Rapport d'analyse N° 8 : Frontières en évolution : La crise des déplacements de population en Afrique et ses conséquences sur la sécurité

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Menaces sécuritaires liées aux mouvements de population en Afrique

Par Wendy Williams

13 décembre 2019

Les mouvements de population engendrés par des facteurs politiques et structurels créent un ensemble de ramifications en matière de sécurité qui vont des coûts humanitaires immédiats et de la promotion des groupes militants, aux conséquences socio-économiques à long terme sur les millions de foyers touchés et les régions qui tentent d’absorber les personnes déplacées.

Le renforcement des réseaux criminels

Les personnes voyageant sans documents appropriés comprennent la menace d’expulsion par les autorités qui pèse sur elles, et sont donc moins susceptibles de demander de l’aide en cas de problème. Cette situation ouvre la porte à des abus, qu’il s’agisse d’autorités corrompues exigeant un pot-de-vin sous la menace d’arrestation ou de passeurs fourbes. Un grand nombre de passages dans la région Maghreb-Sahel par exemple, se trouvent sur des routes préexistantes de trafic d’armes et de contrebande – populaires justement parce qu’elles font peu l’objet de surveillance étatique efficace.

La présence d’autant d’argent le long de ces routes attire non seulement des éléments criminels, mais également des personnes qui s’appuient sur la menace de violence pour prendre le contrôle d’une route, d’un marché ou d’une communauté locale spécifiques (voir Figure 7), ce qui a des conséquences directes  pour la sécurité dans le pays et la région touchés.

Bien que le montant des revenus illicites générés par les migrations vers l’Europe soit extrêmement difficile à déterminer, on estime que le trafic de personnes le long de la route transsaharienne y compris en Libye, représente à lui seul près de 765 millions de dollars par an 30.

Figure 7 - Filières transsahariennes de contrebande et de trafic et zones sous contrôle des insurgés

Source : RHIPTO/Riccardo Pravettoni29

Une part importante de ces ressources se retrouve entre les mains de criminels, d’insurgés et de groupes extrémistes violents qui opèrent dans une région comprenant l’Algérie, la Libye, le Tchad, le Soudan, le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Par exemple, les ressources des personnes voyageant de manière sporadiquement vers la côte libyenne, enrichissent les nombreuses milices tribales et responsables locaux libyens impliqués dans le stockage et l’exploitation de migrants pour leur main-d’œuvre. Les recettes annuelles générées par le marché libyen des migrants au profit de tous les groupes armés entre 2016 et 2018 ont été estimées entre 93 et 244 millions de dollars 31. Un commandant de milice libyen sanctionné par les Nations Unies était à la tête d’un réseau de trafic transnational collaborant directement avec des groupes terroristes et entretenait une relation de longue date avec l’État islamique (EI). L’EI, pour sa part, a des antécédents bien documentés en matière de trafic d’êtres humains, d’abus, d’exploitation et de meurtre d’Africains subsahariens en Libye 32.

Alors que certains gouvernements sahéliens peuvent voir au trafic un mode de vie et non comme une menace pour l’État, l’irrégularité d’une présence de forces de sécurité étatiques le long de ces routes permet aux groupes militants de s’y enraciner. Une fois au contrôle d’une route de contrebande, les groupes militants peuvent profiter de leur présence pour extorquer de l’argent au trafic commercial ainsi qu’imposer des taxes de protection. Selon certaines estimations, les groupes terroristes tels que la coalition Jama’at Nusrat al Islam Wal Muslimin (JNIM) affiliée à Al-Qaïda, pourraient recueillir entre 22 et 38 millions de dollars par an d’impôts au Sahel 33. Ce risque de sécurité a un impact majeur sur l’ensemble des autres activités économiques, investissements et emplois de la région. En outre, comme le JNIM et d’autres groupes extrémistes se sont renforcés au Mali, leurs attaques contre le gouvernement (ainsi que ses partenaires en matière de sécurité régionale) se sont intensifiées, constituant ainsi une menace directe pour l’État.

De même, comme le marché du passage de clandestins s’est davantage élargi ; un nombre croissant d’acteurs criminels y  participent et certains ont intégré des réseaux internationaux. Le phénomène grandissant des réseaux de trafic émanant de la Libye a également contribué à l’instabilité et à l’insécurité à travers le Maghreb et le Sahel. De plus, ce phénomène prend son essor avec les trafiquants qui recrutent activement de plus en plus de migrants. Ces acteurs vont toujours plus loin dans les pays d’Afrique subsaharienne, pour solliciter, appâter et contraindre des candidats potentiels au voyage. L’OCDE fait état d’une augmentation du nombre de passeurs nord-africains – égyptiens, marocains et libyens. « Ces trafiquants enrôlent ensuite des jeunes sans emploi en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie, en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Ghana pour servir de recruteurs dans les communautés locales 34

Alors que le passage de clandestins est souvent présenté aux migrants comme des voies alternatives de transit, il implique le transfert des personnes contre leur volonté dans le but d’en tirer profit, soit par le travail ou par la rançon. Comme le résumait succinctement un analyste : « Dans le cas du trafic humain, la marchandise consiste au contrôle exercé sur une personne à des  fins d’exploitation. Dans le cas du passage de clandestins, la denrée échangée est l’entrée illégale dans un ou plusieurs pays 35» De plus en plus, le passage de clandestins vers la côte libyenne a franchi le cap pour devenir du trafic humain comme il a changé de son aspect de transaction à celui d’exploitation.

Les activités criminelles et la corruption liées au trafic d’êtres humains compromettent la stabilité nationale et l’état de droit.

Pour des milliers de migrants allant vers la Méditerranée, cela  se traduit par la détention contre rançon par leurs passeurs, la contrainte à la servitude pour dettes dont les taux ont  soudainement augmenté ou la vente à des trafiquants pour être davantage exploités. Human Rights Watch a documenté l’enlèvement et la torture d’Érythréens au Soudan et dans la péninsule égyptienne du Sinaï par des ravisseurs qui ont pu contraindre la diaspora érythréenne en Europe et aux États-Unis à verser entre 20 000 et 33 000 USD par victime pour leur libération. Des pratiques similaires ont été documentées en Libye et dans la Corne de l’Afrique 36.

Contrairement à celles qui voyagent de leur plein gré, quand des personnes sont victimes du trafic humain, elles n’envoient pas de fonds vers leurs pays d’origine. En effet, la famille, la communauté et le pays d’origine de la victime perdent leur  potentiel de gain. En outre, les activités criminelles et la corruption associées au trafic humain compromettent la stabilité nationale et l’état de droit.

Dans les États faibles, la contrebande de biens illicites et le trafic humain et les groupes armés qui les commettent entravent également l’édification de l’État. Le bloc régional de l’Afrique de l’Est, l’Autorité intergouvernementale pour le développement a ainsi indiqué que: « Étant donné l’ampleur des activités relatives au trafic d’êtres humains en Libye, il ne fait aucun doute que les migrants et les réfugiés sont devenus une marchandise qui alimente l’économie de guerre dans la région et contribuant aux forces centrifuges responsables de de la rupture persistante de l’ordre public 37.» L’Institut des États-Unis pour la paix (United States Institute of Peace) a également reconnu la difficulté de réunir les antagonistes autour de la table de négociations afin de consolider l’autorité gouvernementale quand « la logique même du trafic et de la contrebande, qui repose sur des contrôles précaires de la périphérie de l’État, est un motif pour les groupes armés à maintenir un État faible plutôt que d’en permettre un fort d’être reconstruit 38

Les coûts humains du déplacement de populations

Sous la menace d’un conflit, les gens fuient avec peu ou sans biens personnels. Parmi les personnes déplacées se trouvent des commerçants dont le déplacement provoque la rupture des liens qui unissent ces communautés aux marchés régionaux, accélérant ainsi le déclin économique et empêchant la reprise. Après un conflit, les d’investissements ont tendance à se tarir pendant des années, voir des décennies. On estime qu’une seule année de guerre civile réduit la croissance économique d’un pays d’environ 2% et celle de ses voisins d’environ 0,7% de leur PIB 39.

La grande majorité des personnes fuyant un conflit restent surtout dans leur pays (PDI). Parmi ceux qui quittent leur pays (réfugiés), la plupart s’enfuient vers la frontière accessible la plus proche pour y terminer leur fuite. En d’autres termes, leur objectif premier est de se mettre hors de danger. La conséquence est que le déplacement forcé est un problème régional et les villes frontalières portent l’essentiel du fardeau. Les PDI, réfugiés et autorités d’accueil anticipent souvent que le déplacement ne sera que temporaire. Cependant, à défaut d’une résolution rapide de la crise politique à l’origine du déplacement, les populations de PDI et de réfugiés ont tendance à se perpétuer. La durée moyenne de l’exil des réfugiés dans le monde est aujourd’hui de 10,3 ans 40. Pour les PDI, elle peut aller jusqu’à deux décennies.

Des 7 millions et plus de réfugiés résidant sur le continent, 60% environ vivent dans des camps 41. Seuls quelques pays—l’Ouganda, le Soudan, l’Éthiopie et la RDC—accueillent la plus grande partie des réfugiés (voir Tableau 5). En 2017, l’Ouganda est devenu le plus grand pays d’accueil de réfugiés d’Afrique. Les villes frontalières du nord de l’Ouganda, une région dont la population est estimée à seulement 1,9 million d’habitants, ont absorbé quelques 726 000 réfugiés Sud-Soudanais.

Tableau 5 - Les pays africains accueillant le plus grand nombre de réfugies

Source des données : UNHCR

Accueillir des populations déplacées (qu’il s’agisse de réfugiés ou de PDI) pour longtemps peut être problématique pour de nombreuses raisons. Non seulement les ressources de la communauté d’accueil deviennent insuffisantes mais les stratégies d’adaptation des personnes déplacées sont également mises à rude épreuve sinon compromises. Une fois qu’elles ratent les saisons de récolte ou de semence, les personnes déplacées deviennent dépendantes des autres pour une autre année au moins. Le cycle tourne en spirale descendante. Souvent, les gouvernements font appel aux organisations humanitaires pour les assister. Mais avec plusieurs crises année après année, la lassitude des donateurs assèche les ressources et aussi bien les personnes déplacées que les gouvernements sont, pendant des années, confrontés à de graves tensions.

Au fur et à mesure que la pression devient plus forte au sein des communautés d’accueil, les effets déstabilisateurs potentiels prennent de l’ampleur. Par exemple, au fur et à mesure que la crise du Soudan du Sud dure, les risques d’instabilité dans le nord de l’Ouganda, une région encline à ses propres conflits, s’intensifient. Des tendances similaires peuvent être observées à la suite de crises politiques au Burundi, en RCA, en RDC et en Somalie.

Les vastes colonies de personnes déplacées au sein et à travers les frontières en raison de longs conflits internes peuvent également devenir des cibles ou des lieux de recrutement pour les groupes rebelles, les gangs ou autres acteurs illicites. Ceci représente un risque surtout quand le déplacement est perçu comme ayant une dimension intercommunale, créant ainsi une définition identitaire au sein du groupe victimisé et par là, un levier de recrutement par des acteurs sympathiques. Dans la mesure où ce déplacement franchit les frontières, il peut également avoir des répercussions dans les pays voisins provoquant ainsi une instabilité régionale prolongée, comme cela est le cas depuis des années dans la région des Grands Lacs.

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