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L’arithmétique du pouvoir en mutation au Soudan

La déclaration de l'état d'urgence par Omar el-Béchir vise à consolider le soutien de l'armée alors que les manifestations populaires appelant au changement se poursuivent.

Omar al Bashir

Sudan President Omar al Bashir. (Photo: Sebastian Baryli)

L’état d’urgence d’un an déclaré par le président Omar el-Béchir indique qu’il a opté, pour le moment, pour davantage de répression afin de réprimer les manifestations populaires qui se déroulent sur l’ensemble du pays depuis décembre 2018. Toutefois, la première réaction des citoyens soudanais a été d’organiser plus de manifestations populaires. Celles-ci sont menées par des associations professionnelles soudanaises et accompagnées par de nombreux jeunes, impatients d’obtenir plus d’opportunités économiques et de libertés politiques après 30 ans de règne d’el-Béchir.

La déclaration de l’état d’urgence a été suivie de la dissolution des gouvernements des États fédérés et de la nomination de responsables militaires et du renseignement aux postes de gouverneurs des 18 États du pays.

Ces actions devraient être évaluées du point de vue de la base politique d’el-Béchir.  La longévité au pouvoir d’el-Béchir peut être attribuée au fait qu’il a développé trois principaux piliers de soutien : l’armée, le Parti du congrès national (NCP) et l’adoption de l’Islam politique. Les manifestations populaires actuelles exercent une pression sur ces piliers et sur la façon dont ils sont liés entre eux, aboutissant à des changements d’alliances.

L’armée

La nomination de cadres de l’armée et du renseignement aux postes de gouverneurs ainsi que celle du ministre de la Défense Awad Ahmed Ib Auf à la vice-présidence, alors qu’il continue à exercer sa fonction de ministre de la Défense, montre qu’el- Béchir tente de consolider sa position au sein des institutions du secteur de la sécurité. El-Béchir a été général de brigade de l’armée soudanaise avant de diriger le coup d’État qui l’a placé au pouvoir en 1989. Par conséquent, l’armée est une base de soutien logique pour le président en difficulté. El-Béchir continue également de jouir du soutien des services du renseignement qui sont composés majoritairement de membres de son propre groupe ethnique riverain, les Ja’aliyin. Certains observateurs estiment que ces nominations sont aussi un moyen de préparer le terrain pour la réélection d’el-Béchir en 2020.

El- Béchir tente de consolider sa position au sein des institutions du secteur de la sécurité.

En même temps, la lourde dépendance d’el-Béchir vis-à-vis des services de sécurité ouvre la porte à un transfert du pouvoir à l’armée comme ce fut le cas lors des soulèvements de 1985. Le pouvoir, à l’époque, avait été remis au ministre de la Défense de l’époque, Abdel Rahman Swar al-Dahab. Comme en 1985, une telle transition pourrait impliquer le transfert du pouvoir à une personnalité respectée qui superviserait la formation d’un gouvernement technocratique. Cette option pourrait plaire à el-Béchir car l’armée pourrait bien être la seule institution susceptible de lui donner des garanties solides le mettant à l’abri de toutes poursuites en cas de démission.

Tout scénario concernant la démission d’el-Béchir devra comporter une offre alléchante lui permettant de quitter le pouvoir dans la dignité. El-Béchir s’inquiète moins d’une arrestation par la Cour pénale internationale (CPI) que de sa fierté et de l’héritage de ses 30 ans au pouvoir. Il devra être prévu dans l’accord que le gouvernement technocratique de transition s’engage à ne pas le poursuivre s’il décide de rester dans le pays ou d’aller se réfugier dans un pays étranger ami.

Le Parti du Congrès national

The Sudan parliament

The Sudan parliament.

En consolidant le soutien dont il jouit auprès de l’armée, el-Béchir a, de fait, abandonné le parti au pouvoir, le Parti du Congrès national (NCP) et les islamistes radicaux qui en sont membres. Cette situation a entraîné une guerre au sein du NCP et entre ses membres. Le Front national islamique (NIF), devenu par la suite le NCP, était un petit parti dans les années 60, qui a grandi après l’indépendance. En se focalisant sur les mouvements estudiantins, en se servant de la religion pour séduire le peuple soudanais et en jouissant du soutien de mouvements islamistes internationaux, le NIF a gagné en influence en remportant plus de sièges au parlement. À présent, le parti domine le parlement avec 323 sièges sur un total de 426 sièges à la suite de l’élection générale de 2015 qui, selon de nombreux observateurs, manquait de crédibilité.

Le NCP est confronté à des luttes de pouvoir permanentes. Il est à présent divisé en plusieurs factions. Parmi celles-ci, le Parti du Congrès populaire créé en 1999 par le chef fondateur du NCP, Hassan El Turabi, aujourd’hui décédé. Il existe aussi des factions rivales au sein du parti, dirigées par l’ancien premier vice-président Ali Osman et l’ancien conseiller du président, Nafie Ali Nafie. Même si Osman et Nafie sont des islamistes politiques de longue date opposés à l’empiétement croissant de l’armée sur les affaires gouvernementales au détriment de la domination islamiste, ils se disputent la tête du mouvement islamiste au Soudan. Certains analystes suggèrent que cette rivalité a pris des dimensions ethniques entre la tribu Ja’aliyin de Nafie et la tribu Shayqiyya d’Osman. Ghazi Salah al-Din, un intellectuel important du NCP à ses débuts, a aussi quitté le NCP pour créer son propre parti en 2013, le Mouvement pour la réforme maintenant (Reform Now Movement).

El-Béchir a non seulement désavoué le NCP mais, en plus, il accuse ses membres d’être responsables de l’incapacité du gouvernement à avoir apporté à la population de meilleures conditions de vie pendant ses 30 années de pouvoir. El-Béchir s’est illustré par des changements brusques d’allégeance dans le passé, comme en témoigne sa relation en dents de scie avec Hassan el-Turabi.

Les spéculations vont bon train sur la possibilité qu’el-Béchir crée un nouveau parti politique ou que des membres mécontents du NCP abandonnent le parti pour en créer un nouveau. Dans la mesure où le NCP a survécu grâce au pouvoir et aux ressources de l’État, certains estiment que sa base politique s’effritera rapidement après la désertion d’el-Béchir. Si tel est le cas, le NCP pourrait connaître le même sort que l’Union socialiste soudanaise du président Gaafar al-Nimeiry, disparue après le coup d’État de 1985.

La nomination d’Ahmed Haroun à la vice-présidence du NCP (investie des mêmes pouvoirs que ceux accordés au président) s’est avérée constituer un facteur de division au sein du parti. Comme el-Béchir, Haroun a été inculpé par la CPI et ne fait pas partie des dirigeants islamistes radicaux du parti. La plupart des membres idéologiques du NCP ne soutiennent pas cette nomination et cette situation risque de diviser encore davantage le NCP.

L’Islam politique

De nombreux observateurs estiment qu’el-Béchir a déclaré l’état d’urgence afin de se donner plus de latitude pour réprimer les manifestations. Toutefois, la perspective qu’il utilise l’armée pour affronter les islamistes radicaux délaissés du NCP est tout aussi importante.

Les manifestants ont ouvertement exprimé leur opposition vis-à-vis de la politisation de l’Islam

Ce facteur exploite les tensions sous-jacentes concernant le rôle de l’Islam dans la société soudanaise. Bien que l’Islam soit la religion dominante au Soudan, le fondamentalisme islamique dans le pays date de la création du NCP en 1983. En rejetant la réalité diverse du pays, l’Islam politique n’a pas réussi à opérer la renaissance promise. Au lieu de cela, le Soudan a vu son classement régresser dans la plupart des indices mondiaux. Selon l’indice de développement humain du PNUD, le pays arrive au 167e sur 189 pays et selon l’indice de perception de la corruption de Transparency International, il arrive au 172e sur 180 pays. Le déclin de l’Islam politique est évident en raison de son absence des slogans et programmes politiques formulés par les manifestants.

Le peuple soudanais a toujours adopté le soufisme, qui transpose et assimile les enseignements de l’Islam au contexte africain et se caractérise par la tolérance et l’adaptation. Les manifestants ont ouvertement exprimé leur opposition vis-à-vis de la politisation de l’Islam. Toutefois, il reste à voir si les accords qui suivront les manifestations traiteront du rapport entre la religion et l’État dans la politique soudanaise.

Les manifestants

Slogans des manifestants soudanais

L’un des slogans des manifestants soudanais – «ça suffit Le régime doit tomber!» – écrit avec des cartouches de gaz lacrymogène.(Photo: Mohamed Gamal)

Les manifestations populaires pacifiques qui se déroulent dans les trente-cinq zones urbaines du pays depuis décembre 2018 sont, à l’évidence, le principal facteur de changement. Lancés par des professionnels des classes moyennes, les syndicats, les femmes et les jeunes, les appels des manifestants à la fin des 30 ans de règne d’el-Béchir ont fait écho chez de nombreux Soudanais, y compris chez les familles du parti au pouvoir, l’armée nationale, les services du renseignement et d’autres corps en uniforme. Les femmes, en particulier, y ont participé en grand nombre. Les manifestantes ont aussi indirectement fait état de leur refus du fondamentalisme islamique en portant la robe soudanaise avec le foulard traditionnel plutôt que le strict hijab comme prescrit par l’Islam ultra-orthodoxe. L’ampleur du soutien populaire aux manifestations est un facteur décisif dans le recalibrage des piliers du pouvoir au Soudan.

Il est à remarquer que les manifestations au Soudan sont menées par des forces non-islamistes. En outre, ces forces sont non violentes et bien organisées avec un programme politique clairement formulé. Il est impératif que ces manifestations conservent un caractère pacifique afin de continuer à bénéficier du soutien populaire. Il serait plus difficile d’y parvenir si les forces de sécurité faisaient un usage plus important de la force. Pour compliquer davantage la situation, les membres mécontents du NCP risquent de se joindre aux manifestations, ce qui pourrait déclencher des affrontements violents.

Les dynamiques de changement internes qui transforment les piliers du pouvoir au Soudan sont complexes, et il est difficile de prévoir l’évolution de la crise actuelle. Tout en exigeant la mise en place d’un gouvernement technocratique de transition et l’organisation de véritables élections, les manifestations pacifiques ont aussi pour objectif de proposer une autre voie vers la stabilité et la paix au Soudan. Une telle démarche constituerait une rupture par rapport à la tradition historique du Soudan où les passations de pouvoir ont eu lieu uniquement à la suite de soulèvements et de coups d’État militaires.

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