Les transitions démocratiques tourmentées des mouvements de libération africains

La récente crise politique au Zimbabwe offre une perspective sur les défis que rencontrent de nombreux pays africains en opérant la transition des structures politiques de leur mouvement de libération fondateur vers d’authentiques démocraties participatives.

De gauche à droite: des membres de l’Armée populaire de libération du Soudan au Soudan du Sud; un rassemblement du Congrès national africain en Afrique du Sud; une affiche de la ZANU-PF au Zimbabwe. Photos: Tim McKulka, Mike Hutchings, Babak Fakhamzadeh.

La récente crise politique au Zimbabwe offre une perspective sur les défis que rencontrent de nombreux pays africains lorsqu’ils effectuent la transition des structures politiques de leur mouvement de libération fondateur à d’authentiques démocraties participatives. Bien qu’ils soient souvent initialement générateurs de dynamisme et de réforme, de tels mouvements peuvent tout aussi bien favoriser la stagnation et constituer une entrave au partage du pouvoir et à l’obligation de rendre des comptes. La légitimité que confère la lutte tend à aiguiser le sentiment des leaders et des partis de libération que tout leur est dû. À mesure de l’apaisement de l’euphorie de la libération, la mauvaise gestion s’installe, la confiance publique s’effondre, et l’opposition se développe. La violence devient, en conséquence, un moyen de plus en plus fréquent d’assurer le respect des règles.

Libération, légitimité, et droit

Les mouvements de libération marquent d’une empreinte indélébile l’identité nationale d’un pays. La « lutte » devient le discours fondateur autour duquel tous les citoyens peuvent se mobiliser—et la source primordiale de légitimité du nouveau parti à exercer le pouvoir. De la fondation du parti en 1961 jusqu’à l’introduction en 1992 du pluralisme politique, l’adhésion au parti d’union nationale africaine de Tanzanie (rebaptisé Chama Cha Mapinduzi, ou CCM) était une condition obligatoire en Tanzanie pour intégrer l’armée ou la fonction publique. Les mouvements de libération au pouvoir en Algérie, en Angola, en Érythrée, en Éthiopie, au Mozambique, au Rwanda, au Sud-Soudan, et en Ouganda, pour ne citer que ceux-là, ont tous adopté des politiques similaires. Tous les mouvements de libération ont créé des écoles politiques destinées à la propagation de leur idéologie et ont formé des cadres civils et militaires à l’idéologie, au leadership et à l’éthique de gestion du parti. L’importance accordée à la doctrine idéologique s’inspire du modèle de libérations chinois, et le soutien chinois aux écoles politiques demeure, de fait, un fondement de l’engagement politique du pays en Afrique.

 L’importance accordée à la doctrine idéologique s’inspire du modèle de libérations chinois, et le soutien chinois aux écoles politiques demeure, de fait, un fondement de l’engagement politique du pays en Afrique. 

La légitimité conférée par la lutte dépasse les frontières. L’ancien mouvement de libération d’Afrique australe créé en 2007 et comprenant les partis au pouvoir de l’Angola, du Mozambique, de la Namibie, de la Tanzanie, de l’Afrique du Sud, et du Zimbabwe, est un important interlocuteur au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe (CDAA). Ses membres qui organisent régulièrement des réunions au sommet, ont joué un rôle de premier plan dans la formation de l’alliance des États de la ligne de front, précurseur de la CDAA, qui a initialement coordonné la lutte armée contre l’apartheid et le colonialisme. Les critiques de l’échec manifeste de la CDAA dans le règlement de la crise qui sévit depuis longtemps au Zimbabwe, prétendent que la solidarité avec la ZANU-PF (l’Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique) a prévalu sur la demande faite au gouvernement de rendre compte. L’Union africaine a fait l’objet de critiques du même ordre là où les mouvements de libération continuent d’exercer une influence considérable.

L’impression de légitimité se transforme, au fil du temps, en conviction d’un droit. Dans l’esprit des partisans du mouvement de libération, il s’agit d’une mission à vie. Le pouvoir est considéré comme un moyen d’accomplir sa mission. La limitation de la durée des mandats et les systèmes d’équilibre des pouvoirs sont, en conséquence, davantage traités comme de simples obstacles techniques à la progression de la mission, que comme des structures destinées à empêcher la monopolisation du pouvoir.) Le président ougandais Yoweri Museveni dont le mouvement national de résistance (NRM) a, pour la première fois en Afrique post-coloniale, renversé un gouvernement en place, explique que les « combattants de la liberté considèrent le leadership non pas comme un travail mais comme un sacrifice. » Le défunt premier ministre éthiopien Meles Zenawi a pris le nom de « Meles » en l’honneur d’un fondateur du Front populaire de libération du Tigré, mort au combat. Ce qui semblait n’être qu’un simple nom, était en réalité un rappel de la mission à achever.

Dans l’esprit des partisans du mouvement de libération, il s’agit d’une mission à vie.

Selon le spécialiste du Mouvement de libération Christopher Clapham, dans l’esprit des anciens combattants, une telle conviction confère « un droit quasi permanent sur le pouvoir de l’État. » Cela génère une tendance à contourner la durée des mandats, consolider le pouvoir, et favorise le recours à la coercition et au favoritisme. Les idéaux de la lutte dégénèrent alors au fur et à mesure que l’exclusion, les largesses, et la survie du régime prennent la relève.

La plupart des mouvements sont, en outre, contaminés par « l’affectation de la politique par les maux du militarisme, le recours à la force brutale pour inculquer l’obédience, la chasse aux sorcières, la maltraitance des femmes et des groupes vulnérables et la politique ethnique » qui remontent à la lutte, déclare Ibbo Mandaza, éminent historien du mouvement de libération de l’Afrique australe. Il fait valoir que de tels maux se perpétuent au sein du gouvernement   engendrant « impunité et mépris des institutions nationales et de la reddition de comptes ». Prédation et violence s’implantent alors et avec le temps, « l’héritage de la lutte est perçu comme une malédiction » déclare Clapham. Faute de solides dispositions de contrôle et d’équilibrage des dirigeants, le mouvement de libération est également susceptible d’être assujetti aux intérêts de quelques-uns et se transformer en une nouvelle forme d’autoritarisme.

Un bilan mitigé en faveur des réformes

Il existe une forte tendance des dirigeants à annuler les réformes dont ils s’étaient autrefois fait les champions. L’effondrement du Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (M./A.P.L.S.) au pouvoir et la guerre civile qui s’en est suivie, sont survenus relativement rapidement (deux ans après l’indépendance).  Le Sud-Soudan présentait toutes les caractéristiques du défi de l’après-libération : politique extrêmement militarisée, droits généralisés, volonté de conserver ses fonctions à tout prix et recours à la force pour régler des différends politiques.

Chefs millitaires du ZANU et du ZAPU : Lookout Masuku du ZIPRA et Solomon Mujuru du ZANLA.

Ces revirements ont pris davantage de temps au Zimbabwe. Le pays avait hérité d’institutions solides et de l’un des taux d’alphabétisation les plus élevés d’Afrique. Le mouvement de libération avait favorisé un activisme civique vigoureux, une presse libre, une économie prospère, et une amélioration des relations raciales. Des tensions datant de la lutte ont cependant anéanti le consensus de l’après-libération. Le partenariat entre le FP ZANU bénéficiant principalement du soutien de la population shona, au sud, et l’Union des peuples africains du Zimbabwe (ZAPU) dont les partisans se concentraient dans le nord et le sud à majorité ndebele, s’est désagrégé après l’indépendance. Au sein de la nouvelle armée et entre les guérillas en attente d’intégration un violent conflit a éclaté, en 1983, entre ZANLA et ZIPRA, leurs bras armés respectifs. Au terme de trois années d’une intense répression militaire de la part de l’armée nationale du Zimbabwe dans le Matabeleland, place forte de la ZAPU, l’opposition a pris de l’essor, et le gouvernement a réagi, au début des années 1990, par l’instauration de fait d’un Etat à parti unique. Dès 2000, les institutions nationales avaient été cooptées, ignorées ou démantelées. La violence est alors passée à l’élimination des opposants, tout d’abord à l’extérieur de la ZANU, puis de plus en plus en son sein.

Dans certain cas, la réputation du mouvement de libération empêche le parti d’imposer à ses dirigeants l’obligation de rendre des comptes. En Afrique du Sud les jugements faisant jurisprudence rendus par l’appareil judiciaire et les enquêtes concernant le pouvoir exécutif inaugurées par le bureau du médiateur, témoigne de la résilience des institutions du pays. Pourtant, sous la présidence de Jacob Zuma, la spirale de la corruption, les attaques visant les organismes indépendants, les efforts pour renforcer le privilège de l’exécutif, s’avèrent être des épreuves difficiles. Thabo Mbeki, ancien Président sud-africain et chef du parti, a déploré que l’ANC (Congrès national africain) n’ait pas su être à la hauteur des valeurs de ses fondateurs. Monsieur Zuma a survécu à six tentatives de destitution grâce à la majorité qualifiée de l’ANC. Il a de même résisté aux tentatives de censure de la commission intégrité de l’ANC —son organe de surveillance interne autrefois puissant— (783 accusations ont été portées à son encontre devant les tribunaux).

En 2005, le Président Museveni de l’Ouganda a, de la même façon, compté sur la majorité qualifiée pour supprimer la limite du mandat présidentiel. Le NRM (Mouvement de Résistance nationale) défend maintenant la suppression de la clause relative à la limite d’âge du président, une manœuvre qui lui ouvre la voie pour briguer un sixième mandat. Les institutions ougandaises n’ont pas toujours été aussi facilement cooptées. La constitution ougandaise de 1995 a été saluée comme un modèle de processus constitutionnel participatif.  Le sixième parlement ougandais (1996-2001) était dynamique bien que fonctionnant dans le cadre du « système du mouvement » n’autorisant pas l’activité de parti politique d’opposition. Il a limogé plusieurs membres du cabinet pour abus de pouvoir et présidé plusieurs institutions indépendantes, notamment les commissions des droits de l’homme, de l’égalité des chances, d’amnistie et de réforme du droit. Cependant, à mesure que l’espace démocratique s’amenuise et que la violence contre l’opposition s’accentue, le risque que le NRM puisse s’engager sur la même voie que bon nombre de ses mouvements frères devient un sujet d’inquiétude grandissant.

La politique au bout du fusil

 En tant que « gardienne de l’héritage de la libération », l’armée est avant tout un instrument du parti. 

Les armées de libération se considèrent comme des « militants en uniforme » déclare feu Amilcar Cabral, leader de la lutte pour l’indépendance de Guinée et du Cap Vert. En tant que « gardienne de l’héritage de la libération », l’armée est, de ce point de vue, avant tout un instrument du parti et il y a fusion entre les rôles des cadres politiques et des soldats. « L’orientation politique et idéologique de l’armée ne faiblit pas » déclare Henry Matsiko, commissaire politique en chef des Forces de défense du peuple ougandais (UPDF). Matsiko, qui avait dirigé l’école politique nationale du NRM supervise l’éducation politique sur les traditions de la lutte au sein des UPDF. Au Sud-Soudan, le chef d’état- major adjoint chargé de l’orientation morale au sein de l’APLS assume ce rôle. En Tanzanie cette responsabilité revient au sous-comité du CCM chargé de la défense, lequel exerce également le commandement et le contrôle. De même en Ouganda, le Haut Commandement— une structure du parti et de l’armée officialisée en 2005 par le parlement—exerce le commandement et le contrôle au-dessus du Ministère de la défense. D’anciens combattants qui siégeaient au Haut commandement du NRM/NRA pendant la guerre de brousse, comptent parmi ses membres.

Les partisans de l’interface armée/parti prétendent qu’elle instaure un contrôle civil efficace. Selon le Président Museveni « un révolutionnaire est d’abord et avant tout idéologique ; la dimension militaire passe au second plan ». D’autres, en revanche, suggèrent que le flou de la démarcation est souvent utilisé à mauvais escient pour attirer l’armée dans la politique partisane, particulièrement en période de crise. Au Sud-Soudan, les luttes de pouvoir au sein du MLPS/A se sont rapidement propagées à l’armée et revêtent une connotation ethnique. De même, l’intervention militaire de 2017 pour évincer Robert Mugabe au Zimbabwe, a été l’aboutissement d’une lutte de pouvoir interne qui sévissait de longue date au sein du FP-ZANU . Les chefs militaires ont invoqué leur obligation de prendre « des mesures correctives », « les acquis de la lutte étant menacés » par « la purge des membres du parti ayant des antécédents dans les mouvements de libération ».

Désireux d’éviter de tels écueils, le Mozambique, la Namibie, et la Tanzanie ont privilégié le professionnalisme, comme base des relation civil-militaires, au détriment des liens avec le parti. Cela prend toutefois du temps à établir. Abbillah Omari remarque qu’en Tanzanie, il reste parfois difficile de distinguer le parti, le gouvernement et l’armée. L’engagement de les séparer est cependant présent et les citoyens sont de plus en plus convaincus qu’au CCM, l’armée est à l’abri de combats entre factions.

Exceptions notables

La République autoproclamée du Somaliland est une autre exception notable quoique moins reconnue. Le mouvement armé de libération, le mouvement national somalien (SNM), y a organisé la première des nombreuses conférences de clan inclusives, dans le mois qui a suivi la défaite de Siad Barre en 1991. Comme le fait observer un ancien général du SNM « le SNM était un mouvement de libération et non un parti politique. Nous n’avions pas envisagé de constituer un nouveau gouvernement ». Ces conférences ont débouché sur la création d’un conseil consultatif de sages issus de chaque clan appelé un Guurti, lequel s’est rapidement converti en organe décisionnel officiel. Le président du SNM a été désigné par consensus par les aînés pour être président intérimaire pendant deux ans. La conférence de clans qui a suivi en 1993 a établi une structure de gouvernance et des modalités de partage du pouvoir, notamment la passation pacifique du pouvoir du SNM à une administration civile. Somaliland a élu son premier président plus tard cette année-là lors d’élections multipartites et a connu depuis de nombreuses passations de pouvoir entre partis.

Hifikepunye Pohamba

Hifikepunye Pohamba. (Photo: Commonwealth Secretariat.)

Ghana, la figure de proue de la politique africaine de lutte est désormais une démocratie émergeante après avoir expérimenté les troubles du régime militaire autocratique. A l’instar de Somaliland, il y a alternance du pouvoir entre le parti en place et les partis d’opposition. La Tanzanie, autre symbole africain de la libération, même si c’est grâce à un mouvement de libération non violent, comme celui du Ghana, s’épanouit dans une culture de passations pacifiques du pouvoir et de compétition. Contrairement au Ghana, Le CCM conserve le pouvoir. Cependant le processus politique tanzanien—en dépit des difficultés—autorise une marge de manœuvre à l’opposition pour contester la politique du CCM.

En Namibie, une démocratie constitutionnelle stable s’est imposée une fois obtenu son indépendance de l’Afrique du Sud de l’apartheid en 1990. La SWAPO (Organisation du peuple du Sud-Ouest africain) au pouvoir donne la priorité à la réconciliation, l’obligation de rendre compte et la consultation. Ceux-ci ont paru menacés lorsqu’en 1998, le président fondateur Sam Nujoma a brigué un troisième mandat. Il a cependant renoncé à un quatrième mandat et s’est retiré en 2005. Il y a eu transfert de pouvoir, en mars 2015, du successeur de Sam Nujoma, Hifikepunye Pohamba au président Hage Geingob. Le Prix Mo Ibrahim, récompensant un leader africain a été décerné en 2015 au président Pohamba pour avoir quitté ses fonctions au terme de son second mandat ; il intègre ainsi le cercle fermé des lauréats précédents comptant Nelson Mandela, Joaquim Chissano du Mozambique, Festus Mogae du Botswana, et Pedro Pires du Cap Vert.

Leçons à retenir

Même si les libérations sont fondées sur de nobles principes et objectifs, leur succès ne suffit pas à garantir la réussite des transitions démocratiques. La culture de « l’ayant droit » peut devenir omniprésente et mener au culte de la personnalité lorsque le mouvement est incarné par une seule personne. D’autre part, quand des institutions fortes ont été soutenues et qu’elles ont bénéficié d’espace pour acquérir de l’expérience et affirmer leur indépendance, les mouvements de libération devenus jeunes gouvernements ont alors évité ces pièges. Dans ces cas, les dirigeants ont prôné la participation inclusive ainsi que l’identité nationale partagée au-delà du mouvement de libération. En fin de compte, il est primordial de reconnaitre les limites de la légitimité résultant de la lutte armée. Comme le remarque Christopher Clapham, le moment venu, le gouvernement « est jugé non pas sur ses promesses mais sur ses résultats et s’il s’est contenté de se retrancher derrière ses positions de privilèges à l’image de son prédécesseur évincé, le jugement risque d’être sévère ».

Experts du CESA