Au Nigeria, une bataille de l’information fait rage

Afin de saper la confiance, d’accentuer la polarisation et de façonner les narratifs sur la sécurité, des acteurs étrangers mènent des opérations d’information manipulatrices visant le Nigeria. Ces acteurs cherchent à influencer davantage l’évolution politique et économique du pays.


Cette cartographie des réseaux sur les sujets abordés sur les réseaux sociaux nigérians montre que les comportements inauthentiques coordonnés détectés (en rouge) recoupent étroitement les comptes qui diffusent des récits prorusses et font la promotion d’une gouvernance militaire. Les graphiques à barres associés montrent les comptes les plus influents dans cette conversation sur deux périodes de six mois. Au cours des deux périodes, les principaux amplificateurs sont des relais avérés ou présumés d’opérations d’information (OI) malveillantes, ce qui illustre la manière dont un nombre relativement restreint d’acteurs coordonnés peuvent exercer une influence disproportionnée. Au fil du temps, ces récits sont de plus en plus repris et partagés par des comptes authentiques. Cliquez sur les graphiques pour afficher l’image en grand format. 

 

Le Nigeria fait face à une multitude de campagnes étrangères d’information coordonnées et trompeuses qui visent à façonner les perceptions publiques de l’insécurité, de la gouvernance et des partenariats régionaux du pays.

Ces tendances sont particulièrement virulentes sur les réseaux sociaux dans le nord du Nigeria, les régions où se concentrent les menaces des groupes islamistes militants et des bandes criminelles organisées. La moitié des personnes interrogées dans un sondage réalisé dans l’État de Kano (18 millions d’habitants) ont dit croire à de fausses allégations, telles que la complicité de la France avec l’État islamique et d’autres groupes militants islamistes.

Le Nigeria fait face à une multitude de campagnes étrangères d’information coordonnées et trompeuses.

Des discours complotistes étonnamment similaires se sont répandus au Mali avant le coup d’État de 2020. En effet près de 58 % des personnes interrogées dans un sondage croyaient que l’opération Barkhane menée par la France était de mèche avec des groupes armés. Des réseaux pro-russes avaient semé et alimenté ces récits, alors même que le gouvernement élu du Mali était renversé par une junte militaire, ouvrant ainsi la voie à une plus grande influence russe.

Le flot de contenus mensongers ciblant le Nigeria dépeint fréquemment le pays comme un lieu chaotique, en proie à la violence et irrécupérable par des moyens démocratiques. Par exemple, une vidéo Facebook générée par l’IA, montre faussement le chef d’état-major des armées, Olufemi Oluyede, y déclarant qu’il est « à court d’idées » pour lutter contre l’insécurité. Cette illustration démontre comment des campagnes d’information malveillantes peuvent fomenter la méfiance envers le gouvernement.

Le Nigeria est peut-être particulièrement vulnérable à ces campagnes étrangères d’influence sur l’information car, non seulement les Nigérians utilisent les plateformes de réseaux sociaux pour s’informer plus que toute autre source, mais ils les utilisent aussi au taux le plus élevé (79 %) au monde. Sans surprise, les Nigérians font également état du niveau d’inquiétude le plus élevé au monde quant aux informations fausses et trompeuses. (À titre de comparaison, moins de 10 % des Maliens utilisaient les réseaux sociaux en 2020).

Au Nigeria, l’intégrité de l’information activement minée par des acteurs étrangers

Russie

La Russie est l’acteur étranger le plus actif dans la désinformation au Nigeria. Cela s’inscrit dans une tendance observée à travers l’Afrique puisque la Russie y a été mise en cause dans au moins 80 campagnes de manipulation de l’information (soit dans 70 % opérations d’influence étrangères identifiées). Si cette ingérence informationnelle prend différentes formes, elle s’inscrit souvent dans une stratégie qui vise à influencer les décisions du public ciblé grâce au pilotage réflexif.

Des « journalistes fantômes » diffusent des discours russes dans les médias nigérians. Une enquête menée en 2026 par Graphika et Code for Africa a identifié 44 journalistes fantômes et faux experts utilisés pour diffuser des discours favorables à la Russie dans les médias africains, notamment sur les thèmes du terrorisme et de la sécurité, du soutien présumé de l’Occident aux militants, ainsi que pour faire l’éloge de la Russie, de l’Africa Corps et des juntes militaires du Sahel. Le Nigeria s’en est révélé une cible majeure : le Daily Post Nigeria a en effet publié 39 articles impliquant 14 des auteurs fantômes identifiés. D’autres organes de presse nigérians et l’ambassade de Russie au Nigeria ont ensuite relayé ces faux reportages et ces faux personnages, amplifiant ainsi leur portée. Une autre analyse a révélé qu’au-delà du Sahel et de la République centrafricaine, les journalistes fantômes de la Russie ont ciblé le Nigeria, le Sénégal et l’Afrique du Sud plus que tout autre pays africain.

L’IA générative crée du contenu local et de faux experts. OpenAI et Meta ont démantelé un réseau d’influence d’origine russe qui ciblait le Nigeria et d’autres pays africains et utilisait l’IA générative pour créer et alimenter les réseaux sociaux de contenus coordonnés de faux profils et de ressources. L’un de ces commentateurs fictifs, le « Dr Manuel Godsin », a été créé à partir d’une photo volée et de diplômes universitaires européens inventés de toutes pièces. L’IA a ensuite été utilisée pour générer des analyses géopolitiques publiées dans des organes de presse africains. Code for Africa a ensuite identifié 38 articles, publiés 73 fois sur au moins 27 sites web africains et attribués au Dr Godsin. Par ailleurs, Meta a supprimé 37 comptes Facebook et 29 pages associés à ce vaste réseau d’origine russe qui se faisaient passer pour des sources locales d’information citoyenne et qui utilisaient également une image de marque et des contenus générés par l’IA pour paraître localement authentiques.

OpenAI et Meta ont démantelé un réseau d’influence d’origine russe qui ciblait le Nigeria et d’autres pays africains et utilisait l’IA générative pour créer et alimenter les réseaux sociaux de contenus coordonnés de faux profils et de ressources.

Détourner les narratifs des griefs, dont les revendications associées aux manifestations de 2024 sur le coût de la vie au Nigeria. Des acteurs liés à la Russie ont cherché à greffer des messages pro-russes et favorables à un coup d’État sur les véritables frustrations à l’origine des manifestations #EndBadGovernance (« #En finir avec la mauvaise gouvernance ») d’août 2024. Les enquêteurs nigérians ont découvert que la chaîne Telegram « African Initiative », soutenue par la Russie, avait fourni à des influenceurs nigérians du contenu sur les manifestations, y compris des sujets de discussions tels que « Poutine, s’il te plaît, viens sauver le Nigeria » et « L’armée est la solution pour le Nigeria », qui ont ensuite été relayés sur TikTok et Instagram à l’aide de hashtags en langue haoussa.

Mobilisation de réseaux nationaux d’influence rétribués pour faire avancer un programme géostratégique. Les influenceurs des réseaux sociaux nigérians constituent une cible attrayante pour les opérations d’information russes. Connus au Nigeria sous le nom de « data boys », ces influenceurs rémunérés peuvent fabriquer des tendances et générer un soutien populaire vraisemblable.

Un influenceur de Kano, qui compte plus de 100 000 abonnés sur TikTok, a déclaré aux enquêteurs qu’une plateforme sponsorisée par la Russie l’avait payé pour promouvoir son contenu. L’enquête a identifié 38 comptes qui diffusaient des récits similaires, c’est à dire favorables à la Russie et à la prise du pouvoir par l’armée, lors des manifestations contre la cherté de la vie. Des drapeaux russes sont apparus par la suite parmi les manifestants à Kano, Kaduna et Jos. Comme l’a expliqué plus tard Silas Jonathan, auteur de l’enquête, cet épisode illustre une stratégie d’information « en caméléon » qui attend l’apparition de véritables tensions et d’injustices pour ensuite « prendre la couleur de la situation » afin de les piloter vers des conclusions pro-russes et antidémocratiques.

Ces opérations d’influence soutenues par la Russie s’appuient sur des campagnes qui avaient auparavant ciblé le Nigeria.

Mise en place d’un bloc anti-occidental en Afrique de l’Ouest. Des documents internes divulgués obtenus par The Continent et analysés en collaboration avec Forbidden Stories, ont mis à jour un réseau d’influence russe présent dans 22 pays d’Afrique. L’opération employait près de 100 consultants politiques, spécialistes des médias et agents d’influence, et disposait d’un budget d’environ 7,3 millions de dollars sur 10 mois. Les documents internes décrivent une stratégie explicite en Afrique de l’Ouest visant à élargir l’Alliance des États du Sahel, alignée sur la Russie, en un bloc anti-occidental plus vaste. Afin d’affaiblir les partenariats avec l’Occident et de normaliser un rapprochement avec la Russie, des agents ont secrètement financé la publication de centaines d’articles, recruté des journalistes et des influenceurs, noué des liens avec des associations de la société civile et des groupes de jeunes, organisé des événements et élaboré des discours politiques adaptés à chaque pays.

Des Nigérians attendent de voter lors d’une primaire de 2026 dans l’État de Lagos. (Photo : Adekunle Ajayi/NurPhoto via AFP)

Réseaux des juntes militaires sahéliennes

Cibler les locuteurs haoussas lors d’une campagne d’influence transfrontalière. La junte militaire du Niger voisin s’est activement employée à exploiter les publics de langue haoussa dans le nord du Nigeria. Des journalistes d’investigation ont révélé qu’une personnalité des médias d’État nigériens avait effectué en 2024 une tournée des rédactions et des stations de radio du nord du Nigeria afin de recruter des journalistes haoussa pour former un réseau prétendument professionnel. Un participant a par la suite qualifié ce réseau de «plan sophistiqué qui cherchait à former une cohorte de journalistes haoussa chargés de promouvoir la junte nigérienne et un sentiment anti-occidental dans tous les pays locuteurs de cette langue».

Les observateurs nigérians constatent que ces mêmes discours sont diffusés en ligne via des réseaux de comptes qui ciblent les locuteurs haoussa, notamment avec des extraits d’un discours du chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tiani, dans lequel il élabore allégations infondées selon lesquelles le Nigeria et la France soutiendraient les militants islamistes.

Projeter une image de stabilité et de prospérité au Sahel. Des vidéos générées par IA font l’éloge du Burkina Faso, pays dirigé par une junte militaire, et le présentent comme une oasis de stabilité et de prospérité. Parallèlement, au-delà des frontières et sur diverses plateformes, par exemple notamment dans les médias audiovisuels et par l’intermédiaire d’influenceurs locaux, des campagnes sur le thème de la junte militaire financées par la Russie dissimulent la détérioration de la situation sécuritaire et économique au Sahel.

Chine

La Chine est devenue plus agressive dans l’utilisation de réseaux inauthentiques pour intégrer ses objectifs géopolitiques lors des contestations internes et des discussions électorales au Nigeria.

Les réseaux d’influence liés à la Chine opèrent au sein d’un écosystème informationnel plus vaste. Celui-ci utilise les médias d’État, les contenus rémunérés et les relations avec les élites, notamment le Front uni de la Chine. Depuis 2024, et pour faire valoir ses objectifs géopolitiques lors des manifestations et des débats liés aux élections, la Chine fait preuve d’une plus grande agressivité dans l’utilisation de ces réseaux. Ces campagnes s’appuient sur de faux domaines, des contenus générés par l’IA et le blanchiment de discours officiels par des médias apparemment indépendants.

Des réseaux numériques inauthentiques capables d’amplifier rapidement les polémiques au Nigeria. Les réseaux sociaux liés à la Chine, qui disposent de dizaines de milliers de comptes, amplifient de plus en plus les contenus alignés sur la position du gouvernement chinois, en mettant en avant des voix locales, des hashtags et des opinions polarisantes afin d’accroître leur visibilité et leur importance perçue. Ces réseaux peuvent rapidement donner un écho puissant à des contenus spontanés ou marginaux alignés sur les intérêts du gouvernement chinois, permettant à certains récits d’apparaître plus prééminents et plus largement partagés qu’ils ne le seraient autrement.

Des discours liés à la Chine sur l’instabilité démocratique lors des manifestations au Nigeria. À compter des manifestations de 2024 au Nigeria, la Chine a adopté une posture plus interventionniste dans les environnements d’information nationaux en Afrique. Des activités inauthentiques ont ciblé les conversations relatives aux manifestations et amplifié des récits anti-occidentaux qui recoupaient les messages russes. Dans l’ensemble, les réseaux liés à la Chine n’ont pas défendu de revendications précises liées aux manifestations, mais ont plutôt accru leur visibilité ainsi que celle des discours mettant en avant l’instabilité démocratique, l’ingérence occidentale et la faillite systémique.

Le résultat cumulé des opérations d’information malveillantes menées par ces acteurs est un environnement informationnel de plus en plus dépourvu d’authenticité. Cette manipulation persistante rend plus difficile pour les Nigérians de distinguer un véritable débat public d’une influence orchestrée, ce qui contribue à aggraver le cynisme, à décourager la participation démocratique et à accroître la réceptivité à des solutions autoritaires ou extrémistes.

L’environnement d’information du Nigeria, un champ de bataille stratégique

La population du Nigeria, son poids économique, son système démocratique et son rôle de leader régional en font une cible attrayante pour les acteurs autoritaires étrangers.

En effet, malgré les obstacles et certaines faiblesses, le Nigeria constitue depuis son retour à la démocratie en 1999 un ancrage de gouvernance constitutionnelle en Afrique de l’Ouest. Affaiblir le Nigeria — ou faire basculer son orientation vers des partenaires autoritaires — offrirait à la Russie et à la Chine l’opportunité d’étendre leur influence géostratégique.

Les opérations d’information visant le Nigeria cherchent à exploiter les griefs afin d’ébranler la confiance dans les élections et les institutions démocratiques, de décourager la participation citoyenne, d’exacerber les divisions sociales, de saper le leadership régional du Nigeria et de faire passer les alternatives autoritaires pour des solutions raisonnables, voire inévitables.

L’ironie réside dans le fait que ces acteurs promeuvent au Nigeria le modèle des régimes sahéliens dirigé par des juntes alors même que la sécurité s’y dégrade.

Maxine Gloria Danso, chercheuse en médias numériques, observe : « Nous assistons à une redéfinition délibérée de l’autoritarisme selon laquelle il constituerait une résistance africaine moderne… les acteurs étrangers canalisent les frustrations pour susciter l’admiration envers les régimes militaires ». Un autre analyste souligne que ces opérations « créent les conditions dans lesquelles les citoyens nigérians commencent à considérer leur propre gouvernement comme l’ennemi ».

L’ironie est que ces acteurs promeuvent –au Nigeria et dans d’autres pays côtiers d’Afrique de l’Ouest tels que la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Sénégal et le Bénin—le modèle des régimes sahéliens dirigé par des juntes, alors même que la sécurité sous chacune de ces juntes se dégrade.

Les enjeux pour la gouvernance, la sécurité et le développement au Nigeria et en Afrique de l’Ouest sont considérables. Les pays qui succombent aux coups d’État sont condamnés à des années d’instabilité. Les pays africains qui ont su éviter les coups d’État ont rattrapé leur retard dans l’indice de développement humain des Nations unies. Ce n’est pas le cas de ceux qui sont sujets aux coups d’État.

Des discours qui alimentent la désillusion, l’apathie et le manque de sécurité

Les élections de 2027 au Nigeria sont au centre d’une vaste campagne d’opérations d’information étrangères. Les messages qu’elle véhicule propagent l’idée que le vote est inutile, tout en attisant les craintes d’instabilité en suggérant que seul un homme fort peut résoudre les problèmes du Nigeria. Parmi les thèmes récurrents figurent notamment :

  • « L’élection est déjà truquée ». Ce discours sur l’inutilité des élections est l’une des menaces les plus systématiquement identifiées par les analystes nigérians. Elle a pour objectif délibéré l’apathie des électeurs.
  • « La démocratie et les élections ne sont que du gaspillage ». Un discours fréquent oppose les coûts financiers et institutionnels des élections à la faible participation, à la lenteur des réformes, à la corruption et à l’insécurité. Il présente ensuite les systèmes autoritaires comme étant plus décisifs et moins bureaucratiques.
  • « La Commission électorale nationale indépendante (INEC) est sous emprise ». D’autres messages diffusés affirment que « l’INEC a été achetée », que « l’INEC est une marionnette de l’Occident » et qu’elle est « dans la poche » du parti au pouvoir.
  • « Les institutions démocratiques civiles ne sont pas en mesure de protéger les citoyens ». Dans le nord du Nigeria en particulier, les analystes constatent que le thème de l’insécurité est utilisé pour discréditer le gouvernement démocratique et faire croire qu’un ordre politique alternatif pourrait mieux protéger les communautés.
  • « Le régime autoritaire garantit la sécurité et le développement ». Les chercheurs décrivent des discours contrastant le Nigeria au Burkina Faso, au Mali et au Niger qui affirment à tort que les juntes militaires construisent des routes, des écoles et des hôpitaux, font baisser les prix et renforcent la sécurité — alors même que la réalité sur le terrain démontre le contraire.
  • « Le gouvernement nigérian et la CEDEAO ne sont que les marionnettes de l’Occident ». Des analystes ont remarqué que des récits décrivant les visites de responsables nigérians en France étaient greffés aux affirmations selon lesquelles le gouvernement nigérian agissait au nom des intérêts occidentaux et contre les juntes militaires sahéliennes. Le Nigeria est également la cible de messages anti-CEDEAO qui la présentent comme un « acteur extérieur » et non comme une organisation régionale africaine.
  • « La France et les gouvernements occidentaux financent le terrorisme ». Des journalistes ont remarqué des discours attribuant les attaques des militants à la France et affirmant que le Nigeria faciliterait les efforts occidentaux visant à déstabiliser les juntes militaires sahéliennes.

Ces discours suscitent un sentiment de déjà-vu puisque les mêmes discours et méthodes ont ciblé les gouvernements démocratiques du Mali, du Burkina Faso et du Niger avant qu’ils ne subissent leurs coups d’État.

Les élections nationales au Nigeria constitueront donc un test décisif pour déterminer si les médias et la communauté des vérificateurs de faits nigérians sont en mesure de contrer ces distorsions de l’information, tout en renforçant leur résilience face à une campagne d’influence qui se poursuivra vraisemblablement bien au-delà du scrutin.

Comment le Nigeria lutte contre les menaces liées à l’information étrangère

Le principal atout du Nigeria contre les opérations d’information étrangères réside dans l’étendue et le dynamisme de ses réseaux médiatiques et d’information. À l’instar d’autres démocraties, sa force ne réside pas dans la centralisation du contrôle de l’information, mais dans le recours à des médias indépendants, à la société civile, à des chercheurs, à des entreprises technologiques, aux voix des communautés, ainsi qu’à des institutions civiles et de sécurité qui disposent de sources d’expertise, de publics et d’une confiance de la population variés.

Les responsables gouvernementaux nigérians, les vérificateurs de faits, les journalistes d’investigation, les observateurs électoraux, les associations de défense des droits numériques, les chercheurs et les dirigeants locaux surveillent la manipulation de l’information, démasquent les réseaux clandestins, informent le public et expérimentent de nouvelles façons de renforcer la résilience. Globalement, leur réponse s’inscrit dans les catégories suivantes.

Révéler et éduquer. Les journalistes, vérificateurs de faits et chercheurs nigérians ne se contentent plus seulement de démystifier les fausses allégations, mais s’attachent de plus en plus à mettre au jour les acteurs, les réseaux, les tactiques et les objectifs stratégiques qui se cachent derrière les manœuvres étrangères. En voici quelques exemples :

  • Code for Africa et ses partenaires ont cartographié des réseaux d’influence clandestins et des pratiques de « blanchiment médiatique ».
  • Le Centre d’analyse des technologies numériques, de l’IA et des désordres de l’information (DAIDAC) du Centre pour l’innovation et le développement du journalisme (CJID), ainsi que les enquêtes de Dubawa, ont mis au jour le recrutement d’influenceurs nigérians liés à la Russie et la diffusion coordonnée de messages en faveur d’un coup d’État.
  • Africa Check développe actuellement, avec l’aide de l’IA, une cartographie des discours qui permet d’identifier les acteurs qui ciblent le nord du Nigeria et de partager ces conclusions avec les rédactions.
  • Plusieurs organisations forment des journalistes à la vérification, au renseignement de sources ouvertes (OSINT) et à la détection des manipulations rendues possibles par l’IA.
  • L’initiative « Voices That Count » (« Les voix qui comptent ») de FactCheckAfrica dote des influenceurs des médias sociaux des moyens de reconnaître les contenus manipulés et de transmettre ces compétences à leurs propres publics.

Ces efforts visent à la fois à imposer un coût réputationnel aux acteurs étrangers qui diffusent des messages faux et polarisants, et à prémunir le public en aidant les Nigérians à comprendre non seulement ce qui est faux, mais aussi comment et pourquoi ils sont ciblés. Cela peut contribuer à démanteler les faux discours et à encourager des discussions plus fondées et constructives autour des véritables défis auxquels le Nigeria est confronté.

Une formation « Voices That Count » sur les réseaux sociaux et l’intégrité électorale rassemble 30 créateurs de contenu numérique, producteurs de contenu et communicants en ligne du nord du Nigeria . (Photo : FactCheckAfrica)

Vérification des faits et sensibilisation locale. Dans l’espace médiatique fragmenté du Nigeria, les responsables gouvernementaux et les journalistes professionnels sont de plus en plus actifs sur tous les supports, dans toutes les langues et sur tous les réseaux. En voici quelques exemples :

  • Des groupes de la société civile coordonnent la campagne #CheckBeforeYouPost, (#vérifie avant de poster) avec des influenceurs des médias sociaux du nord de la Nigeria afin d’encourager la vérification des faits et de créer des contenus sur l’intégrité électorale.
  • DAIDAC et Dubawa collaborent avec les communautés du nord du Nigeria pour promouvoir la littératie numérique et travaillent avec des stations de radio afin de mettre en place des programmes qui abordent la participation démocratique et combattent les discours selon lesquels les élections ne servent à rien.

Centres névralgiques gouvernementaux de l’information. Le Nigeria développe également des centres névralgiques plus solides, soutenus par le gouvernement. Ces centres d’analyse, de contrôle et de communication doivent permettre de détecter les menaces informationnelles et d’y répondre à travers les ministères et auprès du public :

  • L’Agence nationale pour le développement des technologies de l’information (NITDA) gère un système de suivi de la responsabilité électorale (SEAT) qui utilise des outils de surveillance basés sur l’intelligence artificielle, la détection d’incidents et des canaux d’escalade pour signaler les menaces émergentes à la Commission électorale nationale indépendante (INEC), au Bureau du conseiller à la sécurité nationale (ONSA) et à d’autres agences.
  • Le Centre pour la communication de crise, avec le soutien de la NITDA et du ministère de l’Information, développe un vaste Centre national de communication de crise destiné à relier les capacités gouvernementales aux journalistes, vérificateurs de faits, organisations de la société civile et partenaires technologiques.

Coordination et harmonisation entre les secteurs. Une « Réunion des régulateurs nigérians sur l’intégrité de l’information dans le contexte des prochaines élections », tenue en mai 2026 à Lagos, a réuni l’INEC, la NITDA, la Commission nationale de radiodiffusion, la Commission nationale des droits humains, la police, des responsables de la cybercriminalité, la société civile et d’autres acteurs afin d’élaborer des « protocoles conjoints, des mécanismes de réponse rapide, des systèmes de partage de l’information et de désigner des organismes comme chefs de file tout en reconnaissant qu’aucune institution ne peut, seule, protéger efficacement l’intégrité de l’information ». Ce travail fait évoluer le Nigeria vers des relations et des rôles convenus à l’avance, plutôt que vers une coordination improvisée après la diffusion de contenus préjudiciables.

Les institutions chargées de la sécurité au Nigeria considèrent de plus en plus l’environnement informationnel comme une composante essentielle à la stabilité et de leurs obligations de sécurité envers le public.

Sensibilisation et communication du secteur de la sécurité. Les institutions chargées de la sécurité au Nigeria considèrent de plus en plus l’environnement informationnel comme une composante essentielle de la stabilité et de leurs obligations de sécurité envers le public. Afin de garantir une couverture médiatique précise et professionnelle des questions de sécurité et consciente que « l’efficacité des mesures de sécurité ne doit pas seulement se mesurer à l’aune des succès remportés sur le champ de bataille, mais aussi à celle de la confiance que le public accorde aux institutions de sécurité », l’armée renforce sa collaboration avec les journalistes en les intégrant à certaines opérations. Les bureaux des affaires publiques de l’armée s’emploient également rapidement à réfuter publiquement les contenus manipulés, y compris des vidéos générées par l’IA attribuant de fausses déclarations à de hauts commandants.

Le rôle du secteur de la sécurité dans l’espace informationnel est avant tout défensif : sensibiliser le personnel, qui constitue lui-même une cible privilégiée des manœuvres pro-putschistes ; fournir aux hauts responsables des évaluations stratégiques des menaces émanant d’acteurs étrangers ; combler les lacunes en matière d’information grâce à une communication plus rapide et crédible ; et coopérer avec les défenseurs civils sans pour autant remettre en cause leur indépendance. Évaluer les menaces afin de déterminer dans quelle mesure les discours étrangers pénètrent au sein des forces armées restera un indicateur prioritaire important pour l’armée nigériane.

Un journaliste nigérian recherche des informations sur Internet à Lagos. (Photo : Pius Ekpei/AFP)

Collaborer par l’intermédiaire des réseaux d’information. Les vérificateurs de faits et les groupes civiques établissent des relations qui leur permettent de répartir les tâches, de partager des informations de vérification et d’alerte précoce, et d’amplifier mutuellement leurs conclusions plutôt que de répondre en silos. La Coalition nigériane de vérification des faits (NFC) fournit l’un de ces réseaux clés. Lors de l’élection dans l’État d’Osun d’août 2026, la NFC a exploité des salles de crise conjointes à Abuja et Lagos, tandis que ses partenaires effectuaient une surveillance sur le terrain à Osun et transmettaient des informations en temps réel à la coalition.

Mise en place de pôles techniques. À l’instar de la salle de crise de la NFC, plusieurs organisations et institutions publiques mettent en place des centres de surveillance capables de transformer un vaste environnement informationnel en alerte précoce exploitable. Le pôle de surveillance électorale de DAIDAC recueille des centaines de discours grâce à des observateurs déployés dans tout le nord du Nigeria, et combine ainsi l’analyse en ligne et l’écoute sur le terrain.

Appliquer les principes démocratiques pour protéger un environnement informationnel ouvert. La réponse que le Nigeria commence à mettre en place face à la manipulation de l’information par des acteurs étrangers s’appuie sur des principes élaborés en Afrique visant à protéger l’intégrité de l’information sans pour autant compromettre l’ouverture de l’espace d’information. Le cadre politique de référence de Praia sur l’intégrité de l’information met l’accent sur la transparence, la proportionnalité, les droits humains, l’éducation aux médias et à l’information, ainsi que la coopération multipartite. Lors de la réunion des régulateurs nigérians qui s’est tenue à Lagos en 2026, le Nigeria est devenu le premier pays d’Afrique de l’Ouest à travailler en détail à la mise en œuvre nationale du cadre politique de Praia.

Renforcer la riposte de l’écosystème de résilience du Nigeria

L’espace informationnel nigérian a connu une véritable révolution, donnant naissance à ce qui est sans doute l’un des environnements d’information les plus numérisés et les plus axés sur les réseaux sociaux au monde. Le glissement rapide des sources d’information des citoyens vers les réseaux sociaux, combiné à l’émergence de l’IA générative, permet aux opérations d’information étrangères de produire des articles, des publications, des images, des fichiers audio et vidéo à un coût marginal quasi nul, tout en touchant des millions d’utilisateurs en quelques secondes.

Cela a favorisé un environnement asymétrique dans lequel les institutions crédibles continuent de travailler avec soin et de manière séquentielle, tandis que les acteurs malveillants opèrent en continu, de manière subversive, expérimentale et à grande échelle. En s’appuyant sur les efforts menés actuellement par les pouvoirs publics, les médias, les organismes de vérification des faits et la société civile pour contrer les opérations d’information étrangères, la priorité consiste à harmoniser et à renforcer ces capacités institutionnelles complémentaires, afin d’en accroître la portée et d’en multiplier l’impact, tout en préservant l’indépendance et la confiance qui font leur efficacité. Plusieurs orientations générales peuvent accroître les retombées de ces efforts.

Les défenseurs de l’information au Nigeria devront renforcer leurs liens tout en restant décentralisés. Un écosystème de l’intégrité de l’information dispersé constitue un atout, mais il nécessite un partage plus rapide des informations, des mécanismes de coordination plus clairs et une culture de collaboration plus forte afin d’éviter les lacunes et de permettre aux compétences complémentaires de se renforcer mutuellement. Des réunions régulières en présentiel peuvent contribuer à instaurer la confiance nécessaire à la mise en place de communautés, de partenariats et d’initiatives conjointes durables en matière d’intégrité de l’information.

S’inspirer des modèles du Ghana et de la Côte d’Ivoire. L’approche fondée sur la coalition adoptée par le Ghana montre l’intérêt de rassembler les vérificateurs de faits, les médias, les observateurs électoraux, les chercheurs et les organisations civiques autour d’objectifs communs. Les préparatifs de la Côte d’Ivoire en vue de ses élections de 2025, notamment les efforts déployés par le gouvernement et la société civile, démontrent à quel point des organisations bien préparées peuvent surveiller les discours émergents, produire des analyses en temps opportun et relier ces analyses à la communication publique et à la réponse institutionnelle. Ces deux exemples soulignent que les coalitions efficaces nécessitent davantage que des listes de membres : elles exigent de la confiance, des rôles clairement définis et un lien pratique entre l’analyse et l’action.

Une formation à la littératie des médias sociaux dans l’État d’Osun apprend aux participants à identifier les images manipulées et à vérifier les contenus visuels en ligne. (Photo : Dubawa)

Les défenseurs de l’intégrité de l’information auront besoin de porte-voix plus puissants et mieux calibrés. Les opérations étrangères de manipulation de l’information peuvent atteindre des millions de Nigérians, tandis que les vérifications des faits, les enquêtes et les rapports de politique publique atteignent souvent des publics beaucoup plus restreints. Combler cet écart exigera d’investir dans les nouveaux médias — en particulier les créateurs vidéo, qui « rendent un service public comparable au journalisme traditionnel ». La réalisation d’études d’audience permet de mieux comprendre quelles communautés sont les plus exposées à l’influence étrangère et ce qui les persuade réellement. Cela peut améliorer l’efficacité et la portée des mesures visant à contrer les opérations d’influence étrangère. L’objectif n’est pas simplement de corriger des fausses informations isolées, mais de rivaliser plus efficacement sur les grands récits et les normes informationnelles qui façonnent la manière dont les Nigérians interprètent la gouvernance, la démocratie, la sécurité et l’orientation du pays.

Les efforts étrangers visant à manipuler secrètement les publics nigérians sont devenus bien plus qu’une simple nuisance en matière de communication ; ils ont évolué vers une forme de subversion politique.

Accroître le coût réputationnel pour les sponsors étrangers de la manipulation de l’information. Les efforts étrangers visant à manipuler secrètement les publics nigérians sont devenus bien plus qu’une simple nuisance en matière de communication ; ils ont évolué vers une forme de subversion politique. Les études menées sur les réponses apportées aux opérations d’influence russes indiquent que les résultats les plus probants sont obtenus lorsque les gouvernements dénoncent de manière crédible l’acteur étranger en s’appuyant sur des preuves, exposent clairement les enjeux et démontrent que toute ingérence clandestine entraîne des coûts en termes de réputation et sur le plan politique.


Ressources complémentaires