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La nature évolutive des Forces démocratiques alliées

Les ADF, l’un des groupes militants les moins bien compris des Grands Lacs se maintient depuis plus de 20 ans en manipulant les idéologies islamistes, ethniques et sécessionnistes pour recruter et forger des alliances nouvelles.

Un membre de la Brigade d'intervention des forces de l'ONU (FIB), lors d'une opération conjointe MONUSCO-FARDC contre les ADF à Beni.

Un membre de la Brigade d’intervention des forces de l’ONU (FIB), lors d’une opération conjointe MONUSCO-FARDC contre les ADF à Beni. (Photo: MONUSCO)

La forte augmentation des activités violentes des Forces démocratiques alliées (ADF) témoigne de la virulence croissante de ce groupe mystérieux qui opère aux frontières de l’Ouganda et de la République démocratique du Congo (RDC). Le nombre d’incidents violents liés aux ADF a triplé en 2018, atteignant 132 contre 38 en 2017. Le nombre de victimes a doublé, atteignant 415 personnes au cours de la même période. Ce chiffre inclut les meurtres des soldats de la paix de la Mission de l’organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO), et de civils le long de la frontière entre la RDC et l’Ouganda. Au total, les ADF sont responsables de la mort de 700 civils depuis 2014.

Les ADF sont l’un des groupes militants les plus anciens, bien que le moins bien compris en Afrique. Une ramification du mouvement Tabligh-salafiste du milieu des années 1990, il a été basé pendant la majeure partie de son existence en RDC où il s’est profondément ancré dans les dynamiques sociopolitiques et les conflits au niveau local. Même si on pourrait en déduire qu’il ait perdu son ancrage ougandais, il a toujours pour but de renverser le président Yoweri Museveni et la majorité des chefs du groupe sont ougandais. Le groupe a adopté plusieurs identités, allant du salafiste-djihadiste au séculier-nationaliste, en passant par ethno-nationaliste et sécessioniste, chacune visant un public différent et des fins différentes. Comme ses rouages internes sont peu connus en raison de sa nature extrêmement secrète, il est difficile d’élaborer une stratégie cohérente pour vaincre ce groupe car il n’est guère aisé de deviner l’identité dominante du moment. Pour ajouter à cette complexité, les ADF ont joué un rôle indirect dans les conflits compliqués et étendus de la région des Grands Lacs.

Des informations récentes suggèrent que les ADF tentent de nouer des liens avec l’État islamique en Irak et en Syrie (EI). Leur drapeau porte un nouveau nom, Madina at Tauheed Wau Mujahedeen (« Cité du monothéisme et des combattants de la guerre sainte »). Des documents et vidéos saisis pendant les opérations de la MONUSCO suggèrent qu’ils recherchent principalement à établir un califat dans la région. Au cours des dernières années, le groupe a aussi appliqué vigoureusement des lois islamiques strictes dans ses fiefs en RDC et s’efforce de radicaliser et d’intensifier son recrutement de congolais musulmans. La place grandissante accordée aux événements inspirés par l’EI dans les vidéos de propagande des ADF coïncide avec les efforts entrepris par le groupe pour revenir à ses racines salafistes afin de pouvoir exploiter les réseaux djihadistes salafistes en Afrique de l’Est. Ces efforts ont redoublé après des pertes importantes de territoire à la suite d’offensives militaires menées par l’Ouganda, la RDC et l’ONU, ainsi que la capture en 2015 en Tanzanie de son leader charismatique, Jamil Mukulu. Ce dernier est aujourd’hui détenu en Ouganda et poursuivi pour crimes de masse, terrorisme et crimes contre l’humanité au sein de la Division spéciale dédiée aux crimes de guerre de la Haute Cour de l’Ouganda.

Un passé marqué par des idéologies et des motivations changeantes

Les ADF ont été formées officiellement en 1995 à la suite d’une fusion entre le mouvement Tabligh de l’Ouganda et les vestiges de l’Armée nationale pour la libération de l’Ouganda (NALU), un mouvement laïc. Le premier groupe était dominé par des religieux éduqués en Arabie Saoudite et le deuxième par des soldats qui refusaient l’intégration au Mouvement de résistance nationale de Museveni (NRM). Leurs racines remontent toutefois à 1991, lorsqu’une tentative violente de prise de contrôle du Haut conseil musulman de l’Ouganda par le Tabligh a abouti à l’emprisonnement de Mukulu et d’environ 400 de ses partisans.

À leur libération en 1994, ils ont créé la Fondation Salafiste et se sont réfugiés à Hoima, dans l’ouest de l’Ouganda où ils ont établi leurs bases d’entraînement. L’ouest de l’Ouganda était le bastion de la NRM et la valeur politique et symbolique que la région représentait pour le lancement de la révolte n’avait pas échappé à Mukulu. En 1995 toutefois, l’armée envahit le camp des Tabligh les obligeant à fuir en RDC, où après s’être associés à la NALU, ils ont formé l’ADF en tant que front multi ethnique. Cette nouvelle alliance (appelée ADF/NALU) regroupait aussi les combattants du Front de la rive gauche du Nil, fidèles à l’ancien dictateur ougandais Idi Amin et appuyés par les gouvernements soudanais et congolais.

Les montagnes Rwenzori (en jaune) le long de la frontière entre la RDC et l’Ouganda.

Les montagnes Rwenzori (en jaune) le long de la frontière entre la RDC et l’Ouganda. (Map data ©2019 Google.)

Les ADF opèrent en grande partie dans la région montagneuse du Rwenzori qui leur offre l’accès au commerce, la possibilité de se fondre dans la communauté et une occasion d’exploiter les tensions de longue date qui existent des deux côtés de la frontière. La topographie accidentée rend plus difficile leur repérage et les confrontations militaires. Les zones d’opération des ADF en RDC sont concentrées le long du couloir Eringeti, Beni et Bunia, une zone d’attaque qui s’étend des monts du Rwenzori à Ituri. Les combattants opèrent aussi dans le nord Kivu, grâce à des relations opportunistes avec d’autres milices locales et étrangères. Au cours de ses années de présence en RDC, le mouvement a établi des structures comparables à celles d’un gouvernement notamment des prisons, des écoles, des banques et des centres de santé. Il n’a pas réussi à établir une structure similaire en Ouganda, en raison de son expulsion en 1995. Il effectue cependant des incursions périodiques dans le pays.

Tant que les ADF sont restés fidèles à leur idéologie salafiste, elles ont réussi à mobiliser des appuis et à recruter de nouveaux membres le long de lignes ethno nationalistes chez les éléments restants du mouvement Rwenzururu qui aspirent toujours à un État ethnique à cheval entre l’Ouganda et la RDC. Des affrontements mortels, en 2016, entre les forces du gouvernement ougandais et des sécessionnistes présumés ont confirmé les craintes d’un recrutement en hausse dans la région, en particulier parmi les Bakonzo de l’Ouganda et leurs cousins Nande en RDC de l’autre côté des montagnes.

L’appui des militants Nande et leurs sympathisants à Beni, Bunia et Butembo en Ituri permet de pérenniser le commerce frontalier lucratif, mais illégal, du café, du bois et de l’or que les ADF gèrent comme un lien économique vital. Les relations du mouvement avec les communautés de la localité sont renforcées par des mariages entre groupes ethniques, un recrutement local prononcé et des activités commerciales locales – enseignements acquis auprès de la NALU.

Les ADF sont également intimement liées à la politique de la région des Grands Lacs. Ces dernières années, elles ont coordonné des attaques en RDC avec différentes milices Mai Mai et les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), éléments résiduels des Interahamwe impliqués dans le génocide de 1995 contre les Tutsis du Rwanda. Ces liens opportunistes ont été noués pendant la première et la seconde guerre du Congo (1996-2003), lorsque les régimes Mobutu et Kabila ont armé les ADF pour lutter contre les armées de l’Ouganda et du Rwanda dans l’est du pays.

Le retour apparent des ADF à leurs racines salafistes intervient à la suite de trois grandes offensives par les forces ougandaises, congolaises et onusiennes : Rwenzori (2011), Radi Strike (2013), et Sukola I (2015-2016). Ces campagnes ont sensiblement réduit le nombre des ADF à quelques centaines de combattants, alors qu’ils étaient plusieurs milliers au plus fort de la seconde guerre du Congo. La capture de Jamil Mukulu en 2015 a infligé un autre revers à la cohésion du mouvement, provoquant sa fragmentation. Les activités du groupe ont continué à diminuer à mesure que la campagne Sukola I s’intensifiait.

En réponse à ces revers, les ADF ont lancé des attaques brutales contre les populations civiles dans leurs bastions à Beni, Bunia, Eringeti et Butembo, les accusant d’être complices des forces du gouvernement et de l’ONU. Les attaques contre les civils ont été multipliées par 10 (de 4 à 46) entre 2017 et 2018. De même, sur les 415 personnes tuées lors d’évènements liés aux ADF en 2018, la moitié était des civils.

Recrutement

La recrudescence des attaques par les ADF s’est accompagnée d’une campagne de propagande bâtie autour de discours ethniques et djihadistes.

La recrudescence des attaques par les ADF s’est accompagnée d’une campagne de propagande bâtie autour de discours ethniques et djihadistes qui a provoqué l’arrivée de nouvelles recrues du Burundi, du Rwanda, de Tanzanie et de l’Ouganda. , La petite population musulmane du Rwanda n’est habituellement pas  la cible des groupes djihadistes. Le rapport final du Groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC de 2018 a néanmoins constaté que les ADF se sont servis du Rwanda comme lieu de transit pour des recrues destinées à ses fiefs de Beni. Tout comme le Rwanda, la population musulmane du Burundi est peu importante, mais sa vulnérabilité au recrutement radical s’est accrue en même temps que la crise politique au Burundi, en parallèle des problèmes de sécurité et de la militarisation des jeunes.

Le mouvement dispose aussi de cellules de recrutement en Afrique du Sud et en Tanzanie et il suscite des craintes d’une intensification du recrutement dans le long du Rwenzori. La dernière vidéo de propagande lance un appel au meurtre des « non croyants » pour empêcher qu’ils les dénoncent. La loi islamique est également exercée avec plus de vigueur dans les camps, à mesure que les agressions contre les populations locales augmentent. Ce changement de tactique, passant de l’établissement de liens avec les communautés locales à des appels au meurtre contre elles, a provoqué un ressentiment général de la population. Toutefois, l’incapacité du gouvernement de la RDC de fournir des services, assortie d’un manque de discipline et de l’impunité des forces de sécurité a sapé ses efforts visant à isoler les ADF politiquement. Le tout dernier rapport de l’ONU confirme que le mouvement bénéficie d’une aide extérieure mais les éléments spécifiques sur ses bailleurs de fonds demeurent obscurs.

Enseignements à tirer des efforts pour marginaliser les ADF

Une opération conjointe MONUSCO-FARDC contre les ADF à Beni.

Une opération conjointe MONUSCO-FARDC contre les ADF à Beni.(Photo: MONUSCO)

La capacité des ADF à s’intégrer dans la zone frontalière du Rwenzori, à comprendre et à exploiter les griefs des populations locales, et à s’insérer dans les conflits des Grands Lacs explique en grande partie leur longévité. Leur aptitude à combiner des idéologies multiples pour mobiliser et recruter des combattants a été un élément principal de leur capacité de survie. Les efforts pour comprendre ce groupe et élaborer des contre stratégies efficaces devront tenir compte de ses nombreuses facettes et composantes plutôt que d’appliquer un modèle unique. Comprendre et décoder ces éléments complexes exigera des opérations de sécurité prolongées, axées sur le renseignement, et une plus grande coopération et coordination régionales. La Conférence internationale sur la Région des Grands Lacs aura un rôle à jouer à cet égard, car elle fournit un mécanisme permettant de faire face aux conflits transfrontaliers. Des opérations conjointes de sécurité et du renseignement seront également nécessaires. Le Groupe de travail régional pour l’élimination de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), mené par l’UA, est un exemple remarquable. Les efforts combinés des forces de l’Ouganda, du Soudan du Sud et de la République centrafricaine, avec l’appui des conseillers et ressources techniques du renseignement américain ont joué un rôle important qui a permis de briser les reins de la rébellion de la LRA.

La persévérance des ADF est également à attribuer à l’absence, de longue date, de toute autorité publique dans de nombreuses régions de la RDC. En Ouganda, la tentative de mainmise des ADF sur les territoires n’a pas été couronnée d’autant de succès, en raison notamment de l’exercice par le gouvernement fédéral d’un plus grand contrôle sur son propre territoire et de la fourniture de services aux communautés avec une plus grande diligence par l’administration locale.

La capacité des ADF à mobiliser et exploiter les sentiments locaux  dans des contextes sociaux, culturels, religieux et politiques multiples, souligne l’importance de disposer de stratégies d’engagement robustes de la part des autorités pour contrecarrer le discours des ADF exploitant les griefs des populations locales dans les zones frontalières du Rwenzori et de l’est de la RDC. Tant que les ADF pourront continuer à exploiter les nombreuses doléances religieuses et séculaires, une solution durable restera hors de portée.

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