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Réforme et renouveau ou toujours la même rengaine au Zimbabwe

Plusieurs scénarios pourraient se produire lors des élections du 30 juillet au Zimbabwe, les premières sans Robert Mugabe comme candidat. Aujourd’hui, l’armée semble axée sur ses propres intérêts.

Emerson Mnangagwa. (Photo: UN)

Emerson Mnangagwa. (Photo: UN)

La bombe qui a détonné au rallye du parti au pouvoir, l’Union nationale africaine du Zimbabwe–Front patriotique (ZANU‑PF), à Bulawayo le 23 juin a menacé d’entacher la campagne électorale la plus calme depuis des dizaines d’années. Le Président Emmerson Mnangagwa, qui a pris la présidence après l’expulsion de Robert Mugabe par l’armée en novembre dernier, n’a pas été blessé. Toutefois, deux personnes ont été tuées, et au moins 49 autres blessées, dont ses deux adjoints. Nombre sont ceux qui considèrent ceci comme une tentative d’assassinat sur la personne de Mnangagwa, étant donné l’intensité des luttes intestines entre les forces armées et les cadres civils de la ZANU‑PF depuis le renversement de Mugabe, ainsi que la purge de ses alliés au sein du parti. Mnangagwa a accusé de tels éléments d’avoir organisé le présumé complot. En dépit de l’attentat, le gouvernement s’est abstenu de déclarer l’état d’urgence.

Les élections du 30 juillet seront les premières depuis l’indépendance en 1980 où le nom de Mugabe ne figurera pas au scrutin. Elles serviront également de test pour Mnangagwa, un ancien protégé de Mugabe. Depuis la transition, pour essayer de réduire l’isolement économique et diplomatique du Zimbabwe, le gouvernement s’est efforcé de montrer un changement vers une plus grande inclusion. Le retrait de Mugabe vient à la suite de difficultés économiques croissantes. Les prévisions économiques du Zimbabwe sont en déclin depuis la dissolution du Gouvernement d’unité nationale (2009–13). Il y a une forte pénurie de monnaie, ce qui alimente l’inflation, les excès du précédent gouvernement ont provoqué un endettement croissant, et le chômage reste très élevé. L’agriculture, autrefois le pilier du Zimbabwe et sa première source de devises étrangères, continue d’afficher une croissance négative. Un allégement des sanctions et un remaniement de l’économie ont permis de vigoureuses mesures à inciter les réformes, ainsi que le réengagement avec la communauté internationale, alors que la ZANU‑PF s’efforce de trouver de nouvelles sources de légitimité.

Le parti a agi très vite dans ce domaine. Le Zimbabwe a demandé à réintégrer le Commonwealth et a invité 61 pays et organismes internationaux à suivre les élections de juillet. En février, le Zimbabwe a rompu avec la tradition en accordant au  défunt doyen de l’opposition, Morgan Tsvangirai, des obsèques financées par l’État – une distinction rare, en général réservée aux champions indéfectibles de la ZANU‑PF. Plus récemment, le gouvernement a autorisé une importante manifestation organisée par le MCD [Mouvement pour le changement démocratique] pour protester contre le manque de réformes électorales. Il a toutefois refusé d’autoriser une contre-manifestation organisée par des jeunes de la ZANU‑PF en raison de questions de sûreté

Même si de telles ouvertures ont été bien reçues, les intentions de la ZANU‑PF restent ambiguës. Beaucoup de ses anciennes facettes perdurent, telle la mainmise de l’armée sur les fonctions du parti et du gouvernement. Étant donné que le renversement de Mugabe a été en partie provoqué par le désir de l’armée de ralentir le déclin de son influence au sein du parti, les démêlés manifestes de l’armée dans la politique sont une source d’inquiétude. Les risques d’instabilité persistent.

Nouvelles scissions

Constantino Chiwenga. (Photo: Lemonzz&freecolt)

Constantino Chiwenga. (Photo: Lemonzz&freecolt)

De nouvelles factions sont apparues dans la ZANU‑PF après la purge des alliés de Mugabe. L’une de ces factions est constituée d’officiers de l’armée qui ont soutenu l’opération qui l’a renversé. Elle est dirigée par l’ex Commandant des Forces de défense et actuel Vice‑président, Constantino Chiwenga. L’autre est dominée par des civils, fidèles à Mnangagwa, mais méfiants envers l’armée. Les anciens combattants de la guerre d’indépendance qui ont contribué au renversement de Mugabe sont de plus en plus mis sur la touche, à mesure que le parti se restructure.

Au moment des primaires chaotiques de la ZANU‑PF en avril, des dizaines de cadres civils fidèles à Mnangagwa ont perdu des sièges clés au profit de candidats qui avaient le soutien manifeste de l’armée ou qui étaient récemment partis à la retraite. Les organes principaux de la ZANU‑PF – notamment le Commissariat et le Politburo – sont maintenant sous le contrôle de généraux qui servent avec Chiwenga à l’état‑major.

Le Commissariat est le centre névralgique de la bureaucratie du parti. Il contrôle sa mécanique électorale, ainsi que son vaste système de protection et son armement disciplinaire et policier. Il était précédemment dirigé par Victor Matemadanda, le Secrétaire général de l’Association des Vétérans de la guerre de libération nationale du Zimbabwe (ZNLWA), qui a été remplacé par l’ancien chef d’état‑major de l’armée, Englebert Rugeje. Assis aux côtés de Chiwenga au Politburo – le comité de la ZANU‑PF chargé des politiques publiques – figurent des anciens officiers supérieurs, notamment le général d’aviation [Air Marshall] à la retraite Perrance Shiri, désormais ministre du Territoire, et l’actuel ministre des Affaires étrangères, le Général Sibusiso Moyo.

La défaite de Chris Mutsvangwa, leader du ZNLWA et conseillé de Mnangagwa, constitue l’un des plus gros bouleversements des primaires de la ZANU‑PF. Allié loyal de Chiwenga de par le passé, il a adressé une pétition au Politburo, réclamant un décompte des votes, accusant les loyalistes de Chiwenga de se servir de la police et des agents du renseignement comme agents officiels des élections et d’intimider les candidats. Le Politburo a ordonné de nouvelles élections dans dix localités et a lancé des négociations de réconciliation interne, présidées par Mnangagwa afin de désamorcer la tension. Ces élections ont toutefois été peu concluantes, et les querelles intérieures continueront très vraisemblablement.

Administrative divisions of ZimbabweLe MCD, le plus ancien parti d’opposition du Zimbabwe, fait face à des situations difficiles du même ordre, ainsi qu’à un réseau équivoque d’alliés potentiels. Nelson Chamisa, qui a émergé comme le successeur de Tsvangirai, dirige le MCD – Tsvangirai, ou MCD-T. Thokozani Khupe, l’un des anciens vice‑présidents du parti, s’est écarté pour former un parti issu de cette scission et qui a aussi choisi de s’appeler le MCD-T. Une troisième faction, le MCD-Ncube, est dirigée par Welshman Ncube. En dépit des bouleversements, les trois partis MCD ont constitué une alliance entre eux et avec d’autres partis, notamment le People’s Redemption Party, le National People’s Party, et le Transform Zimbabwe and Multiracial Democrats, qui est moins connu. L’ancien ministre des finances, Tendai Biti, dirige le People’s Redemption Party, un parti dissident de MCD-T. La fidèle partisane et ancienne vice‑présidente de la ZANU‑PF, Joice Mujuru, dirige le National People’s Party tout en se présentant aux élections présidentielles en tant que chef de file du People’s Rainbow Coalition.

L’alliance, dirigée par le MCD-Tsvangirai, cherche à mettre fin à la suprématie de la ZANU‑PF, mais des désaccords concernant le choix de celui qui portera le flambeau ont mis à l’épreuve sa cohésion apparente. L’alliance a été de surcroit affaiblie par le fait que Chamisa et Khupe ont tous les deux affirmé que les primaires avaient été truquées et soumises à des violences. En outre, Chamisa a émis des propos controversés qui ont ébranlé sa crédibilité. Il a notamment affirmé que les États-Unis avaient promis 15 milliards de dollars à son parti s’il sortait vainqueur aux élections, et que le président du Rwanda lui avait donné son aval – affirmations démenties par les deux gouvernements. Lors de sa campagne électorale, il avait promis de construire des trains à grande vitesse et de résoudre en deux semaines la crise de liquidité du pays.

Un certain nombre d’anciens alliés de Mugabe, parmi lesquels le Général Ambrose Mutinhiri, ont formé le New Patriotic Front, mais celui-ci a souffert de nombreuses défections à d’autres partis – y compris la ZANU‑PF.

En bref, en dépit de ses frictions internes, la ZANU‑PF semble être dans une position plus solide qu’il y a quelques mois.

Des circonstances encore inéquitables

Cette campagne électorale s’est avérée essentiellement sans fraude importante, ni intimidation ou meurtre comme l’avaient été celles du règne de Mugabe. Cependant, l’incident de Bulawayo, doublé de la violence des primaires et des rassemblements de la ZANU‑PF et du MCD pourraient être de mauvaise augure. La section régionale de l’Institut des médias d’Afrique australe (MISA) a rapporté plusieurs cas de journalistes agressés lors de rassemblements de la ZANU‑PF et du MCD.

Le MISA a également observé que, bien que la Zimbabwe Broadcasting Corporation, qui appartient à l’État, ait modéré sa propagande, elle a privilégié la ZANU‑PF dans le nombre de reportages diffusés et a continué à dépeindre les autres partis de façon négative. Début mai, le MISA a rappelé par écrit à la Commission électorale zimbabwéenne son obligation statutaire d’assurer un accès égal aux médias pour tous les partis. Celle-ci n’a pas donné suite à la requête.

Deux mille moniteurs locaux, déployés par la Coalition pour le soutien a l’election au Zimbabwe (Zimbabwe Election Support Network Coalition ou ZESN) ont surveillé le processus d’inscription des électeurs. Celui-ci a enregistré 5,5 million d’électeurs – 80% de la population en droit de voter. La ZESN a félicité la Commission électorale zimbabwéenne pour sa conduite professionnelle, malgré quelques incidents techniques, un personnel mal formé, et une infrastructure physique médiocre. Le public était admis à inspecter les listes électorales à partir de la mi‑mai. C’était l’une des demandes clés de l’opposition pour assurer une plus grande intégrité des votes. La ZESN et ses partenaires de la coalition, le Centre de ressources pour les élections (Election Resource Center), ont surveillé l’inspection et rapporté qu’elle était pacifique et sans intimidation. Toutefois, le MCD maintient qu’il n’a pas totalement accès aux listes électorales, et il accuse la commission électorale de diriger des centres de vote non-officiels et de continuer à employer un personnel militaire. Son personnel est composé de 15 pour cent d’anciens militaires.

« Le nouveau code électoral, signé par Mnangagwa au début du mois de juin, maintient toutefois de nombreuses lois rétrogrades. »

La signature de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance [CADEG] par le gouvernement en mars 2018 a été favorablement accueillie par les civils comme une étape vers la création d’un environnement plus propice aux élections au Zimbabwe, ainsi qu’une déclaration soutenant des normes démocratiques plus strictes en Afrique. Le nouveau code électoral, signé par Mnangagwa au début du mois de juin, maintient toutefois de nombreuses lois rétrogrades comme une étape vers la création d’un environnement plus propice aux élections au Zimbabwe, ainsi qu’une déclaration soutenant des normes démocratiques plus strictes en Afrique. Le nouveau code électoral, signé par Mnangagwa au début du mois de juin, maintient toutefois de nombreuses lois rétrogrades, telles que celle de donner au gouvernement le droit de mettre son veto à la législation de la commission électorale. Les militants de la démocratie ont fait pression sur les parlementaires pour adopter des réformes de grande envergure qui auraient créé des circonstances plus équitables pour des élections démocratiques. En mai, la Cour constitutionnelle a une fois de plus bloqué un appel concernant le vote de la diaspora, et ce, après avoir rejeté une pétition antérieure en 2013. Elle a également rejeté une demande de préserver l’indépendance de la commission électorale. L’indépendance de cette cour a fréquemment été remise en question, en raison du pouvoir du président d’en nommer son président (Chief Justice), vice-président (Deputy Chief Justice) et juge principal (Judge President). Les partisans de la réforme suggèrent que ceci met davantage en doute la sincérité du gouvernement d’instaurer des réformes approfondies.

En attendant, les intérêts grandissants de la Chine pour les diamants du Zimbabwe, ainsi que ses antécédents à soutenir certains éléments de la ZANU‑PF, l’armée, et les services du renseignement, suggèrent que le rôle éventuel de la Chine à faire basculer l’impartialité du processus électoral doit également être pris en considération. Effectivement, des membres de l’opposition comme de la ZANU‑PF ont réclamé une réduction de l’influence de la Chine au Zimbabwe.

Au-delà des élections

La société civile du Zimbabwe est au premier plan du mouvement de réforme. Ses revendications et sa mobilisation continues seront essentielles pour maintenir les demandes populaires de réformes et pour forcer le gouvernement à rendre des comptes au-delà des élections. Depuis 2015, la Plateforme des Citoyens Concernés (Platform for Concerned Citizens ou PCC), qui est constituée de professionnels, de la société civile et des églises met en place un accord national vers la réforme en orchestrant des dialogues au-delà des clivages politiques. Son programme définit quatre priorités majeures : restaurer la gouvernance constitutionnelle, réformer les institutions clés, abolir les lois répressives et stabiliser l’économie. La PCC a également demandé que responsabilité et réconciliation soient au centre du processus politique de la période post-Mugabe. En janvier 2018, le projet de loi sur la Paix Nationale et la Réconciliation (National Peace and Reconciliation) a été adopte, grâce aux fortes pressions de ses membres et survivants de la campagne de contre-insurrection de 1980–85 appelée Gukurahundi (« la pluie qui emporte au loin la paille »). Toutefois, la nouvelle loi confère au ministre de la sécurité une grande marge d’autorité autonome, notamment le pouvoir de bloquer toute enquête pour des raisons de sécurité. De telles mesures indiquent que, même si le gouvernement a permis des changements positifs, il est plus qu’improbable qu’il soutienne des réformes fondamentales et de grande envergure qui remettraient le Zimbabwe sur la voie de la démocratie.

« La vigilance de la société civile du Zimbabwe sera primordiale dans l’expansion du programme de réforme. »

La vigilance de la société civile du Zimbabwe sera primordiale dans l’expansion du programme de réforme. Avec les années, les organisations de la société civile se sont vues affaiblies par un grand nombre de règlementations et de lois draconiennes. Les dirigeants de la société civile ont demandé l’abolition de deux lois en particulier, celle sur l’access a l’information et la protection de l’intimité (the Access to Information and Protection of Privacy Act) et la loi sur l’ordre public et la sécurité (the Public Order and Security Act). Cependant, le ministre de l’intérieur insiste sur le fait qu’elles sont nécessaires à la stabilité. La société civile y voit un autre exemple de l’engagement limité du gouvernement en faveur de véritables réformes.

Sans tenir compte des partis politiques qui sortiront gagnants de l’élection de juillet, il faudra traiter en priorité l’historique de l’engagement militaire du Zimbabwe dans la politique. De même, l’usage continu de la police et des services de renseignement pour réprimer la dissension est un signe avant-coureur que l’engagement en faveur d’une véritable réforme est superficiel.

Conclusion

De multiples possibilités de scénarios peuvent se jouer au Zimbabwe. Le pays peut suivre un une voie de réforme progressive, et sans doute cosmétique, dans le but de réduire son isolement international. Reconnaissant les effets dévastateurs d’un secteur de sécurité politisé ainsi que l’historique d’une gouvernance répressive, le Zimbabwe peut s’embarquer sur une trajectoire en rupture complète avec le passé et poursuivre assidument des réformes institutionnelles. Autrement, l’armée peut solidifier son emprise sur les manettes politiques du pouvoir, perpétuant des politiques d’exclusion et de favoritisme, qui ont défini le Zimbabwe tel qu’il est aujourd’hui. Dans ce dernier cas, et malgré le départ de Robert Mugabe après 38 ans au pouvoir, le même système continuera, avec à sa tête de nouveaux acteurs. En excluant la possibilité d’une coalition de l’opposition plus organisée, c’est la reconfiguration de la ZANU‑PF dont beaucoup dépendra. La revitalisation de la société civile du Zimbabwe et du corps professionnel déterminera le succès de la demande de changement et la possibilité de tenir pour responsables les dirigeants. Enfin, les partenaires externes du Zimbabwe auront un rôle clé. Ils détermineront le niveau de réformes nécessaire avant d’accepter de renouveler leur engagement économique et politique.

Experts du CESA

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