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Priorités en matière de sécurité pour le nouveau gouvernement nigérian

Évoquant successivement Boko Haram et les conflits entre agriculteurs et éleveurs, les tensions ethno-religieuses, les mouvements séparatistes, la criminalité urbaine et l'identité nationale, des experts nigérians évaluent les défis sécuritaires auxquels le gouvernement Buhari est confronté au début de son deuxième mandat.

 Un marché à Lagos, au Nigeria.

Un marché à Lagos, au Nigeria. (Photo: Zouzou Wizman)

Le 23 février 2019, les Nigérians ont participé à la sixième élection présidentielle depuis la transition vers un régime civil en 1999 et ont réélu Muhammadu Buhari pour un second mandat. Le Nigeria a beaucoup accompli dans l’institutionnalisation de normes démocratiques et fait office de pionnier pour les autres pays africains.  En même temps, les nouveaux défis que le Nigeria dans le domaine de la sécurité ont causé des milliers de morts et ont entraîné le déplacement de 2 millions de personnes tout en entravant le développement économique du pays. Alors que le président Buhari s’apprête à entamer son deuxième mandat, le paysage sécuritaire au Nigeria exigera une attention considérable et des efforts politiques de sa part.

Pour discuter des différentes perspectives sur les problèmes de sécurité auxquels le gouvernement Buhari va être confronté au cours des 4 prochaines années, le Centre d’études stratégiques de l’Afrique s’est entretenu avec cinq spécialistes du Nigeria pour connaître leur point de vue :

  • Gani Yoroms, maître de conférences au Collège de défense du Nigeria
  • Sharkdam Wapmuk, chargé de recherche principal à l’Institut nigérian des affaires internationales
  • Oge Onubogu, responsable principale de programme à l’United States Institute of Peace
  • Ernest Ogbozor, chercheur invité au Centre pour l’instauration de la paix de l’Université George Mason
  • Mark Duerksen, chercheur en planification urbaine et sécurité humaine au Département d’études africaines et afro-américaines de l’Université de Harvard.
Quels sont les objectifs prioritaires en matière de sécurité de la prochaine administration nigériane ?

Mme. Oge Onubogu : L’unité nationale devrait être la principale priorité du Nigeria. Tous les conflits qui affectent le Nigeria, qu’il s’agisse de Boko Haram, de la violence entre éleveurs et agriculteurs ou de la violence sectaire au Biafra et dans le delta du Niger ont pour cause profonde les divisions du pays. Le recours à des discours incendiaires pendant les campagnes électorales est un signe de ces clivages croissants.  Il témoigne de la volonté de certains dirigeants politiques d’exacerber les griefs à des fins politiques. Le Nigeria se trouve sur de nombreuses failles – régionales, politiques et ethniques – et il est indispensable que la prochaine administration rassemble les communautés, encourage la réconciliation et le développement local, et favorise enfin les politiques d’inclusion.

Les citoyens ont aujourd’hui une meilleure connaissance du processus électoral. Ils sont aussi mieux équipés et disposent de davantage de moyens pour faire pression sur le gouvernement et réclamer des réformes politiques.

Les Nigérians ont un rôle important à jouer en tenant la prochaine administration responsable et en veillant à ce qu’elle accorde la priorité à l’unité nationale et à la cohésion sociale. Depuis 1999, les citoyens ont une meilleure connaissance du processus électoral. Ils sont aussi mieux équipés et disposent de davantage de ressources pour faire pression sur le gouvernement en vue d’aboutir à des changements politiques. Le nombre de partis politiques ayant participé à l’élection de 2019, les démonstrations d’enthousiasme auxquelles nous avons assisté sur le terrain, les campagnes énergiques, montrent que les Nigérians sont capables de se focaliser sur les problèmes importants et de faire pression pour que leurs demandes soient prises en compte.  Je suis très optimiste car j’estime que la société civile peut devenir une voix forte capable d’exprimer clairement des priorités et de tenir le gouvernement sur un pied d’alerte.

M. Ernest Ogbozor : Je pense que les réformes constitutionnelles doivent constituer la principale priorité de la prochaine administration parce que sans elles, le Nigeria continuera à miser sur des idées de politiques à adopter qui n’ont pas réussi à stabiliser le pays. Tout d’abord, les services de sécurité doivent tenir compte du pays dans son ensemble de manière à ce que les citoyens se sentent inclus. À l’heure actuelle, selon une opinion largement répandue, les postes importants de l’armée, du renseignement, de la police et en fait du reste du gouvernement fédéral sont occupés en majorité par les habitants du nord du pays. Cela ne présage rien de bon pour l’unité nationale ou la confiance du public en la capacité du gouvernement à assurer la sécurité.

Deuxièmement, les nominations aux principaux postes ne sont pas fondées sur le mérite, mais plutôt sur des critères ethniques, religieux et régionaux, ce qui a terni davantage l’image du gouvernement. Troisièmement, les politiciens aux niveaux fédéral, régional et local continuent à attiser les conflits, à manipuler les tensions politiques et sociales ou sont tout simplement incapables de réagir face aux crises. De nombreuses victimes de la violence entres agriculteurs et éleveurs du centre du Nigeria, par exemple, se plaignent que de nombreux membres du gouvernement fédéral, des gros éleveurs de bétail pour la plupart, ont fermé les yeux sur les attaques des bergers peuls contre les agriculteurs. En effet, de récentes recherches sur le terrain montrent que le manque de volonté politique d’arrêter et de punir les délinquants constitue un des facteurs qui alimentent la violence entre agriculteurs et éleveurs au Nigeria.

Une habitation au Nigéria, incendiée lors d'une attaque peule en mai 2016.

Une habitation au Nigéria, incendiée lors d’une attaque peule en mai 2016. (Photo: VOA/C. Stein)

M. Sharkdam Wapmuk : Le prochain gouvernement devrait donner la priorité aux menaces posées par le terrorisme de Boko Haram, à l’escalade des conflits entre agriculteurs et éleveurs et à la vague croissante des enlèvements, des vols à main armée, des affrontements religieux et à la prolifération des armes légères. Aucune de ces menaces n’est nouvelle, mais leur intensité et leur fréquence semblent s’être accrues dernièrement. Le gouvernement doit accorder une attention particulière à la prolifération des milices ethniques, des groupes d’autodéfense et aux mouvements séparatistes qui continuent à sévir au Nigeria depuis son retour à un régime démocratique en 1999. Parmi les groupes importants, citons l’OPC (O’odua People’s Congress), l’APC (Arewa People’s Congress), l’IPC (Igbo People’s Congress), le MOSOP (Movement for the Survival of the Ogoni People), la NDPVF (Niger Delta People’s Volunteer Force) et le MASSOB (Movement for the Actualization of the Sovereign State of Biafra). La violence sectaire perpétrée par ces groupes représente une menace pour la sécurité nationale, même si Boko Haram continue  à dominer l’actualité.

M. Mark Duerksen : La prochaine administration sera confrontée à plusieurs obstacles de sécurité sérieux dont l’insurrection Boko Haram en cours au nord-est, les attaques des éleveurs peuls dans les États du centre (notamment Benue, Plateau, Kaduna et Taraba) et les activités des groupes rebelles (en particulier, les Niger Delta Avengers et les séparatistes du Biafra) au sud et au sud-est. Je considère qu’il s’agit d’une priorité majeure pour le Nigeria en raison de la violence et de la terreur que ces groupes infligent au quotidient et des menaces existentielles qu’ils posent à la souveraineté nigériane. Toutefois, ces problèmes ont surgi et se sont envenimés en raison de plusieurs facteurs structurels anciens, en particulier la pauvreté extrême et l’absence d’opportunités dans le domaine éducatif.  Près de la moitié des 190 millions de citoyens du Nigeria vivent avec moins de 1,90 $ par jour, en dépit d’un PIB de 2 000 $ par habitant. Environ 10 millions d’enfants ne sont pas scolarisés au Nigeria, plus que dans n’importe quel autre pays du monde.

Ces défis découlent d’un manque persistant de responsabilité et d’inclusivité au sein de l’État nigérian, d’une économie fortement dépendante du pétrole et d’une impunité généralisée. Les confiscations de terres par les familles puissantes de Lagos, les assassinats de manifestants chiites à Abuja soit disant commis par la brigade de la garde présidentielle et les détournements de fonds fréquents des forces armées ne sont que quelques exemples de ce qui peut se produire lorsque l’impunité perdure. La lutte contre le trafic d’influence et l’impunité aux plus hauts échelons du gouvernement, des forces armées et de la fonction publique, la redistribution des financements et un renforcement des droits fondamentaux de tous les Nigérians devraient être tout en haut de la liste des priorités de la prochaine administration.

M. Gani Yoroms : Les violences entre éleveurs et agriculteurs ont été très mal gérées et il semble qu’il n’existe actuellement aucune stratégie pour y répondre. Si l’on ajoute à cela les violences de Boko Haram et la recrudescence des enlèvements et des assassinats politiques, il devient évident que le prochain gouvernement aura beaucoup de pain sur la planche. La prochaine administration nigériane devra entreprendre des réformes politiques et de sécurité importantes et coopérer plus étroitement en la matière au niveau régional.  Elle aura également besoin de l’aide internationale. Les réformes du secteur de la sécurité et de la défense devraient servir de base  à cette nécessaire revitalisation.  Tous les efforts entrepris à cet égard depuis 1991 n’ont été que de la poudre aux yeux, ce qui explique en partie les trafics d’influence, les cas d’indiscipline et les violations généralisées des droits humains, notamment pendant les opérations de sécurité.

Quelles sont les nouvelles menaces, en particulier celles qui n’ont pas reçu une attention suffisante,  que le pays devra affronter ?

M. Mark Duerksen : La densité urbaine a provoqué un meilleur accès aux services de santé et d’éducation  pour davantage de personnes. Toutefois, les nouvelles menaces associées à l’urbanisation rapide sont trop souvent ignorées. Pratiquement tous les problèmes de sécurité graves que le Nigeria a connus ont été aggravés par des conditions urbaines difficiles. Boko Haram a ciblé des marchés et des gares routières vulnérables à Maiduguri et Abuja. Des villes surpeuplées comme Port Harcourt et Lagos posent des défis tactiques pour faire face aux flambées de violences de nature sécessionniste et sectaire. L’extension péri-urbaine du centre du pays a empiété sur les pâturages des Peuls. La pénurie de logements du Nigeria atteint 17 millions d’unités (affectant 70 millions de personnes). De nombreux habitants de villes comme Lagos vivent dans des logements insalubres et précaires. Des études ont mis en évidence l’importance d’un logement décent pour le futur des enfants ; dans cette perspective l’insalubrité des logements constitue une menace insuffisamment prise en compte dans un pays dont la population compte 90 millions de jeunes âgés de moins de 14 ans.

Une rue à Lagos, au Nigeria.

Une rue à Lagos, au Nigeria. (Photo: Zouzou Wizman)

M. Sharkdam Wapmuk : La violence entre agriculteurs et éleveurs ne reçoit pas suffisamment d’ attention. Les migrations des bergers peuls du nord vers le sud deviennent de plus en plus difficiles en raison de pâturages appauvris, d’une population en hausse et de la croissance rapide des exploitations agricoles le long des couloirs de passage du bétail. Les bergers passent plus de temps dans les zones humides et cherchent à s’y établir de manière permanente, d’où la fréquence des conflits avec les communautés sédentaires. Les déplacements massifs de population résultant de ces conflits ont créé une autre menace : l’insécurité alimentaire. La politique du gouvernement vise à réduire la facture des importations alimentaires et à diversifier l’économie. Il lui reste toutefois à mesurer pleinement l’impact de la violence entre agriculteurs et éleveurs sur la production alimentaire. Une étude remarque que le Nigeria perd 13,7 milliards dollars de revenus par an à cause des conflits entre agriculteurs et éleveurs dans les États de Benue, Kaduna, Nasarawa et Plateau, coûtant à ces quatre États 47 % environ de leurs revenus générés en interne, en majorité issus agriculture. Il est impossible d’ignorer plus longtemps la violence entre agriculteurs et éleveurs.

M. Gani Yoroms : Plus de 1 300 Nigérians ont péri dans les conflits entre agriculteurs et éleveurs au cours des six premiers mois de 2018. Bien que l’on accorde une plus grande importance à la menace présentée par Boko Haram, il faut dévouer plus d’attention aux tensions entre agriculteurs et éleveurs. L’insurrection  Boko Haram a aussi caché d’autres groupes extrémistes tels que ceux du Delta du Niger, de même qu’une multitude d’autres groupes armés, dont ceux qui réclament la sécession.

La prochaine administration devrait donner la priorité absolue à la réforme de la police dans le cadre plus large de l’examen du secteur de la sécurité et de la défense.

Mme. Oge Onubogu : Au cours de la dernière décennie, nous avons assisté à une érosion constante des capacités des services de police du Nigeria, le gouvernement s’étant principalement appuyé sur les forces armées pour régler les conflits. Ceci pourrait à terme nuire à l’efficacité du gouvernement dont la mission est d’assurer la sécurité. La persistance de l’insurrection Boko Haram signifie que les forces armées sont débordées et qu’elles assument en plus des rôles et des fonctions normalement réservées à la police. En général, l’armée refoule les militants Boko Haram d’une région, mais les forces de police locales s’avèrent incapables d’assurer la sécurité de ces communautés et de rétablir l’État de droit. La police de proximité aurait dû être intégrée aux efforts plus vastes de contre-insurrection, mais à la place des groupes d’autodéfense ont été créés pour combattre aux côtés des forces armées. La prochaine administration devrait donner la priorité absolue à la réforme de la police dans le cadre plus large de l’examen du secteur de la sécurité et de la défense. Il convient par ailleurs d’accorder une attention accrue au renforcement de la police et à l’amélioration de la coordination entre la police et l’armée

M. Ernest Ogbozor : L’insécurité alimentaire doit être une priorité, alors que le centre (le grenier du Nigeria) reste pénalisé par la violence entre éleveurs et agriculteurs. Le manque de confiance du public dans le gouvernement doit être résolu dans le cadre de la réforme du secteur de la sécurité. Les hauts dirigeants devront s’engager  à gouverner de manière responsable et éthique. Pendant la période préélectorale, de nombreux Nigérians ont été choqués par une série d’actes controversés commis par l’exécutif y compris la destitution du Président de la Cour suprême et son remplacement par un spécialiste du droit musulman, la nomination d’un proche parent du président pour diriger la commission électorale, et l’adoption d’une directive exigeant que les résultats des bureaux de vote soient acheminés vers les centres de collecte par la route au lieu d’utiliser la technologie comme l’exigeait la Chambre des représentants. De tels actes sapent la confiance du public dans le gouvernement et sont une source d’instabilité. Le prochain gouvernement pourra renforcer la stabilité en faisant respecter par l’exécutif l’équilibre des pouvoirs

Quels sont les changements que le gouvernement doit effectuer en priorité pour régler les insuffisances du pays en matière de sécurité ?

M. Sharkdam Wapmuk : Un examen et une restructuration complète de toute l’architecture de sécurité s’imposent. Une réforme inclusive et profonde de la sécurité devrait permettre de traiter les problèmes chroniques de mauvaise gestion, de politisation et d’impunité.  Une telle restructuration permettra de créer un environnement favorable pour que le personnel militaire soit mieux équipé et plus motivé. Les différents ministères pourront aussi développer une collaboration plus efficace. Les conflits entre éleveurs et agriculteurs exigeront des solutions plus novatrices et plus globales. Il n’est plus envisageable de déplacer du bétail d’une région du pays à une autre pour trouver des pâturages. Depuis longtemps, l’élevage en ranch est une pratique courante dans d’autres régions du monde où les propriétaires de bétail font davantage de profits. Les agriculteurs peuvent produire du fourrage pour les éleveurs peuls à des prix raisonnable et leur acheter de la viande et des produits laitiers afin de créer des interdépendances économiques. Le prochain gouvernement devra collaborer plus intensivement avec les pays voisins pour remédier aux menaces transfrontalières.

Mme. Oge Onubogu : Le prochain gouvernement devra immédiatement garantir la paix lors des élections de gouverneurs et d’assemblées d’État qui auront lieu après le scrutin présidentiel. Ces élections risquent d’être très animées car les gouvernements locaux du Nigeria ont un pouvoir énorme et disposent d’accès aux ressources. Le gouvernement devra s’organiser rapidement pour dupliquer au niveau local le processus des pactes de paix signés au niveau national afin de garantir que tous les éventuels candidats y adhèrent. La communauté internationale doit être proactive et faire en sorte que des messages identiques à ceux qui avaient été envoyés aux candidats à l’élection présidentielle parviennent aux futurs gouverneurs.

Pratiquement tous les problèmes de sécurité graves que le Nigeria a connus ont été aggravés par des conditions urbaines difficiles.

M. Mark Duerksen : Le nouveau gouvernement devrait faire une priorité de la gestion des défis liés à l’urbanisation pour la sécurité nationale. Actuellement, aucun ministère ou organisme fédéral gère directement le développement urbain. Le fait de donner un tel portefeuille, soit à un organisme gouvernemental nouveau ou existant,  pourrait permettre au Nigeria d’identifier et de régler certains aspects de l’urbanisation liés à la violence et aux problèmes de sécurité structurels. Ceci permettrait une mobilisation des ressources proportionnelle aux défis que l’urbanisation représente. En effet, il n’y a presque aucune coordination entre différentes villes nigérianes permettant de gérer les menaces communes à la sécurité, y compris de poursuivre  les réseaux criminels et terroristes qui opèrent entre elles. Un organisme centralisé permettrait d’empêcher de manière plus sophistiquée la corruption (le blanchiment d’argent via l’immobilier urbain), aux moyens financiers, au recrutement et aux stratégies de communication des groupes terroristes.

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