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Remonter à la racine de la crise du Soudan du Sud

Par Paul Nantulya

1 August 2016

Internally displaced persons in South Sudan

Déplacés internes au Soudan du Sud. Photo: European Commission DG ECHO.

L’éruption de la violence au Soudan du Sud lors du cinquième anniversaire de l’indépendance du pays a rouvert les plaies du conflit de décembre 2013, qui avait fait 50 000 morts et des centaines de milliers de personnes déplacées. En surface, cette crise est un autre épisode de la compétition politique entre le Président Salva Kiir et son rival, Riek Machar. Toutefois, ce cycle de violence, à peine trois mois après un autre accord de partage du pouvoir, souligne la nécessité de traiter d’urgence les racines structurelles du conflit au Soudan du Sud au-delà des dispositions de sécurité immédiates.

Un contexte particulièrement militarisé

La transition problématique du Soudan du Sud a été exacerbée par une classe dominante d’élites militaires concurrentes qui ont utilisé leur contrôle sur les forces régulières et irrégulières pour exploiter le processus politique comme un moyen de s’enrichir personnellement, d’influencer et de s’accaparer du pouvoir. Ces élites militaires exploitent également des tensions sociales de longue date, ce qui entraîne souvent des griefs politiques qui explosent en violence mortelle avec des connotations ethniques prononcées. La pratique remonte à la guerre civile entre le Soudan et l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), au cours de laquelle un réseau complexe de milices organisées au niveau tribal, beaucoup d’entre elles soutenues par le gouvernement de Khartoum, a régné sur de vastes étendues de territoire. Le plus grave des combats entre factions sudistes a eu lieu en 1991, lors d’un différend entre Riek Machar, à l’époque un haut commandant de l’APLS, et le fondateur du mouvement, le feu John Garang de Mabior, a tourné à la violence. À Bor, la ville natale de Garang, plus de 2 000 civils Dinka furent tués par des combattants Nuer fidèles à Machar. Dans la foulée, les disciples de Machar rompirent avec le Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS), creusant ainsi un profond fossé entre les élites Dinka et Nuer, fossé qui persiste à ce jour.

Arrow Boys near Yambio, South Sudan

Des membres de la milice Arrow Boys en Equatoria occidental au Soudan du Sud. Photo: Guy D.

L’Accord de paix global signé en 2005 entre le MPLS et le gouvernement de Khartoum interdit les milices alliées des deux côtés. La grande majorité de ces groupes armés n’a été pas incluse au processus avant 2006, lorsqu’environ 60 000 miliciens furent absorbés dans le MPLS/APLS, une initiative de Salva Kiir , le successeur de Garang. Toutefois, l’intégration s’est révélée impossible à réaliser, essentiellement parce que les chefs de faction maintenaient un contrôle strict de leurs forces, qui faisaient maintenant officiellement partie de l’armée nationale. En outre, la grande majorité des milices sont restées intactes et ont été déployées à proximité de leurs régions d’origine à titre de compromis en échange de la paix.

Les dirigeants et les commandants ont continué la pratique de longue date qui consiste à recruter des milices en dehors de la chaîne de commandement, ce qui a créé des conflits et des loyautés en évolution constante. En fait, les divisions qui se sont séparées de l’armée nationale pour se joindre à la rébellion de Machar en 2013 étaient principalement des membres d’anciennes milices. Le contrôle des forces illicites a également ouvert des portes d’accès à la richesse personnelle, qui prospérait dans le climat de grande corruption ayant pris racine dans la jeune république. La démocratie naissante du Soudan du Sud a également été ébranlée, tandis que la véritable influence politique était exercée par ceux qui disposaient de forces armées. Comme l’a constaté un observateur du Soudan du Sud : « La stabilité du Soudan du Sud repose sur le contrôle de la « classe armée ».

Ethnicité

Au Soudan du Sud, les jeunes hommes ont souvent été organisés en régiments basés sur l’âge, servant de main-d’œuvre militaire pour les chefs traditionnels, dont certains sont devenus des commandants. Ces chefs sont également devenus des leaders politiques qui ont souvent entraîné des conflits politiques se répercutant sur l’armée et ayant des connotations ethniques. Cette fusion des rôles traditionnels, politiques et militaires signifiait que la gouvernance dans les zones sous contrôle MPLS/APLS pendant la guerre ont été dominées par les chefs militaires, un édifice structurel qui a continué dans la transition vers l’indépendance.

Salva Kiir and Riek Machar with two clergy members. Photo: AFP/Zacharias AbubekerEn réponse à ce dysfonctionnement structurel, des initiatives de consolidation de la paix communautaires ont émergé. À titre d’exemple, suite à la crise de 1991, le Conseil des églises du Soudan du Sud a lancé un processus de paix qui pacifié les leaders ainsi que les communautés traditionnelles Dinka et Nuer, ouvrant la voie à l’éventuelle réconciliation entre Machar et Garang et la réunification MPLS/APLS en 2002. Ce processus a été reproduit dans d’autres régions par des groupes qui travaillent directement avec les communautés et des régiments à l’âge fixé pour démobiliser leurs combattants.

À mesure que les combattants furent détournés des champs de bataille, le pouvoir des commandants et des politiciens déclina considérablement, permettant ainsi de rétablir un climat de paix plus robuste. Sur une période de 12 ans, plus de 30 accords de paix locaux ont été négociés de cette façon. Toutefois, le grand nombre de milices qui ont proliféré au fil des ans a ruiné ces efforts. En outre, le pouvoir des chefs traditionnels authentiques a diminué, et les jeunes combattants, dont le statut découle directement de leur capacité à fomenter la violence, sont moins respectueux de l’autorité traditionnelle et religieuse. En outre, la politique de longue date censée fournir une amnistie inconditionnelle et des positions militaires et gouvernementales en échange de la paix a eu pour effet involontaire de créer des incitations aux rébellions, comme le montrent les taux astronomiques de défections et de re-défections, ainsi que les alliances toujours changeantes qui continuent d’être une caractéristique familière de la violence au Soudan du Sud.

Leçons

Plusieurs leçons peuvent être tirées de la situation difficile à laquelle le Soudan du Sud est confronté. Tout d’abord, ses crises innombrables sont enracinées dans des facteurs structurels datant de la guerre civile contre le gouvernement de Khartoum, dont beaucoup ont survécu la transition vers l’indépendance. À ce titre, les initiatives qui mettent l’accent sur la crise immédiate sans tenir compte de ces problèmes plus profonds sont peu susceptibles de briser le cycle de la violence. Deuxièmement, l’origine ethnique en soi n’est pas le problème. Au contraire, c’est la manipulation de l’ethnicité à des fins politiques et son efficacité dans la mobilisation d’un grand nombre de combattants qui donne aux multiples conflits du Soudan de Sud leurs connotations ethniques et constitue une menace grave pour les civils. Troisièmement, la domination d’une élite militaire très fragmentée dans un climat inondé d’armes et dans une culture qui utilise la force pour bâtir des groupes de pression ethniques a écarté les civils et les communautés du processus politique.

Assurer le rétablissement de la stabilité dans le Soudan du Sud, nécessitera de résoudre les facteurs fondamentaux du conflit récurrent. Les acteurs civils qui tirent leur légitimité de moyens autres que les armes doivent pouvoir s’exprimer. Le rétablissement de la stabilité devrait être complété par des processus de rétablissement de la paix au niveau communautaire, la démilitarisation au niveau de la société, et la réforme du secteur de la sécurité dans l’ensemble du pays.

Expert

Kate Almquist Knopf, Directrice, Centre d’études stratégiques de l’Afrique

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