Côte d’Ivoire : Les efforts pour bâtir la résilience font face à une rude épreuve


Élections présidentielles
25 octobre


Les élections en Côte d’Ivoire s’annoncent comme l’une des importantes pour le continent en 2025. Ce pays de 32 millions d’habitants, un moteur économique de l’Afrique de l’Ouest, est un ilot de stabilité relative dans la région depuis 10 ans, période durant laquelle il a réalisé des progrès importants dans la lutte contre la corruption.

La rivalité entre Ouattara et Gbagbo a longtemps dominé la politique ivoirienne, semblant maintenir le pays dans l’impasse — et dans la crainte d’un retour à la polarisation violente du début des années 2000.

La position relativement favorable de la Côte d’Ivoire à l’approche des élections de 2025 est remarquable, compte tenu de son passé de violence électorale. Les violences qui ont suivi la crise électorale de 2010 ont effet provoqué près de 3 000 morts après que le président de l’époque, Laurent Gbagbo, a refusé de reconnaître sa défaite. Cela avait entraîné une un conflit armé jusqu’à ce que le vainqueur légitime, Alassane Ouattara, prenne le pouvoir en 2011. Une guerre civile avait sévi entre 2002 et 2007, déclenchée par le refus du chef du gouvernement militaire de transition, Robert Guéï, de se retirer après avoir perdu les élections de 2000 face à Laurent Gbagbo. Ce conflit a alimenté les divisions intercommunales opposant le sud au nord du pays.

La rivalité entre Ouattara et Gbagbo a longtemps dominé la politique ivoirienne, semblant maintenir le pays dans l’impasse — et dans la crainte d’un retour à la polarisation violente du début des années 2000. Les efforts déployés par les deux parties pour engager un dialogue constructif ont facilité le retour de M. Gbagbo, 80 ans, en Côte d’Ivoire en 2021, à la suite de son acquittement par la Cour pénale internationale par laquelle il avait été accuse d’avoir participé à des crimes contre l’humanité liés à la crise politique de 2010-2011. Dans un esprit de réconciliation, Ouattara a accordé à Gbagbo tous les avantages d’un ancien président.

M. Ouattara, 83 ans, a annonce en juillet qu’il briguerait un quatrième mandat. Lors de l’élection de 2020, alors que son deuxième mandat touchait à sa fin, il avait initialement décidé de céder sa place au Premier ministre de l’époque, Amadou Coulibaly, pour représenter le parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Cependant, après la mort soudaine de Coulibaly à l’approche des élections, Ouattara avait repris le flambeau. Un arrêt de la Cour constitutionnelle a soutenu son affirmation selon laquelle la révision constitutionnelle de 2016 avait remis à zéro le compteur de la limitation des mandats, lui permettant de se présenter pour deux mandats supplémentaires.

Ivorians queue outside of a polling station in order yo cast their ballot in Port Bouet during local elections in Abidjan. (Photo: AFP)

Des Ivoiriens font la queue devant un bureau de vote pour voter à Port Bouet lors des élections locales à Abidjan. (Photo: AFP)

L’ancien Premier ministre ivoirien Pascal Affi N’Guessan est pressenti pour être le candidat du Front populaire ivoirien (FPI) à l’élection présidentielle. M. N’Guessan s’était déjà présenté à la présidence en 2015 et en 2020.

Simone Gbagbo, ancienne première dame de Côte d’Ivoire et ex-épouse de l’ancien président Laurent Gbagbo, se présente sous la bannière de son parti, le Mouvement des générations capables (MGC). Comme son ex-mari, Simone Gbagbo a été acquittée par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité et a ensuite été graciée dans le cadre d’une déclaration d’amnistie de Ouattara en 2018.

L’homme d’affaires et ancien ministre du commerce Jean-Louis Billon se présente en candidat indépendant, tout comme le parlementaire Gnangbo Kacou Vincent et Vincent Toh Bi Irié.

Cependant, c’est l’exclusion de la course de quatre candidats qui fait la une de l’actualité. Tout d’abord, Tidjane Thiam, un ancien ministre du développement et ancien PDG de la banque suisse Crédit suisse. Il a été exclu de la course par la Commission électorale indépendante début juin après qu’elle trouve qu’il avait la double nationalité ivoirienne et française quand il a déposé sa candidature. Il a échoué à obtenir des tribunaux l’annulation de cette décision, laissant son Parti démocratique de Côte d’Ivoire – Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA) sans porte étendard pour le scrutin.

Gbagbo et Soro avaient déposé des recours auprès de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples de l’Union africaine qui ont été rejetés.

Laurent Gbagbo est un autre candidat empêché. L’ancien avait également déclaré son intention de se représenter sous la bannière du Parti des peuples africains — Côte d’Ivoire (PPA-CI). Il n’est cependant pas autorisé à concourir en raison de sa condamnation à une peine de prison pour avoir détourné des fonds de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) lors de la crise postélectorale de 2011. Bien que gracié par le président Ouattara en 2022, M. Gbagbo n’a pas été amnistié, ce qui l’empêche de figurer sur les listes électorales. Charles Blé Goudé, l’organisateur de la branche armée des jeunes du parti de Gbagbo pendant la crise électorale de 2010-2011, est lui aussi empêché de se présenter.

Guillaume Soro, un ancien premier ministre de Ouattara, avait également annoncé son intention de se présenter à l’élection de 2025, bien qu’il soit en exil depuis 2019. Il a aussi été exclu en raison de sa condamnation par contumace en Côte d’Ivoire pour « atteinte à la sûreté de l’État » et « recel de détournement de fonds publics ».

La disqualification de ces quatre candidats a provoqué des manifestations et des arrestations. Un ancien ministre des droits de l’homme (2006-2007), Joel N’Guessan (sans relation avec le candidat), a notamment été emprisonné pendant deux semaines pour avoir « jeté le discrédit sur les décisions de justice et sur l’institution judiciaire dans son ensemble ». Il avait averti que l’exclusion de certaines personnalités politiques pourrait provoquer une crise nationale.

Electoral commission officials check the voter's roll as they count votes at a polling station in Abidjan on October 31, 2020. (Photo: AFP/Issouf Sanogo)

Des membres de la commission électorale vérifient les listes électorales et comptent les votes dans un bureau de vote à Abidjan, le 31 octobre 2020. (Photo: AFP/Issouf Sanogo)

Afin de rassembler leurs efforts, 25 partis de l’opposition ont formé en mars la Coalition pour l’alternance pacifique en Côte d’Ivoire (CAP-CI). Cependant, cette alliance ne s’est pas entendue pour présenter un candidat unique, ce qui souligne la fragmentation et les rivalités au sein de l’opposition.  La CAP-CI pourrait néanmoins jouer un rôle important si aucun candidat n’obtient une majorité de 50 % au premier tour, portant le scrutin à un second tour entre les deux candidats arrivés en tête du premier.

Les progrès notables accomplis dans les processus électoraux ivoiriens se trouvent éclipsés par la controverse suscitée par l’exclusion de ces candidats. La Commission électorale indépendante a supervisé une campagne d’inscription des électeurs robuste et simplifiée à la fin de l’année 2024, qui a permis d’ajouter 4,5 millions de nouveaux électeurs aux listes électorales. La campagne a été prolongée d’une semaine à la demande des partis d’opposition afin de permettre à un plus grand nombre de citoyens de s’enregistrer.

Les récentes élections législatives se sont largement déroulées de manière transparente et crédible. Lors des élections législatives de mars 2021, le RHDP a perdu 28 sièges, ramenant son total à 139 sur les 251 que compte la chambre. Lors des élections municipales et régionales de septembre 2023, le RHDP a remporté 123 des 201 municipalités et 25 des 31 régions. Alors que le PPA-CI de Laurent Gbagbo affirme que les votes ont été truqués, le problème majeur semble être la perte d’influence du PPA-CI, qui, depuis 2011, a boycotté toutes les élections.

La situation des médias s’est également améliorée ces dernières années, même si les journalistes font encore l’objet d’intimidations.

Les conditions pour les médias se sont également améliorées ces dernières années, bien que les journalistes fassent encore l’objet d’intimidations au cours de leurs enquêtes. Les journalistes craignent également qu’un projet de loi sur les communications électroniques, en cours d’examen par le Parlement, ne soit utilisé à mauvais escient pour entraver leur travail.

En étroite collaboration avec la société civile, la Haute Autorité pour la bonne gouvernance (HABG) du gouvernement ivoirien a également déployé des efforts soutenus pour lutter contre la corruption au cours de la dernière décennie. Cela s’est traduit par une amélioration constante de la place de la Côte d’Ivoire dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International, qui se situe aujourd’hui à 87 sur 180 pays, soit dans le premier tiers des pays africains.

Pour faire face à la menace croissante des groupes extrémistes violents qui traversent la frontière depuis le Burkina Faso et le Mali, le gouvernement ivoirien a lancé son Programme spécial du Nord en 2022. Alliant une présence sécuritaire accrue dans les régions frontalières du nord avec des investissements dans les infrastructures et des programmes sociaux ciblant les jeunes chômeurs, ce programme a contribué à atténuer l’activité des islamistes militants en Côte d’Ivoire. Citant la modernisation de ses forces armées et reflétant la confiance en soi croissante du pays, le président Ouattara a annoncé publiquement, au début de 2025, le retrait négocié de 600 militaires français qui étaient stationnés depuis longtemps en Côte d’Ivoire.

Des efforts soutenus pour lutter contre la corruption au cours de la dernière décennie se sont traduits par une amélioration constante de la place de la place de la Côte d’Ivoire dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International.

Les efforts déployés par la Côte d’Ivoire pour renforcer ses institutions démocratiques au cours de la dernière décennie ont généré des avantages tangibles pour les citoyens ivoiriens. L’économie a connu une croissance moyenne de 5 % par an au cours de cette période, portant le revenu réel par habitant à plus de 2 700 dollars, soit une augmentation de 80 % depuis 2011.

Les influences extérieures seront peut-être le principal obstacle aux élections ivoiriennes de 2025. Afin d’asseoir son influence sur des régimes autocratiques non redevables, la Russie a systématiquement tenté de saper les processus démocratiques sur le continent. Les campagnes agressives de manipulation de l’information visant à semer la méfiance à l’égard du gouvernement et la désillusion envers la démocratie en sont un élément clé. La Côte d’Ivoire est dans le collimateur de ces efforts, car c’est un pays francophone d’Afrique de l’Ouest, favorable à la démocratie, en faisant une cible privilégiée des efforts d’influence de la Russie.

De plus en plus, la Russie tente de semer la discorde en parrainant des personnalités locales influentes qui jouissent d’une plus grande crédibilité auprès des populations locales.

De plus en plus, la Russie tente de semer la discorde en parrainant des personnalités locales influentes qui jouissent d’une plus grande crédibilité auprès des populations locales. Parfois, cela se fait par l’intermédiaire d’un parti politique qui peut tirer profit des sentiments antigouvernementaux, un angle que certains membres du parti PPA-CI de Laurent Gbagbo semblent employer. Parmi la constellation d’organisations de façade russes ou parrainées par la Russie en Côte d’Ivoire figurent Solidarité panafricaniste Côte d’Ivoire, Alternative Citoyenne Ivoirienne, Jeunesse panafricaine Côte d’Ivoire, Mouvement Citoyen Panafricain Sursaut Africain, et Total Support for Vladimir Putin in Africa.

Ayant observé l’impact des campagnes de manipulation de l’information menées par la Russie ailleurs en Afrique de l’Ouest, le gouvernement ivoirien et les groupes de la société civile se sont organisés pour contrer ces récits intentionnellement déstabilisants en sensibilisant le public et en améliorant leur capacité à dénoncer ces tactiques.

L’élection présidentielle de 2025 en Côte d’Ivoire bénéficie d’années de travail encore en cours pour créer des institutions démocratiques solides. L’évolution de ces institutions au cours de l’année sera une question centrale à suivre. Pour que le processus réussisse, il faudra que les candidats en lice fassent preuve de leadership en exposant leur vision de l’avenir du pays sans tomber dans le piège des récits polarisants qui visent à remettre en cause les nombreux progrès réalisés par le pays au cours de la dernière décennie.