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Une évaluation des résultats peu plausibles de l’élection au Togo

Malgré un décompte de l’opposition montrant qu’elle avait obtenu 61 % des suffrages, Faure Gnassingbé a été déclaré vainqueur de la présidentielle au Togo, avançant ses efforts pour continuer les 53 ans de règne de sa famille.

A meeting at Togo's National Electoral Commission (CENI).

Une réunion de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) à Lomé au Togo. (Photo : ceni-tg.org)

La Commission électorale nationale indépendante (CENI) a déclaré vainqueur le président sortant, Faure Gnassingbé, avec une majorité des voix dès le premier tour du scrutin présidentiel du 22 février. Ce résultat est une déception pour le long espoir d’un mouvement vers la démocratie au Togo, suivant le chemin pris par les autres pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Il risque aussi de subvertir les standards démocratiques dans le reste de la région. Il suit une revue des défauts du processus qui mettent en doute la crédibilité du résultat annoncé.

Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, est très impopulaire

En 2017, plus de 70% des Togolais avaient dit à Afrobaremètre qu’une limite à deux mandats devrait être réinscrite dans la Constitution et que Gnassingbé ne devrait pas se représenter en 2020 étant donné qu’il aurait déjà servi trois mandats. De plus, presque 80 % des Togolais dissent n’être pas satisfaits de la gestion économique du pays. En effet, en dépit d’une croissance économique de 5%, l’inégalité persiste. Plus de 55% des Togolais vivent sous le seuil de pauvreté, un chiffre qui atteint 69 % des ménages en milieu rural.

« Plus de 80 % des Togolais disent que la présidence, le parlement, la police et la justice sont corrompus ».

Le gouvernement, géré depuis 53 ans d’une main de fer par la famille Gnassingbé, souffre par ailleurs d’un manque de confiance généralisé. Plus de 80 % des Togolais disent que la présidence, le parlement, la police et la justice sont corrompus. De même, plus de 70 % de la population ne considère pas la CENI comme une institution neutre ou technique. Étant donné ces réalités, et le fait qu’en 2015 Gnassingbé n’avait que recueilli 58% des suffrages, il est peu probable que son score ait atteint les 72 % déclarés par la CENI.

Combat pour une limite de mandats

D’août 2017 à début 2019, les Togolais sont descendus dans la rue pour demander la remise en place de limites de mandats. Par moment, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté, reflétant un profond désir que le règne de la famille Gnassingbé s’achève. Les Togolais ont enfin réussi à obtenir cet amendement constitutionnel mais le parti au pouvoir et sa majorité parlementaire a décidé de ne pas l’appliquer au président en exercice, permettant à Faure Gnassingbé de se représenter en 2020 et peut-être encore en 2025.

Une opposition politique forte

En 2015, les partis de l’opposition avaient, selon les résultats officiels, obtenu plus de 40% des suffrages de l’élection présidentielle. Mais depuis lors, l’opposition s’est renforcée avec l’organisation de deux années de manifestations soutenues pour obtenir la remise en place de limites de mandats présidentiels. Par conséquent, même si l’opposition présentait six candidats et étant donné le manque de popularité de Gnassingbé, il aurait été raisonnable de s’attendre à ce qu’elle obtienne, ensemble, une majorité des voix au premier tour.

Les résultats définitifs annoncés par la Cour constitutionnelle indiquent cependant que Gnassingbé a obtenu 71% du suffrage. Le candidat de l’opposition Agbéyomé Kodjo du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD) arrive lui très loin derrière, en seconde place, avec 19 % et Jean-Pierre Fabre de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) atteint 5%. Ces chiffres sont difficiles à comprendre puisque Fabre avait obtenu 35% quand il s’était présenté contre Gnassingbé en 2015. L’alliance de l’opposition (cinq partis) dont Kodjo était le chef de file avait aussi obtenu le soutien du très respecté Archevêque Émérite de Lomé, Philippe Kpodro. On s’attendait donc à ce qu’il obtienne bien plus de suffrages. En effet, Kodjo revendique avoir remporté entre 57 et 61 % des votes.

« Sur les médias sociaux, des photos montrent des procès-verbaux de circonscriptions où la participation a été plus forte que le nombre d’inscrits ».

Sur les médias sociaux, des photos montrent des procès-verbaux de circonscriptions où la participation a été plus forte que le nombre d’inscrits et où la majorité de ces voix sont décomptées pour Gnassingbé. La CENI a par ailleurs annoncé que le taux de participation avait grimpé des 61% atteints en 2015 à 76% en 2020. Étant donné les manifestations des deux dernières années, ces chiffres sont difficiles à croire. Toute augmentation dans le taux de participation aurait logiquement dû bénéficier l’opposition.

Absence d’une observation valable du processus électoral

Les missions d’observation électorale ont été limitées, l’Union africaine et la CEDEO n’ont envoyé que quelques douzaines d’observateurs chacune. Les demandes de l’Église catholique et de la société civile pour surveiller les élections ont été refusées, suggérant que le pouvoir recherchait l’opacité dans ce processus. Le jour du vote, certains membres de l’opposition qui étaient censés pouvoir observer le scrutin se sont trouvés interdits l’accès à certains bureaux de vote.

Par ailleurs, la CENI a refusé de publier les résultats par bureau de vote, une violation des bonnes pratiques électorales, choisissant de les centraliser et d’annoncer ensuite les résultats. Ce manque de transparence rend plus facile les abus et semble avoir eu pour objectif d’empêcher la tenue d’un second tour. La crédibilité des résultats continuera à être mise en cause tant qu’il n’y aura pas plus de transparence dans le décompte des bulletins.

Le 25 février, le candidat de l’opposition Kodjo a saisi la Cour constitutionnelle pour demander qu’elle récuse ce qu’il a qualifié de “faux résultats” publiés par la CENI. Le 3 mars, la Cour constitutionnelle a rejeté ce recours, notant l’absence de preuves suffisantes. Kodjo et l’archevêque émérite Kpodro ont appelé les Togolais à manifester mais le ministre de l’Administration territoriale a déclaré que de telles manifestations seraient illégales. Les forces de sécurité ont encerclé les domiciles des deux hommes et bouclé plusieurs routes de la capitale, empêchant la tenue de la manifestation.

Un terrain de jeu inégal

Comme cela a été décrit avant les élections, Gnassingbé a bénéficié d’un terrain de jeu inégal puisque le parti au pouvoir contrôle la CENI, la Cour constitutionnelle, les forces de sécurité, et les ministères chargés d’organiser le scrutin. De plus, le rôle de la société civile a été diminué avec le refus de d’octroyer des permis pour la tenue de meetings politiques et l’observation du scrutin.

Réactions internationales

« En l’absence d’une véritable observation indépendante, une réponse internationale consistante est d’autant plus importante pour la crédibilité des résultats ».

En l’absence d’une véritable observation indépendante, une réponse internationale consistante est d’autant plus importante pour la crédibilité des résultats et pour établir des normes pour les élections à venir dans la région. L’ambassade américaine à Lomé a appelé à la publication des résultats par bureau de vote, disant qu’une telle transparence en augmenterait la légitimité. Mais les autres acteurs de la communauté internationale n’ont pas fait part de leurs doutes. La France ne s’est pas encore exprimée à ce sujet. La CEDEO est restée passive sur le Togo jusqu’à présent, contrairement à son histoire d’engagement envers les normes démocratiques dans la région. Le communiqué qu’elle a publié après que sa petite équipe ait observé le scrutin s’est confiné à encourager les parties prenantes à explorer les voies légales en cas de contentieux. En dépit de sa propre Charte sur la démocratie, le communiqué de l’Union africaine a lui aussi été plutôt limité.

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