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Le maintien de la paix : un élément primordial pour la stabilité en Afrique

Les opérations de paix en Afrique ont, malgré leurs imperfections, permis de sauver des vies, de renforcer la capacité du secteur de la sécurité, et ont contribué à la réduction des conflits—allégeant la pression exercée sur les acteurs internationaux pour leur implication directe.

Le recul des conflits armés en Afrique par rapport à leur niveau record du début des années 90 est très sensible. Les 12 conflits en cours  représentent une baisse de 35 % par rapport à il y a 20 ans. Cette tendance à la baisse peut être imputable à divers facteurs, notamment la volonté croissante de déployer des opérations de maintien de la paix en Afrique. Plus de 40 missions des Nations Unies (ONU), de l’Union Africaine (UA) et d’autres missions avalisées par l’ONU ont été déployées sur le continent depuis 2000. Plusieurs évolutions expliquent cette tendance :

Le passage de la non-ingérence à la non indifférence

La contribution des États africains aux opérations onusiennes de maintien de la paix se limitait à 10 000 militaires en 2000, au moment de la création de l’UA. En 2017, la contribution de quelque 18 pays africains aux missions de l’ONU et de l’UA avoisine les 80 000 militaires, policiers et personnels civils, plaçant l’Afrique en tête des contributeurs aux opérations de paix dans le monde. Les forces africaines représentent à ce jour la moitié des casques bleus de l’ONU.

Au cours de cette période, l’UA a, à elle seule, déployé huit opérations, notamment au Burundi (MIAB), en République centrafricaine (MISCA), aux Comores (MUASEC et MAES), au Mali (MISMA), en Somalie (MUASOM), et au Soudan (MUAS I and II). Elle a également déployé des forces spéciales de lutte contre l’Armée de Résistance du Seigneur en République centrafricaine et contre Boko Haram au Nigeria, au Tchad, et au Cameroun.

Une telle intensification des opérations de maintien de la paix de l’UA témoigne de la distance prise par rapport aux pratiques de sa prédécétrice, l’Organisation de l’unité africaine (OUA). S’agissant des crises politiques et humanitaires, le « principe de non-ingérence » s’était imposé sous l’égide de l’OUA. Consciente des graves répercussions qu’entraînent les conflits persistants sur la stabilité et le développement en Afrique, l’UA a substitué au critère de non-ingérence, le principe de «non indifférence ».  Ce principe établit le droit d’intervenir sans le consentement du gouvernement du pays d’accueil en cas de forces majeures, à savoir les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide. Maintien et imposition de la paix se sont, à cet égard, révélés des instruments cruciaux.

La région prend souvent les commandes

February 2005; Members of the CNDD-FDD rebel forces surrender their weapons to United Nations Operation in Burundi (ONUB) peacekeepers in Mbanda, southern Burundi. (UN Photo/Martine Perret)

Février 2005; Les membres des forces rebelles du CNDD-FDD remettent leurs armes aux forces de maintien de la paix du Burundi (ONUB) de l’opération des Nations Unies à Mbanda, au sud du Burundi. (UN Photo/Martine Perret)

Les forces de l’Union africaine ont imposé des cessez-le-feu, protégé les populations civiles, et créé les conditions propices à la réforme politique. Aux Comores, elles ont renversé un gouvernement militaire rebelle à Anjouan, une île autonome faisant partie de l’Union des Comores. Il s’est agi là du tout premier effort de l’UA pour destituer un leader récalcitrant. En 2017, la Communauté économique des pays de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) était prête à intervenir en Gambie  pour forcer Yahya Jammeh à quitter le pouvoir et y installer son adversaire démocratiquement élu,  Adama Barrow. L’UA a également déployé la MUASOM, la MISMA, et les forces multinationales spéciales luttant contre l’ARS et Boko Haram dans des fonctions de lutte contre le terrorisme et l’insurrection.

En règle générale, les États africains jouent un rôle prépondérant dans le déploiement de forces, dans le cadre des blocs régionaux de l’Union africaine ou de coalitions ad hoc, «composées de pays volontaires.» De telles opérations sont souvent menées sous l’égide de la Force africaine en attente et des dispositifs de sa brigade régionale —parties intégrantes de l’architecture africaine de paix et de sécurité. Suite à la stabilisation des situations de crise, les forces de l’UA passent parfois à des missions « hybrides UA/ONU » telle que l’opération hybride Union africaine-Nations unies au Darfour. Dans d’autres cas, le commandement des missions sera entièrement transféré à l’ONU comme l’opération de l’ONU menée au Burundi (ONUB) qui a succédé à la MIAB, la Mission intégrée multidimensionnelle des Nations Unies pour la stabilisation du Mali (MINUSMA) qui a remplacé la MISMA, ou la Mission intégrée multidimensionnelle des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA) qui a suivi la MISCA.

Les opérations de maintien de la paix peuvent diminuer les conflits

Les gardiens de la paix créent un environnement propice pour que les acteurs externes poursuivent des programmes de stabilisation.

Les Casques bleus ont, entre autres, contribué à mettre fin aux hostilités en Angola, au Burundi, en Côte d’Ivoire, au Liberia, au Mozambique, en Sierra Leone, et au Soudan. L’imposition du cessez-le-feu a, dans chaque cas, réduit le nombre des victimes civiles, permettant aux accords de paix  de se poursuivre dans un climat de moindre tension.

Les Casques bleus établissent  également un environnement propice aux intervenants extérieurs leur permettant de poursuivre les programmes de stabilisation. Sans le déploiement, au Liberia, d’une opération de la CEDEAO et ultérieurement de l’ONU, l’effort des États-Unis pour constituer une armée entièrement nouvelle, aurait, par exemple été impossible. Grâce au succès de la MUASOM pour reprendre à Al-Shabaab le contrôle des agglomérations, y compris de Mogadiscio, les élections de février ont pu se dérouler en Somalie —les premières depuis la chute du pouvoir central en 1990—favorisant ainsi le rétablissement du gouvernement.

A member of the Tanzanian contingent of the Force Intervention Brigade (FIB), UN Organization Stabilization Mission in the Democratic Republic of the Congo (MONUSCO) (UN Photo/Sylvain Liechti)

Un membre du contingent tanzanien de la Brigade d’Intervention, Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO) (UN Photo/Sylvain Liechti).

Engagement envers la responsabilité de protéger

Depuis 1999, quand le Conseil de Sécurité de l’ONU a pour la première fois donner pour mandate a sa mission en Sierra Leone de “protéger les civils,” la plupart des missions de l’ONU et de l’UA ont reçu ce même mandat. L’accentuation de la protection des civils a émergé d’une reconnaissance croissante des coûts humains de la guerre (plus de 6 millions d’Africains sont morts suite au conflits depuis 1990) et d’un engagement de la communauté internationale à la Responsabilité de Protéger.

Since 1999, when the UN Security Council first defined its mission in Sierra Leone to “protect civilians,” most UN and AU missions have been tasked with this mandate. The emphasis on protecting civilians emerged from a growing recognition of the human cost of war (over 6 million Africans have died from conflicts since 1990) and the international commitment to the Responsibility to Protect.

Les missions de maintien de la paix—du Darfour et de l’est du Congo à la Somalie—ont contribué à réduire le nombre de victimes civiles,  en séparant les combattants, en établissant des zones de sécurité où les civils peuvent trouver refuge, en empêchant des attaques de villages menées par des groupes armés , et même simplement en effectuant des patrouilles dans les communautés pour faire savoir aux belligérants que leur faits et gestes sont surveillés. Ces efforts n’ont toutefois pas toujours été couronnés de succès, et lorsque les Casques bleus ne s’acquittent pas de leur mandat de protection des populations civiles, comme ce fut le cas en République démocratique du Congo et en République centrafricaine, les efforts de paix et de stabilisation défaillent. En outre, lorsqu’un tel déploiement ne permet pas à  la communauté internationale de répondre à des situations de crise, les atrocités de masse se poursuivent voire s’intensifient. Même si le déploiement de la plupart des opérations de paix intervient une fois un accord de paix conclu, la paix est souvent fragile et  l’incapacité à s’acquitter avec succès d’un mandat peut entrainer la reprise ou l’aggravation des conflits, malgré l’existence d’un accord de paix nominal.

Les missions de maintien de la paix ont contribué à réduire les décès civils en séparant les combattants, en établissant des zones sécuritaires pour que les civils se réfugient, en empêchant les groupes armés d’attaquer des villages et même simplement de patrouiller des communautés afin que les combattants sachent que leurs actions seraient remarquées.

La crise actuelle au Burundi montre comment l’UA, en revenant sur sa décision de déployer une force de prévention avec pour mandat explicite de protéger les civils, n’est parvenue ni à prévenir les atrocités de masse par la seule diplomatie  ni à créer un cadre propice aux négociations. En l’état actuel des choses, les pourparlers de paix peinent à démarrer, les atrocités de masse culminent  et l’opinion publique accentue la pression en faveur d’une intervention directe des acteurs extérieurs. Le conflit qui sévit au Sud Soudan a également fait l’objet d’appels en faveur d’ une mission de maintien de la paix renforcée, accompagnée de l’imposition d’un embargo sur les armes et de sanctions ciblées supplémentaires.

Des mandats réalisables et des capacités suffisantes pour s’en acquitter

L’ampleur et la complexité croissantes des mandats n’ont pas toujours été assorties des ressources et capacités nécessaires aux missions pour les accomplir. De récents efforts d’évaluation des missions de l’ONU  soulignent la nécessité de mieux  harmoniser ressources et mandats. Mais compte tenu du nombre restreint de leurs recommandations mises en œuvre près de deux ans après la réalisation de ces études, les membres du Conseil de sécurité, les pays fournisseurs de contingents ainsi que les représentants de l’UA et de l’ONU doivent s’engager à mettre en œuvre les réformes nécessaires. Notamment, les missions dotées de mandats dits offensifs comme celles opérant en RDC, au Mali et en Somalie doivent non seulement disposer du matériel nécessaire à l’exécution de ces tâches (comme des avions et des véhicules blindés) mais aussi de collecte et d’analyse des données du renseignement et de contingents fournisseurs de troupes étant en capacité d’effectuer ces tâches.

Faire partie d’un processus politique

Les opérations de paix efficaces s’inscrivent dans une stratégie politique de plus grande envergure dont l’objectif immédiat consiste à sauver des vies et assurer la stabilité nécessaire à la poursuite de solutions politiques. Par exemple, la  composante civile de la MUASOM assure la coordination des affaires politiques, humanitaires, de parité et civiles. Elle appuie aussi le plan de stabilisation du gouvernement somalien. Ceci révèle le point de vue de l’UA selon lequel les victoires obtenues sur le champ de bataille, bien que déterminantes, ne sont pas suffisantes. A terme,  Al Shabaab ne peut être vaincu que si le gouvernement somalien assure une bonne gouvernance, une sécurité renforcée  et offre à ses citoyens des perspectives socioéconomiques à long terme. Reconnaissant cela, les missions de l’ONU se voient de plus en plus confier des mandats allant de l’appui à l’organisation des élections, à la réforme des forces de police  en passant par le renforcement des capacités judiciaires.

Les gardiens de la paix qui servent avec la Mission multidimensionnelle de stabilisation intégrée  des Nations Unies au Mali (MINUSMA) mènent des activités de coopération civilo-militaire avec la communauté locale à Gao. (UN Photo/Harandane Dicko)

Les missions de l’UA et de ONU sont aussi fortement tributaires de la diplomatie, des sanctions, de la coordination régionale et du dialogue inclusif entre les protagonistes. Les intervenants extérieurs doivent tenir compte  de ce que les Casques bleus sont réellement en mesure d’accomplir par eux-mêmes. Si les mandats ont gagné en clarté et si les ressources nécessaires à leur mise en œuvre ont augmenté, la réussite des missions repose toutefois sur une diplomatie active et sur la volonté politique des partenaires régionaux et internationaux. Tandis que l’analyse des causes de ces défaillances permet de centrer le débat politique sur l’amélioration des réalisations,  il n’en demeure pas moins important de s’interroger sur ce que seraient devenues de telles situations en l’absence des Casques bleus.

Les opérations africaines de maintien de la paix ont permis de sauver des vies, de renforcer les capacités à la fois dans les pays fournisseurs de contingents et les nations hôtes, de favoriser la stabilisation,  et de réduire les incitations à la prolongation des conflits. Les opérations de maintien de la paix ne sont cependant pas une panacée. Ces missions sont inévitablement confrontées à des défaillances. Néanmoins, sans la présence des Casques bleus de l’ONU et de l’UA, les conflits en Afrique seraient probablement  plus intenses et plus fréquents—et les acteurs internationaux seraient soumis à des pressions accrues pour intervenir eux-mêmes militairement.

Experts du CESA

  • Daniel Hampton,Chef d’état-major, Professeur de pratique, études de sécurité
  • Dorina Bekoe, Professeure associée Spécialisée dans la prévention, l’atténuation et la résolution des conflits
  • Alix Boucher, Chargée de recherche adjointe