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Lorsque les dirigeants militaires font le choix de l’éthique professionnelle

Par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique

28 October 2015

C’est le 25 mars 2012. Après une nuit de tension dans un pays salué pour sa légitimité démocratique, le troisième président du Sénégal, Abdoulaye Wade, a téléphoné à son rival, Macky Sall, pour lui concéder sa défaite après des élections âprement disputées qui sont allées à un deuxième tour. Le pays d’Afrique occidentale a poussé un soupir collectif de soulagement après des mois de troubles marqués par des affrontements entre les militants de l’opposition et la police.

Abdoulaye Wade

Abdoulaye Wade

La tentative de Wade à modifier la constitution pour contester le troisième mandat était à l’origine de la crise. Pendant plus de 6 mois, plus de 200 organisations de la société civile sous les auspices du groupe de coordination, M23, ont organisé des manifestations quotidiennes dans tout le pays pour obliger Wade pour renverser son enchère déclarée. Lorsque Wade a été élu en l’an 2000 pour un mandat de sept ans, le Sénégal n’avait aucune limite de durée de mandat. Il a été réélu en 2007 après avoir introduit une durée limite de deux mandats et après avoir réduit le mandat à cinq ans mais il a changé d’avis au cours des derniers mois de sa présidence, suscitant des inquiétudes que le Sénégal, longtemps considéré comme un modèle exemplaire de démocratie, était au bord d’un précipice dangereux. La veille du vote, au lendemain d’émeutes civiles qui ont entraîné la mort de manifestants et d’agents de police, un chef de l’opposition a déclaré : « Ceci est un appel, un appel solennel, puissant et résolu de s’engager dans la résistance. Nous sommes prêts à en supporter tous les coûts  et préparés à faire des sacrifices ».

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Macky Sall

Le niveau de méfiance était palpable. Les militants de l’opposition ont déployé des observateurs dans tous les 11 000 bureaux de vote qui ont envoyé des messages, à l’aide d’une liaison indépendante de communication provenant d’un serveur situé en dehors du pays, comportant le nombre des voies à leur propre centre de dépouillement des votes à Dakar, la capitale. Ce que nombre d’entre eux ne savaient pas,  c’est qu’au palace du président les officiers militaires supérieurs se sont approchés de Wade au fur et à mesure que les votes étaient dépouillés et lui ont annoncé que leurs propres sondages privés indiquaient que le président avait perdu  les élections. Plus important encore, ils lui ont annoncé que s’il s’accrochait au pouvoir, il ne devait pas attendre le soutien des forces armées sénégalaises. Les officiers ont rapidement ajouté que la prise de pouvoir par l’armée afin d’éviter une absence possible de président était aussi hors de  question. Ce qu’ils souhaitaient était de respecter les résultats des votes et que la constitution soit respectée. Ne voyant aucune autre alternative possible, Wade a téléphoné à Sall pour le féliciter de sa victoire.

La centralité des aspects éthiques du leadership pour l’avancement de la sécurité en Afrique est un thème essentiel du programme pour « La prochaine génération de dirigeants africains du secteur de la sécurité » actuellement conduit par le Centre des études stratégiques de l’Afrique destiné à 48 nouveaux officiers supérieurs professionnels dans le secteur de la sécurité en Afrique. Les relations civilo-militaires et le respect des obligations constitutionnelles sont les dimensions essentielles de ces dilemmes éthiques et du leadership requis.

» A lire également : Future Stratégique de l’Afrique : Conséquences du Leadership Éthique

Abdou Diouf

Abdou Diouf

Douze ans auparant, des évènements similaires ont transpiré à Dakar. Wade, alors un chef de l’opposition, avait forcé son prédécesseur, Abdou Diouf, dans un deuxième tour des élections qui avait toute l’amertume et la contestation des élections qu’il avait perdu en 2012. La nuit du 19 mars 2000 écoulée, Diouf s’est retiré dans  son cabinet de travail au palais présidentiel. Un assistant assis à l’extérieur du bureau du dirigeant a révélé que les résultats avaient plongé le palace dans une ambiance similaire à des funérailles. « C’était extrêmement traumatisant, personne ne disait rien … toutes les stations annonçaient les mêmes résultats … jusqu’à 3 heures du matin, le président passait et repassait encore les résultats ».  A un moment donné, les hauts responsables du gouvernements, proches du président, l’ont sommé d’arrêter de compter le processus et de se déclarer gagnant ou de ne pas valider les élections car il était évident qu’il était en train de les perdre. Les officiers supérieurs militaires présents à la réunion ont dit à leur  Commandant en chef que s’il suivait ce conseil, l’armée ne le soutiendrait pas. Ils ont aussi ajouté qu’un coup d’Etat militaire à son nom ne serait pas entretenu pas les forces armées sénégalaises. Diouf, pour mettre fin à la question, appela Wade au lever du jour pour le féliciter et concéder sa défaite, quelque chose que Wade s’empressa de faire lorsqu’il était confronté à la même décision des années plus tard.

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Henry Odillo

Henry Odillo

Le 5 avril 2012, une tournure des évènements dangereuse transpirait à Malawi après l’échec du  cabinet à informer le public du décès du président en exercice Bingu wa Mutharika. Les dirigeants politiques se bousculaient pour prendre le pouvoir dans des manœuvres que certains soupçonnent étaient conçues pour empêcher le vice-président d’alors, Joyce Banda, de succéder au pouvoir comme l’exige la constitution. Parmi la situation extrêmement volatile qui s’est déroulée sur les quelques jours suivants, le ministre des Affaires étrangères d’alors et frère du feu président, Peter Mutharika, (actuellement président) aurait demandé à l’armée de prendre le pouvoir afin d’éviter une absence de pouvoir. Le commandant de l’armée de terre, le Général Henry Odillo, aurait refusé, prétextant que les forces de défense du Malawi avaient fait le serment de protéger l’ordre constitutionnel et qu’il n’envenimerait pas une situation déjà tendue en prenant le pouvoir.

Un autre test important pour l’armée du Malawi survint le 24 mai 2014. La présidente du moment, Joyce Banda, n’a pas validé les résultats d’une élection fortement contestée, invoquant des « irrégularités » et en promettant un nouveau scrutin qu’elle ne contesterait pas. La décision a déclenché des manifestations de grande ampleur et une difficulté provenant de l’autorité électorale du pays aussi bien de l’assemblée nationale. Des rumeurs ont commencé à circuler comme quoi l’armée étaient en train de manœuvrer pour prendre le pouvoir afin d’éviter toute crise. Le Général Odillo ne perdit pas une minute pour émettre une déclaration en termes très fermes dissipant les rumeurs, affirmant le soutien aux principes constitutionnels et en mettant l’armée sous l’ordre absolu de  « rester dans la caserne et de laisser la place aux politiciens de résoudre l’impasse ».

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En Afrique du Sud en 1990, une nouvelle nation avait peine à voir le jour. Malgré la libération de prisonniers politiques et la fin de l’interdiction du Congrès national africain (ANC), les lois oppressives restèrent en place. Les affrontements entre la force militaire de l’ANC, Umkhonto we Sizwe (« Lance de la Nation ») et les forces de sécurité du gouvernement de l’apartheid étaient courants. Les troubles dans les cantons avaient débordé et de nombreux massacres sanglants, sur lesquels l’ANC la faute est ce qu’il a appelé « la sinistre troisième force »,  ont paralysé le pays dans la peur.  La nuit du 7 août, après une réunion de 14 heures à Pretoria entre les hauts responsables de l’ANC et leurs homologues du gouvernement, Nelson Mandela a annoncé la suspension de la lutte armée afin d’ouvrir la voie à des négociations pour instaurer une constitution nouvelle.

A plusieurs milles de distance et dans la région de Transkei, le Chef de l’Etat-major et le Commandant de la branche armée Umkhonto we Sizwe, le charismatique Chris Hani, était en proie à un grave dilemme moral et éthique : que ce soit d’obéir ou de refuser les ordres qu’il avait reçus de son Commandant en chef, Nelson Mandela. Dans une vidéo non datée l’interview qui s’était rapidement propagée plusieurs années après sa mort, Chris Hani dit ce qu’il pense :

Je veux être honnête … J’étais ennuyé. J’étais bloqué dans la région du Transkei lorsque cette décision a été annoncée par le gouvernement du moment. J’ai passé plus de 27 ans au sein de Umkhonto We Sizwe … J’ai commandé un grand nombre de jeunes qui sont morts au  combat … Je connais leur nom et leur visage … ils ont tout mis de côté pour s’engager dans notre armée et combattre pour notre pays. Je n’ai pas dormi lorsque notre délégation s’est trouvée dans les négociations et lorsque la décision est arrivée, j’ai ressenti l’envie de pleurer. J’avais le sentiment amer qu’elle avait été prise sans nous consulter, nous qui étions impliqués dans le côté physique de la lutte. Mais en tant que soldat discipliné, je l’ai acceptée. Lorsqu’on m’a expliqué ultérieurement qu’il était important de maintenir la dynamique des négociations, j’ai accepté d’être bridé.

Chris HaniPar cette décision, Hani, deuxième en popularité par rapport à Mandela, et encore considéré par tous d’avoir été son héritier manifeste,  a apporté sa pleine coopération à fermer tous les camps militaires de l’ANC sur tout le continent africain. Les formations militaires étaient démantelées, les armes étaient restituées aux gouvernements qui les avaient fournies, les routes stratégiques d’infiltration dans le Sud-Soudan ont été fermées et des milliers de combattants sont été rapatriés sur l’Afrique du Sud pour y être démantelés et cantonnés. Puis, le 10 avril 1993, Chris Hani a été abattu par un ultranationaliste blanc en face de sa maison. Mandela explique que s’il y avait un moment où une guerre civile éclaterait en Afrique du Sud, c’était bien celui-là. Avec des soldats déclassés de l’ANC en organisant la reprise de la lutte armée, les jeunes affluant des cantons d’Afrique du Sud demandant vengeance et les homologues de Mandela questionnant à présent la décision de suspendre toute activité militaire, le chef de l’ANC a finalement appelé au calme.

Selon un ami proche et  compagnon de combat d’Hani, Tokyo Sexwale (à présent ministre de cabinet), Mandela a centré son action sur le rêve d’Hani pour une Afrique du Sud démocratique, implorant les combattants à garder ce rêve en vie en s’abstenant de combattre. “Au moment où il lança son appel, nous avons assisté à la transition de Mandela passant du statut de chef de parti au statut d’homme d’Etat», a expliqué Sexwale.

« De Klerk n’aurait pas pu arrêter ce qui allait se produire … c’était Mandela, notre Président, s’adressant à ces citoyens ». Sexwale a noté que rapidement après l’appel, l’ANC et le gouvernement de l’apartheid avaient convenu d’une date pour les premières élections démocratiques pluriethniques. “Il faudra toujours garder en mémoire que la date choisie pour nos élections nationales a été fixée en conséquence de la mort d’Hani ». Dans tout le pays, les commandants de l’ANC qui ont été une fois sous les ordres d’Hani s’imposèrent en combattants avec la même vigueur qu’Hani lui-même avait affichée lorsqu’il a obéi à l’ordre de désarmement de Mandela trois ans plus tôt. Ceci a été important car l’intégration de l’armée n’avait pas encore commencée et les officiers supérieurs militaires de l’ANC exerçaient toujours le commandement et le contrôle sur plusieurs brigades affectées pour l’intégration.

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Ces trois exemples, pris dans des périodes et contextes différents, portent un enseignement remarquable de leadership éthique de la prochaine génération de commandants militaires. Au Sénégal et au Malawi, l’établissement militaire a eu l’occasion de prendre le pouvoir mais s’est retenu par respect des normes institutionnelles et du fort engagement personnel à celles-ci par les commandants militaires. Ceci est instructif car ces deux nations n’ont jamais connu des coups d’Etat militaires. Le Chef de l’Etat-major des forces aériennes du Sénégal, le Général Biram Diop, attribue la conduite professionnelles des officiers militaires du Sénégal aux caractéristiques suivantes :

  • Qualité supérieure de leadership à la fois civil et militaire
  • Mise en œuvre du concept Armée-Nation et d’autres mesures visant à inculquer et à institutionnaliser les relations civilo-militaires
  • Affectation de l’armée à un rôle constructif dans le soutien des autorités civiles par l’expertise en génie civil, aide médicale et humanitaire et campagnes de vaccination
  • Fort accent porté sur l’éducation professionnelle des militaires et la modélisation des normes à tous les niveaux du leadership et du commandement
  • Visibilité et participation régulières aux missions internationales de maintien de la paix

Dans le cas du Malawi, un leadership fort et décisif par le commandant des armées a effacé tout doute qui ait pu exister dans l’établissement militaire concernant l’intervention. Si des politiciens avaient réussi à empêcher Joyce Banda de succéder à Mutharika, cela n’aurait pas été au moyen d’un coup d’Etat militaire. Ceci témoigne de la discipline des forces armées de la République du Malawi.

Dans le cas de l’Afrique du Sud, un climat d’incertitude faisait ombre au processus politique. D’un côté était le gouvernements de l’apartheid qui était dépourvu de légitimité mais contrôlait une armée puissante et d’autres instruments de coercition. De l’autre côté, se tenaient l’ANC, les syndicats et les groupes de pression qui n’avaient pas accès aux ressources de l’Etat mais commandaient une puissance considérable de coercition sous la forme de milliers de soldats entraînés et des jeunes révoltés dont l’acceptation de l’autorité n’était en aucun cas garantie selon Mac Maharaj, figure illustre de l’ANC (à présent ministre de cabinet). Beaucoup ont vu dans la lutte armée un moyen  de ce qui pouvait être utilisé afin de forcer des concessions. La décision de la suspendre a été risquée et parce qu’elle a été prise sans consultation, il n’y avait aucune garantie que l’extraordinairement populaire Hani obéirait aux ordres de Mandela. Tout ceci n’a été que le fruit d’une décision éthique.

L’historienne militaire de l’ANC, Janet Cherry, explique que les traditions de l’ANC ont exigé la subordination de la branche armée Umkhonto We Sizwe à l’orientation politique. Hani et d’autres ont été élevés et formés dans cette tradition. Les chefs militaires ont aussi été formés à penser stratégiquement  et beaucoup comme Hani ont par la suite tenu des positions haut placées dans l’ANC. La décision d’Hani à mettre en œuvre l’ordre de Mandela est par conséquent remarquable. Mandela l’a cité comme « l’un des plus grands dirigeants que le pays n’avait jamais vu ».  L’exemple qu’il a donné de leadership éthique, à son tour, a été suivi par ses homologues lorsque Mandela les a appelé à  ne plus tenir leurs armes en honneur de leur héro mort et de piloter le pays en l’écartant du bord de succomber à la guerre civile.

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