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L’Église catholique de plus en plus visée par la violence gouvernementale en RDC

L’Église catholique est à l’avant-garde de l’organisation de manifestations exigeant des élections en RDC, en dépit de l’intimidation du gouvernement.

Le contexte politique en République démocratique du Congo (RDC) est devenu très fragmenté à la suite de la crise créée par le refus du président Joseph Kabila de quitter son poste après l’expiration de son mandat, il y a près de deux ans. Pour tenter de sortir de l’impasse, l’influente Église catholique a négocié l’Accord de paix de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016, qui aurait dû aboutir à la formation d’un gouvernement de transition, à des réformes au sein de la commission électorale et aux élections 2017, sans Kabila comme candidat.

“Une majorité écrasante de la société congolaise est pour la tenue des élections”

L’accord de la Saint-Sylvestre stipulait que les candidatures aux postes de Premier ministre du gouvernement de transition et de président du mécanisme de mise en œuvre et de contrôle de l’accord devaient provenir de la principale coalition de l’opposition, le Rassemblement. Cependant, la mort en février 2017 du politicien chevronné et Premier ministre désigné Étienne Tshisekedi, le leader du Rassemblement et de son plus grand membre, l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social, a rompu la coalition. En raison de ces divisions, la capacité du Rassemblement et de ses membres constitutifs à organiser et soutenir leurs manifestations est devenue pratiquement inexistante, laissant le gouvernement dans une position où il croyait pouvoir empêcher des élections indéfiniment. Certains membres de l’opposition ont ensuite été incités à se joindre au gouvernement. Kabila a plus tard nommé un de ces déserteurs, Bruno Tshibala, comme Premier ministre et en a nommé plusieurs autres dans son gouvernement, des décisions qui ont été fortement critiquées par la communauté internationale.

En mars 2017, les évêques catholiques se sont retirés de leur rôle de médiateurs, invoquant la réticence des participants à faire des compromis et la nomination par le gouvernement d’individus qui n’avaient plus la confiance de l’opposition.

Après plusieurs mois de délibération, l’Église catholique a décidé de commencer à organiser des manifestations pour faire entendre la demande populaire de réformes politiques et la tenue d’élections pacifiques, démocratiques et crédibles. Pour mieux comprendre les dynamiques en jeu, le Centre d’études stratégiques sur l’Afrique s’est entretenu avec John Katunga Murhula, un conseiller principal du Catholic Relief Services (Services du secours catholique), qui a travaillé avec, et a conseillé la Conférence congolaise des évêques catholiques (CENCO).

Pourquoi l’Église catholique a-t-elle décidé d’organiser les manifestations en cours en RDC ?

Les manifestations depuis la fin de 2017 ont été coordonnées par un groupe catholique connu sous le nom de Comité Laïc de coordination qui bénéficie du soutien total de CENCO. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les évêques catholiques ont décidé de passer de leur rôle de médiateur à celui de mobilisateur.

Premièrement, les dirigeants de l’Église ont ressenti le besoin de créer un espace où la pression pour les réformes et les élections pourrait se poursuivre, de peur d’être noyée dans le sillage d’une opposition affaiblie et d’une réponse gouvernementale de plus en plus répressive. La volonté d’assumer ce rôle a également été influencée par le fait que l’Église catholique congolaise a toujours joué un rôle important dans le mouvement vers une plus grande démocratie, en soutenant des militants pro-démocratie et en menant des campagnes de soutien régionales et internationales de haut niveau.

En effet, la société civile congolaise séculaire d’aujourd’hui est née des structures de l’Église catholique. En 1991, l’Église a présidé la Conférence nationale souveraine qui a créé un cadre pour la transition politique post-Mobutu. Ce processus a été interrompu par la guerre contre Mobutu et la guerre civile dévastatrice qui a suivi. Cependant, l’Église catholique a persisté dans ses efforts d’instauration de la paix et a participé aux négociations qui ont abouti au Dialogue inter-congolais de 2001-2003 qui a finalement mis fin à la guerre.

Deuxièmement, les dirigeants de l’Église étaient frustrés par l’absence de progrès dans l’exécution de l’Accord de la Saint-Sylvestre, en particulier par les nominations controversées du gouvernement et l’échec des réformes institutionnelles minimales visant à créer des conditions propices aux élections. Cela a été renforcé par l’échec du gouvernement à organiser des élections en 2017 comme convenu.

Troisièmement, l’Église catholique est l’une des institutions les plus influentes au Congo, en tant que prestataire important de soins de santé, d’éducation et d’autres services sociaux. Elle a également joué un rôle majeur dans l’éducation des électeurs et apporté un soutien logistique certain pendant les dernières élections internationalement reconnues en 2006. L’Église catholique estime donc qu’elle a l’obligation morale de suivre une voie qui favorisera la paix et la justice pour tous les Congolais.

“L’Église catholique congolaise a historiquement joué un rôle important dans le mouvement vers une plus grande démocratie. … La société civile congolaise laïque d’aujourd’hui est née des structures de l’Église catholique.“

Jusqu’à présent, les congrégations catholiques à travers le pays, grâce au soutien de leurs paroisses, ont organisé 149 marches pacifiques dans leurs régions depuis la fin de 2017. Parmi celles-ci, 66 ont été réprimées alors qu’elles étaient encore dans les limites des paroisses, 67 ont été dispersées par des tirs à balles réelles et de gaz lacrymogène, et seulement 16 se sont déroulées sans incident. Ces manifestations ont eu lieu à Beni, Bukavu, Butembo, Goma, Idjwi, Kindu, Kamina, Kananga, Kisangani, Lubumbashi, Matadi et Mbandaka, entre autres.

DRC mapÀ Kinshasa, trois manifestations soutenues par CENCO ont été organisées. La première a eu lieu le 31 décembre 2017, l’anniversaire de la signature de l’Accord de la Saint-Sylvestre. La police a tué sept manifestants. Cela n’a pas empêché l’Église d’organiser une deuxième manifestation plus importante le 21 janvier, qui s’est étendue à d’autres villes, notamment Kisangani, Bukavu et Beni. Cette fois, ils ont été rejoints par les musulmans, les protestants et les adeptes des religions traditionnelles. Cinq manifestants ont été tués et les forces de sécurité ont envahi les locaux de l’Église et ont humilié des membres du clergé et des femmes en les frappant, en leur donnant des coups de pied et en les insultant, ce qui est tabou dans le pays à prédominance chrétienne, provoquant une indignation régionale et internationale.

Avant la troisième manifestation de Kinshasa, le 25 février, l’Union africaine et les gouvernements du Botswana et des États-Unis ont publié des déclarations condamnant la violence lors des manifestations précédentes.

En outre, la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) a annoncé qu’elle déploierait des équipes sur le terrain pour observer les manifestations dans le cadre de son mandat visant à promouvoir le droit de réunion pacifique. Des journalistes et des militants internationaux des droits de l’homme lui ont emboîté le pas. Cela a eu un effet modérateur, la police promettant qu’aucun manifestant ne serait tué. Néanmoins, deux personnes ont été abattues par la police et 100 personnes ont été arrêtées, ce qui a ajouté au climat de tension et de méfiance. Le Comité Laïc de coordination a promis de continuer à organiser et à soutenir les manifestations.

Centre interdiocésain de Kinshasa

Signing of the December 31, 2016, Saint-Sylvestre Peace Accord. Photo: MONUSCO/John Bompengo.

Quel impact la position de l’Église d’organiser les élections a-t-elle eu sur le processus politique ?

L’Église a créé un élan national autour de la tenue des élections et du respect de la Constitution, ce qui faisait partie des principales demandes de l’opposition politique, de la société civile et de la société congolaise dans son ensemble. Le gouvernement maintient un engagement rhétorique envers l’Accord de la Saint-Sylvestre et est parfaitement conscient que CENCO restera un acteur clé dans la facilitation d’un règlement politique. Il est fréquent de voir des leaders de l’opposition assister à la messe et ensuite rejoindre les manifestants. Le gouvernement, pour sa part, a tenté d’affaiblir les manifestations en demandant à ses partisans d’infiltrer les rassemblements de l’Église pour surveiller la manière dont ils préparent et organisent les manifestations, détériorant encore plus le rapport entre la hiérarchie de l’Église et le gouvernement.

Qu’est-ce que les acteurs externes devraient faire différemment pour aider à résoudre cette crise ?

Congolese protest in Paris

Congolese assemble in Paris.

La demande pour les élections au sein de la société congolaise est énorme, ce qui explique probablement pourquoi le gouvernement s’efforce de donner l’impression qu’il est déterminé à ce qu’elles aient lieu et à ne pas modifier la Constitution.

Les acteurs externes devraient concentrer leurs stratégies sur le fait de fixer une date pour les élections en supprimant tout prétexte pour qu’elles n’aient pas lieu à temps, que ce soit que le gouvernement ait un manque de finances ou l’insécurité généralisée. Cela nécessite un soutien matériel et financier ainsi qu’une expertise en matière de gestion électorale. Par exemple, l’Afrique du Sud a fourni son propre matériel et personnel électoral à la RDC pour éviter un retard lors des élections de 2006. Il est également urgent de soutenir le retour des personnes déplacées de manière à leur permettre d’exercer leur droit de vote. La mission de maintien de la paix de l’ONU a donc besoin de plus de soutien — pas moins — étant donné son mandat de créer un environnement sûr pour les élections. En résumé, ce qu’il faut, c’est une stratégie pratique qui oblige le gouvernement à rendre des comptes sur ses engagements rhétoriques.

Qu’est-ce qui provoque l’escalade de la crise humanitaire dans l’est de la RDC et en quoi cela est-il lié au processus politique ?

L’effondrement de l’Accord de paix de la Saint-Sylvestre a durci les attitudes de la coalition au pouvoir et celles de l’opposition. Les premiers sont plus réticents à renoncer au pouvoir qu’ils ne l’étaient avant la fin des négociations, tandis que les seconds considèrent le président Kabila comme un chef illégitime sans autorité morale à gouverner. Une attitude de défi s’est installée, que les groupes armés, en particulier ceux qui sont actifs depuis 2017, ont mis à profit pour s’insérer en marge du processus politique. La violence à l’Est est plus intense parce que c’est là que sont basés la plupart des groupes armés. Beaucoup d’entre eux voient maintenant la perte de légitimité perçue de Kabila comme une occasion d’intensifier la violence et d’envoyer le message qu’une solution à la crise devra les impliquer, d’une manière ou d’une autre.

Pendant de nombreuses années, les modèles de violence dans l’Est étaient très localisés et quelque peu déconnectés de la politique à Kinshasa. Ceci est en train de changer, étant donné l’impasse politique prolongée. Cela peut être vu par les attaques de ces groupes contre les bureaux des commissions électorales, les administrateurs locaux et les centres d’inscription des électeurs, qu’ils considèrent comme illégitimes. L’un des principaux groupes armés basés à l’est, la Coalition nationale populaire pour la souveraineté du Congo, se présente officiellement désormais comme l’Alliance pour la défense de l’article 64 en référence à la clause de la Constitution qui stipule que tous les Congolais ont le devoir de s’opposer à toute personne ou groupe d’individus qui exercent le pouvoir en violation des dispositions de la Constitution. Ce groupe rebelle fait partie d’une coalition plus large de milices qui se coalisent lentement autour d’un agenda politique pour une transition sans Kabila.

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