Les efforts d’interdiction s’adaptent au fur et à mesure que le trafic des stupéfiants se modernise

Le trafic des stupéfiants est une menace transnationale importante en Afrique, et est associé à d’autres activités illicites allant du blanchiment de l’argent au terrorisme en passant par la traite des personnes.

Une cargaison de drogue capturée dans l'océan Indien.

Une cargaison de drogue capturée dans l’océan Indien.

Le trafic des stupéfiants est une menace transnationale importante en Afrique, et est associé à d’autres activités illicites allant du blanchiment de l’argent au terrorisme en passant par la traite des personnes. Le trafic des stupéfiants se complique souvent et s’étend aux conflits armés en fournissant les revenus nécessaires pour acheter des armes, corrompre les militaires et les forces de répression et détourner des ressources qui auraient pu servir aux efforts de désamorçage des conflits.  Il canalise également le financement des groupes terroristes, affaiblit l’état de droit, perpétue la criminalité et rend les conflits plus meurtriers.

L’étendue du problème

Selon le Rapport mondial sur les drogues 2017 des Nations Unies, les deux tiers de la cocaïne passée en contrebande entre l’Amérique du Sud et l’Europe transite par l’Afrique de l’Ouest, notamment le Bénin, le Cap-Vert, le Ghana, la Guinée Bissau, le Mali, le Nigeria et le Togo. Le Kenya, le Nigeria et la Tanzanie figurent parmi les pays qui ont enregistré les niveaux de trafic les plus élevés d’opiacés du Pakistan et de l’Afghanistan vers les destinations occidentales.

Routes du traffic de la cocaïne à travers l'Afrique de l'Ouest. Source: Nations Unies

Routes du traffic de la cocaïne à travers l’Afrique de l’Ouest. Source: Nations Unies

Les organisations terroristes du continent ont tiré parti des opportunités de revenus créées par le contrôle des itinéraires pour le commerce des stupéfiants. Al-Qaïda dans le Maghreb islamique et sa dissidence, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, sont impliqués dans le trafic de cannabis et cocaïne au Sahel. Boko Haram est impliqué dans la contrebande de cocaïne et d’héroïne en Afrique de l’Ouest. Les itinéraires de trafic à travers l’Afrique de l’Ouest varient. Certains passent par l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Maroc avant d’atteindre le sud de l’Europe. D’autres traversent l’Atlantique en route vers les États-Unis. Dans de nombreux cas, la Guinée Bissau est un point de transbordement. S’appuyant sur leurs liens avec les dirigeants politiques et des services de sécurité, les cartels de la drogue sud-américains se servent de la Guinée Bissau depuis des années comme plaque tournante pour la contrebande de vastes quantités de cocaïne à destination de l’Europe.

L’itinéraire dit du « sud » s’étend depuis l’Afghanistan et le Pakistan à l’Iran, à travers l’océan Indien jusqu’à l’Afrique de l’Est en route vers les marchés de consommateurs d’Europe et d’Amérique du Nord. Certaines cargaisons vont aussi loin dans le sud que le Mozambique et l’Afrique du Sud en route vers les plaques tournantes d’Afrique de l’Est. Cet itinéraire détourné profite de la bonne infrastructure physique et de communication de l’Afrique australe et permet aux réseaux de trafic de stupéfiants d’éviter la détection. Ils bénéficient ainsi d’un accès aux systèmes de distribution en Afrique de l’Est. En 2014, le partenariat naval multinational, qui patrouille le golfe d’Aden et l’océan Indien, a saisi sur un boutre une tonne d’héroïne dans les eaux kenyanes.  Ce seul butin équivaut à peu près au montant de toute l’héroïne capturée par 11 gouvernements d’Afrique de l’Est entre 1990 et 2009.

Carte des routes du trafic de drogue dans le monde. Image: CIA.

Carte des routes du trafic de drogue dans le monde. Image: CIA.

La cocaïne en provenance de l’Amérique latine s’arrête souvent en Afrique du Sud avant d’être envoyée vers l’Europe et l’Asie de l’Est. En juin 2017, la police sud-africaine a saisi l’équivalent de 500 millions de rands de cocaïne (environ 36 millions de dollars) et de 104 millions de rands d’héroïne (7,7 millions de dollars) lors de raids séparés menés dans la province du Cap occidental.  En 2016, plusieurs trafiquants de cette province furent arrêtés lors de raids sur des cargaisons d’héroïne en provenance du Mozambique.

La nature changeante des syndicats du crime et les réponses au niveau régional

Le marché de la drogue a permis aux groupes criminels organisés de trouver des terrains d’entente, de collaboration et de concurrence qui dépassent les divisions nationales, linguistiques et ethniques. En Afrique, la participation des groupes criminels organisés se concentre sur les marchés de la cocaïne, de l’héroïne et du cannabis.

Les groupes criminels impliqués dans le commerce de la drogue sont souvent composés de nationaux de divers pays, pour tenir compte de la nature universelle du commerce. Par exemple, en 2010, la police gambienne a saisi plus de deux tonnes de cocaïne d’une valeur d’1 milliard de dollars dans la plus importante saisie de drogue d’Afrique de l’Ouest. Au cours du raid, 12 ressortissants étrangers des Pays-Bas, du Venezuela, du Ghana, du Mexique et du Nigeria furent arrêtés. Ils étaient tous des employés d’une entreprise de pêche commerciale néerlandaise qui servait de couverture aux cartels de la drogue utilisant la Gambie comme point de transbordement.

Alors que les gouvernements collaborent davantage dans la lutte contre les stupéfiants, les groupes criminels changent leurs structures et modifient leurs tactiques.

En raison de la collaboration croissante entre les services antistupéfiants des différents gouvernements, les groupes criminels changent de structures. De nombreux groupes ont abandonné les structures hiérarchiques rigides faciles à détecter et privilégient à la place des structures plus lâches, qui sont plus souples et permettent aux membres de communiquer plus rapidement et de livrer les marchandises avec plus d’efficacité. Les syndicats du crime modifient également leurs tactiques, tels que le recours à des passeurs de bas niveau qui perçoivent l’argent avant d’envoyer au client un message texte pour lui indiquer où collecter la drogue. De telles innovations, conjuguées à des structures organisationnelles horizontales, ont entraîné une prolifération des syndicats du crime. En Union européenne, une plaque tournante importante du trafic africain des stupéfiants, 5 000 groupes criminels organisés étaient opérationnels en 2017, plus que dans les crimes contre les biens, la traite des êtres humaines, la fraude en matière d’accise et d’autres activités illégales.

Ces gouvernements se servent d’un instrument important pour relever les défis qu’ils posent, à savoir la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes. Elle contient des dispositions relatives à l’extradition, à la confiscation des produits du crime, à l’entraide judiciaire et à la lutte contre le blanchiment d’argent, entre autres.  La saisie gambienne a bénéficié de l’aide judiciaire fournie à la Gambie par des spécialistes de la police scientifique britannique en vertu de la convention. L’équipe britannique travailla avec ses homologues gambiens afin d’identifier et de retracer les transactions, de manière à en savoir plus sur le réseau à mesure de son évolution. Les inculpations générées à la suite d’une opération d’infiltration menée en 2013 en collaboration avec le Service américain de répression du trafic de drogues (U.S. Drug Enforcement Agency, DEA) fournirent également des indications précieuses sur la coopération entre les cartels de drogues colombiens et des hauts responsables de la marine de Guinée Bissau, notamment son ancien chef, le contre-amiral José Américo Bubo Na Tchuto.

Corruption et faible gouvernance

La nature multinationale des réseaux criminels empêche à un pays seul d’avoir la visibilité totale sur un réseau entier de trafic des stupéfiants

La corruption et le trafic des stupéfiants ont une relation complémentaire.  Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), la richesse et la puissance de certaines entreprises de trafic de stupéfiants peuvent dépasser celles de gouvernements locaux, permettant aux trafiquants d’acheter la protection des services de police, de compromettre les institutions de justice et de corrompre les professionnels du secteur de la sécurité. Une étude effectuée au Kenya par l’Institut international pour la paix décrit comment les trafiquants de drogues ont essayé, par la corruption, de pénétrer et de subvertir les institutions gouvernementales de l’intérieur, en les « vidant efficacement de toute substance ». L’étude lançait un avertissement sévère : « Les gouvernements qui ne disposent pas des capacités nécessaires pour contrer une telle pénétration, ou qui y consentent, sont confrontés à la menace du dysfonctionnement des institutions gouvernementales et à la sape des fondements de l’État ».

Un incident survenu le 25 mars 2011, concernant une des plus grosses interceptions de drogues de l’histoire du Kenya, souligne encore plus l’importance du danger. Les autorités ont rapporté qu’un bateau en provenance du Pakistan et chargé de plus de 3 tonnes d’héroïne était resté ancré dans le port de Mombasa pendant plus de 10 jours, ce qui avait permis aux trafiquants de drogue d’utiliser des vedettes rapides pour acheter des drogues du navire avant d’être finalement appréhendés.  Selon la police, un baron de drogue nigérien présumé, des Somaliens liés à la piraterie, et un homme d’affaires de Mombasa figuraient parmi les acheteurs.  Trois jours après avoir annoncé l’interception de 196 kilogrammes d’héroïne, la police corrigea le chiffre à la baisse et annonça que la saisie s’élevait à 102 kilogrammes d’héroïne. Les spéculations abondaient concernant la raison de l’écart que l’on soupçonnait dû à la fraude et à la corruption, même si certains policiers ont blâmé les matériaux d’emballage utilisés pour transporter les drogues.

Selon un article de presse, un politicien ayant des relations importantes était derrière la cargaison et près d’une semaine après la saisie, il n’avait pas encore été interrogé. Pour sa part, la police se plaignait que la personne en question bénéficiait de la protection d’un responsable non identifié du ministère de la sécurité intérieure et que les bénéficiaires du butin tentaient d’entraver leurs enquêtes.

« Certains d’entre eux se vantent en public, déclarant que la police est inutile. Ils se sont même efforcés de compromettre, de démoraliser et d’intimider les policiers chargés de l’enquête. Les bénéficiaires doivent pourtant savoir que la guerre est loin d’être terminée », avertit Eric Kiraithe, le chef de la police d’alors, dans un communiqué sévère.

La capacité des réseaux à pénétrer les systèmes politiques et l’environnement favorable créé par la corruption génère souvent une «aide interne» pour éviter la détection.

Ce cas met en évidence plusieurs aspects de la lutte contre le trafic de stupéfiants.  La nature multinationale des réseaux criminels empêche à un pays seul d’avoir la visibilité totale sur un réseau entier de trafic des stupéfiants. En outre, la capacité de pénétration des systèmes politiques par ces réseaux et l’environnement propice créé par la corruption génère souvent une « aide de l’intérieur » qui permet d’éviter la détection.  De telles brèches de sécurité expliquent pourquoi les contrebandiers d’Afrique de l’Ouest sont séduits par l’Afrique de l’Est comme point de transbordement vers l’Europe.

Logo de l’Initiative des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.

Logo de l’Initiative des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.

Reconnaissant le défi, les dirigeants d’Afrique de l’Ouest ont établi en 2009 l’Initiative des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest (West African Coast Initiative, WACI). Ce partenariat multinational comprend les quatre pays les plus vulnérables de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), à savoir la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Guinée Bissau, le Liberia et la Sierra Leone, de même que le Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest, le Département des affaires politiques et le Département des opérations de maintien de la paix des Nations Unies et Interpol. La WACI utilise une approche multisectorielle pour renforcer les services de répression, les institutions de justice et gérer les groupes transnationaux de lutte contre la criminalité des quatre pays en vue de favoriser la coordination interinstitutions, la collaboration transfrontalière et les actions communes.  Grâce en partie à ces efforts, les saisies importantes de cocaïne dans la région ont commencé à diminuer (18 tonnes de cocaïne environ ont traversé la région en 2010, par rapport aux 47 tonnes de 2007, selon l’UNDOC). En 2013, l’UNDOC a signalé un déclin continu de l’influence des groupes criminels sud-américains sur le marché des stupéfiants d’Afrique de l’Ouest.

Les interruptions des opérations de réseaux ont forcé les trafiquants à mettre en place des nouveaux itinéraires et tactiques avec des syndicats locaux prenant en charge le contrôle de nombreux aspects du commerce illicite. Néanmoins, la mise en œuvre de la WACI force les différents acteurs à étudier un nouveau mécanisme et à s’adapter à de nouvelles tendances. Le modèle de la WACI est maintenant répliqué en Afrique australe et en Afrique de l’Est.

“Il faut un réseau pour vaincre un réseau.”

Bien que réussie, l’interdiction continuera à poser des problèmes. Une leçon importante à retenir de ces efforts est qu’il faut disposer d’un réseau pour en vaincre un autre. Le renforcement des capacités pangouvernementales au niveau national doit être associé à la coordination régionale et à la coopération internationale. De même, les mécanismes régionaux et internationaux doivent être suffisamment souples afin de pouvoir réagir aux tactiques en évolution constante des réseaux de drogues. Enfin, il est indispensable de veiller à rétablir la confiance dans les institutions gouvernementales. Lorsque les institutions de sécurité sont corrompues et ne bénéficient pas de la confiance des citoyens, elles deviennent plus sensibles aux abus des syndicats du crime travaillant en tandem avec des responsables immoraux.

Expert du CESA

Benjamin Nickels, Professeur Agrégé en contre-terrorisme et contre-insurrection