditions de vie de plus en plus difficiles ne disparaîtront pas avec la destitution d’Omar el-Béchir. Le Soudan a une dette extérieure s’élevant à 55 milliards de dollars et un taux de chômage élevé. L’armée devra tenir compte du fait qu’elle a besoin du soutien de la population et des compétences des professionnels civils pour aider à stabiliser l’économie. L’accès à une assistance internationale importante dépendra de la mise en place d’une équipe économique crédible dans le cadre d’une transition politique viable.

Les chefs militaires devront également se pencher sur le sort de l’armée en tant qu’institution à l’avenir. Si l’armée s’aligne sur le mouvement réformiste, elle gagnera en crédibilité, et elle sera mieux placée pour renforcer sa légitimité et professionnalisme institutionnel pendant la transition. Cette avenue demeure ouverte pour l’instant grâce à la retenue dont les forces armées font preuve. Cependant, cette option serait perdue si l’armée réprimait violemment les manifestations.

Les manifestants peuvent-ils rester organisés et poursuivre leur mouvement pendant une période prolongée ?

Les manifestations au Soudan ont été remarquables par leur organisation, leur retenue, leur non-violence et l’expression d’une véritable fierté nationale. Elles ont été dirigées par des professionnels des classes moyennes, des étudiants et des élèves, des femmes et des dirigeants religieux de diverses croyances qui expriment une vision différente pour la vie politique au Soudan. Les manifestants ont été rejoints par des Soudanais de tous les milieux, dans des dizaines de villes et de villages. Ceci a donné aux manifestants une grande crédibilité auprès du public.

Pour qu’elles réussissent, il faudra continuer à promouvoir les réformes sur le long terme.

Une leçon tirée d’autres transitions démocratiques, ainsi que de brèves périodes de transitions civiles au Soudan en 1964 et en 1985, est que, pour qu’elles réussissent, il faudra continuer à promouvoir les réformes sur le long terme. Construire une démocratie est beaucoup plus complexe que se débarrasser d’un dirigeant autocratique, aussi important que cela puisse être. Au contraire, un véritable changement nécessitera des réformes institutionnelles – la mise en place de contrôles sur la présidence, un pouvoir législatif représentatif, une presse libre, un pouvoir judiciaire indépendant, une fonction publique fondée sur le mérite, un secteur de la sécurité professionnel et dépolitisé, une banque centrale apolitique, des mécanismes de surveillance pour lutter contre la corruption et un processus garantissant des élections libres et équitables, entre autres réformes.

La mise en œuvre de ces changements prend du temps et nécessite des objectifs exprimés très clairement. De plus, des membre de l’arrière-garde tenteront tout au long du processus de le dérailler.  Il est donc essentiel de maintenir l’élan (et de continuer à faire pression) en faveur de ces réformes. Pour ce faire, les dirigeants des manifestations devront s’organiser à moyen terme tout en faisant face aux défis tactiques quotidiens auxquels ils sont confrontés. Plus cette coalition de réforme sera inclusive et transversale, y compris avec des membres des services de sécurité, plus elle sera solide et durable.

Les manifestants soudanais ont commencé leur mouvement de façon exemplaire. De plus, bien que le Soudan ait eu un système autoritaire pendant de nombreuses années, il bénéficie d’une riche tradition dans sa société civile qui a soutenu la vision d’une société démocratique. L’histoire des partis d’opposition, des universités, des médias ainsi que des groupements communautaires dans les quartiers et un fort sentiment de fierté nationale fournissent au Soudan un terrain fertile pour créer les réseaux sociaux transversaux qui seront nécessaires pour soutenir le mouvement de réforme au cours des mois et des années à venir.

À quoi ressemblerait un processus de transition dirigé par des civils ?

Si une transition dirigée par des civils devait apparaître, qu’impliquerait  que ce processus  ? Les enseignements tirés d’autres arrangements transitoires démontrent qu’il est important de créer un organe de transition apolitique afin de constituer une base de soutien aussi large que possible pour le processus de transition. L’orientation prise par l’Association des professionnels soudanais dans la conduite des manifestations constitue certainement un bon point de départ. Une façon de renforcer la position apolitique d’un gouvernement de transition consisterait à exiger qu’aucun de ses dirigeants ne se présente à une prochaine élection afin de briguer un poste politique.

Il convient donc plutôt de prendre le temps de réformer les institutions clés qui seront en mesure d’établir et de garantir des règles du jeu équitables après des années de régime militaire à parti unique.

Il sera essentiel d’accorder un mandat très clair au gouvernement de transition. Les sociétés qui sortent d’années d’autoritarisme ne peuvent pas se contenter d’organiser des élections pour un nouveau gouvernement. Une procédure hâtive dans ces conditions serait désastreuse. Il convient donc plutôt de prendre le temps de réformer les institutions clés qui  seront en mesure d’établir et de garantir des règles du jeu équitables après des années de régime militaire à parti unique. Après que la mise en place de certaines de ces réformes fondamentales, il sera beaucoup plus probable que les élections aboutiront à un résultat considéré comme légitime et acceptable par une large majorité de la population

La représentation d’un large éventail d’intérêts et de régions géographiques sera un facteur à prendre en compte pour la participation à un leadership de transition. L’inclusion de personnes jouissant d’une forte autorité morale à travers le pays assurera également la crédibilité et la cohésion nationale du processus. Dans le choix des nouveaux dirigeants, il faudra également donner la priorité aux personnes qui ont des compétences techniques, car elles guideront le processus de réforme institutionnelle et devraient être habilitées à le faire sur la base d’une justification fondée sur le mérite. Bien qu’aucune disposition transitoire ne soit parfaite, l’élaboration de certaines de ces lignes directrices devrait faciliter le processus. Les expériences des transitions réalisées au Burkina Faso, en Gambie, au Libéria, en Afrique du Sud, au Kenya et au Burundi ainsi qu’à l’extérieur de l’Afrique sont riches d’enseignements à cet égard.

Quel rôle joueront les acteurs extérieurs ?

Bashir and Putin

Omar el-Béchir avec le président russe Vladimir Poutine. (Photo : Presidential Executive Office)

Compte tenu de la situation stratégique et des liens du Soudan avec l’Afrique et le monde arabe, de nombreux acteurs extérieurs pourraient avoir intérêt à intervenir pour tenter d’en influencer la transition. Pour compliquer ces considérations, Omar el-Béchir a eu des relations changeantes avec ses principaux voisins, notamment l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et la Turquie. Il est donc peut-être compréhensible qu’il ne semble pas que de quelconques acteurs régionaux demandent le retour au pouvoir du dictateur déchu. La préoccupation la plus immédiate est qu’un acteur extérieur intéressé à maintenir le statu quo ou à améliorer sa position stratégique puisse intervenir pour tenter de soutenir le Conseil militaire et peut-être lui fournir une raison d’utiliser la force contre les manifestants. Les intérêts de la Chine au Soudan ont été renforcés récemment en raison de sa position sur la Route maritime de la soie du XXIe siècle. La Russie a manifesté un intérêt croissant pour le Soudan au cours des dernières années dans le cadre de sa nouvelle politique envers l’Afrique. Par conséquent, ces acteurs pourraient trouver un intérêt dans l’interruption de la transition vers la démocratie.

Si un gouvernement civil de transition devait voir le jour, la question se poserait également de savoir à quelle vitesse les institutions financières internationales et les bailleurs occidentaux seraient en mesure d’intervenir et d’aider à stabiliser l’économie. Ceci sera nécessaire pour assurer que les réformateurs soudanais disposent de l’espace requis pour pouvoir poursuivre la transition. Une économie en récession, un taux de chômage toujours élevé et la perception que rien n’a changé sont des raisons fréquentes de l’enlisement des  transitions démocratiques  (et que des éléments de l’ancien régime usent de nostalgie pour la ralentir).

Comment les groupements islamistes s’aligneront-ils sur le mouvement de réforme ?

Un aspect remarquable du mouvement de contestation est la mesure dans laquelle il a été animé par des professionnels interconfessionnels des classes moyennes. On voit beaucoup de femmes parmi les manifestants. Avant d’avoir été déchu, Omar el-Béchir avait mis fin à son alliance avec les extrémistes islamistes au sein de son parti, le Congrès national, ce qui indiquerait la baisse de l’influence de l’Islam politique. Ce revirement fait suite à des décennies d’influence croissante des intégristes au sein des institutions officielles du Soudan. La façon dont cette dynamique sociale évoluera pendant la transition sera un autre facteur important à surveiller, surtout dans la mesure où ces changements renvoient à une interprétation plus modérée et tolérante de l’Islam dans la vie publique, une interprétation longtemps associée au Soudan avant la prise du pouvoir par Omar el-Béchir il y a 30 ans.

Experts du CESA

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