Rapport d'analyse N° 8 : Frontières en évolution : La crise des déplacements de population en Afrique et ses conséquences sur la sécurité

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La montée des déplacements forcés

Par Wendy Williams

13 décembre 2019

Les images de réfugiés et de migrants désespérés tentant de traverser la Méditerranée de l’Afrique vers l’Europe sont devenues la définition même de la « crise de la migration africaine  ». En effet, les tentatives de traversée se sont multipliées avec en moyenne, 86 000 migrants africains sans visa entrant annuellement en Europe depuis 2014.

Les migrations africaines vers l’Europe se déroulent toutefois dans le contexte d’un phénomène plus répandu de déplacement forcé. Depuis 2014, plus de 1,6 million d’Africains en moyenne ont été déplacés de force chaque année. Le nombre record de 25 millions de réfugiés africains, de personnes déplacées internes (PDI) et de demandeurs d’asile recensés en 2018 représente une augmentation de près de cinq fois par rapport à 2005 où seuls quelques 5 millions d’Africains ont été déplacés (voir Figure 1). En outre, il n’est pas largement reconnu que plus de 95% des Africains déplacés de force restent en Afrique. Les deux tiers de ce total, soit près de 17 millions de personnes, restent dans leur propre pays. La « crise migratoire » de l’Afrique est donc plus précisément une « crise des personnes déplacées ». En d’autres termes, la migration vers l’Europe n’est que la partie visible de l’iceberg du déplacement de population en Afrique.

Le caractère multidimensionnel de cette crise défie toute explication. Bien qu’ils soient souvent confondus, les migrants économiques et les personnes déplacées de force réagissent à différents facteurs d’incitation et de dissuasion entraînant leur déracinement. Les migrants économiques qui tentent d’atteindre l’Europe sont généralement à la recherche d’un emploi et d’un meilleur niveau de vie. Ces personnes sont en grande partie originaires d’Afrique de l’Ouest et du Nord, en âge de travailler, célibataires, et commencent avec quelques ressources. D’autres, principalement originaires de la Corne de l’Afrique, ciblent les États du Golfe. Une cohorte encore plus importante de migrants économiques reste toutefois en Afrique. L’Algérie, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Maroc, le Nigéria et l’Afrique du Sud sont les principales destinations des migrants économiques en Afrique, compte tenu de la disponibilité relative d’opportunités d’emploi.

Figure 1 - Personnes deplacees de force d'origine africaine

Sources des données : UNHCR, IDMC

La crise des déplacements forcés en Afrique, cependant, fait partie d’une tendance qui s’est accélérée depuis 2005 (voir Figure 1). Environ 84% des 25 millions de personnes déplacées de force sur le continent viennent de 8 pays touchés par des conflits : le Soudan du Sud, la République démocratique du Congo (RDC), la Somalie, le Soudan, l’Éthiopie, le Nigéria, la République centrafricaine (RCA) et le Cameroun. Ces conflits comprennent une combinaison de nouveaux conflits et de conflits en cours. L’aggravation de ces conflits a provoqué le déracinement d’un plus grand nombre de personnes. Le nombre de PDI du fait de conflits en Afrique, par exemple, a augmenté de 135% depuis 2011. Ces personnes ont généralement été contraintes de fuir leurs domiciles, généralement sans préavis. Les personnes déplacées de force sont souvent des ménages disposant de peu de moyens et soudainement privés de leurs moyens de subsistance.

Ces causes à court terme de la crise des déplacements sont aggravées par des facteurs structurels. La population africaine devrait doubler, passant de 1,1 milliard à plus de 2 milliards d’ici 2050 (voir Figure 2). Quelque 60% de la population actuelle de l’Afrique a moins de 25 ans, ce qui signifie que, dans un avenir proche, cette croissance démographique se poursuivra. Les pressions environnementales—sécheresse, inondations et baisse de la fertilité des sols—causés par les changements de tendances climatiques à l’échelle mondiale et des pressions foncières constituent des facteurs amplificateurs supplémentaires à long terme de la dislocation des populations.

Figure 2 - Estimations et projections demographiques par region 1950-2100

Sources des données : UNDESA1

La crise des déplacements de population en Afrique est caractérisée par un éventail d’enjeux en matière de sécurité dont les plus frappants sont les conséquences humanitaires graves. Les populations déplacées sont susceptibles à des niveaux de morbidité, de mortalité et de malnutrition plus élevés que les populations stables. En effet, au cours de la phase aigüe du déplacement, les taux de mortalité chez les populations déplacées  sont jusqu’à 60 fois plus élevés que les taux moyens de mortalité 2. Les principales causes de décès sont les maladies d’origine hydrique évitables, les maladies transmissibles, les infections des voies respiratoires et le paludisme. Ceux qui vivent dans des camps de déplacés sont également plus vulnérables à l’exploitation et aux abus perpétrés par les personnes qui gèrent les camps ou les communautés locales. Au fur et à mesure que la crise des déplacés prend de l’ampleur, les coûts humains s’augmentent davantage.

Les migrants économiques qui tentent de traverser la bande sahélo-saharienne vers la Méditerranée ou de transiter de la Corne de l’Afrique vers les États du Golfe ou l’Afrique du Sud sont confrontés à d’autres menaces de sécurité. Dans l’impossibilité d’accéder à des circuits de voyage sûrs et légaux, ils sont obligés d’emprunter des itinéraires « irréguliers » qui ne procurent aucune protection et coûtent jusqu’à 5 000 dollars par personne. Cette demande pour d’autres moyens de passage a créé un marché lucratif de trafic d’êtres humains en Afrique, estimé  entre 550 millions et un milliard de dollars.

Le trafic de personnes est à l’origine d’un transfert de ressources des personnes vulnérables vers des réseaux criminels transnationaux, des milices, des organisations militantes et des groupes terroristes.

En plus d’un certain nombre d’entrepreneurs individuels motivés par l’appât du gain, divers réseaux criminels transnationaux ont vu le jour, ou se sont adaptés pour répondre à cette demande de marché illicite. Des groupes terroristes, notamment ceux liés aux filiales africaines d’Al-Qaïda et de l’État islamique, ainsi que divers groupes moins connus, ont également été attirés par cette source de revenus. Dans le même temps, des facilitateurs dont l’influence s’étend de l’Afrique occidentale à l’Afrique orientale font recours à des incitations, au recrutement et à la pression pour générer une plus large « clientèle ». En effet, le trafic de personnes est à l’origine d’un transfert de ressources des personnes vulnérables vers des réseaux criminels transnationaux, des milices, des organisations militantes et des groupes terroristes, qui visent tous à affaiblir les gouvernements du continent. Les enjeux régionaux et transnationaux qui en résultent créent à leur tour davantage d’instabilité du système international.

Il y a aussi l’instabilité inhérente créée par le déracinement d’une grande portion de la population et avec elle, ses structures sociales de gouvernance ou économiques existantes. Lorsque par exemple, des commerçants et locaux sont déplacés, on constate la rupture des liens qui unissent ces communautés aux marchés, accélérant ainsi le déclin économique et empêchant la reprise. À la suite d’un conflit, les investissements ont tendance à se tarir pendant des années, voir des décennies. Selon certaines estimations, près de 2% de la population africaine a été victime de déplacements ces dernières années. La perte en potentiel humain et économique est stupéfiante. Les estimations suggèrent que 20% des enfants dans les pays touchés par un conflit ne vont pas l’école primaire – plus du double de la moyenne mondiale de 8,9% 3, ce qui risque de perpétuer les coûts humains et les conséquences en matière de sécurité du déplacement des populations pour toute une génération.

Les contraintes économiques, environnementales et sociales qu’un afflux important de personnes déplacées exerce sur les communautés d’accueil créent simultanément d’énormes pressions auxquelles des gouvernements et des régions entières doivent faire face. Le nord de l’Ouganda, par exemple, a accueilli quelque 726 000 réfugiés du Soudan du Sud, et ceci dans une région comptant normalement une population de près de 1,9 million d’habitants. La persistance de la crise au Soudan du Sud présente le risque d’une escalade des effets déstabilisateurs potentiels sur le nord de l’Ouganda, une région qui fait face à son propre lot d’instabilité. Des tendances similaires peuvent être observées à la suite des crises politiques au Burundi, en RDC et en Somalie entre autres.

En somme, l’augmentation des déplacements de populations et de la migration irrégulière en Afrique est complexe et impose d’importants coûts humains et sécuritaires. Si rien n’est fait, la tendance à la hausse ne pourra que se poursuivre. Traiter les symptômes de la crise (financement des camps de réfugiés, sécurisation des frontières, restrictions des politiques d’accueil des réfugiés ou renforcement des patrouilles de sécurité en Méditerranée) ne permettra pas d’atténuer les causes de ce phénomène. Si l’on veut remédier à la crise des déplacements en Afrique, il serait nécessaire de s’en attaquer, tout d’abord, aux facteurs.

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