Élections présidentielles
23 novembre
En 2025, le paysage électoral de la Guinée-Bissau demeure marqué par l’agitation et l’incertitude — un lieu familier pour ce pays côtier d’Afrique de l’Ouest de 2 millions d’habitants qui a longtemps patiné d’une crise à l’autre.
Le président sortant, Umaro Sissoco Embaló, brigue un nouveau mandat. Il fait face à 11 candidats de l’opposition, y compris l’ancien président Jose Maria Vaz. Les candidats doivent obtenir 50 % des voix afin d’éviter un second tour. L’exclusion du principal rival d’Embaló, Domingos Simões Pereira, après un arrêt controversé de la Cour suprême en octobre, obscurcit cette élection. Cela continue une rivalité de longue date entre les deux hommes et soulève de sérieuses questions sur l’equité du scrutin.
La Guinée-Bissau devait se rendre aux urnes en décembre 2024. Cependant, le 4 novembre, Embaló avait arbitrairement reporté le scrutin. Les justifications, opaques, de ce report sont contestées par l’opposition comme étant inconstitutionnelles. Le retard a aussi mis le pays sur le chemin d’une crise constitutionnelle d’un an, marqué par la confusion sur le calendrier électoral et les étapes prises par la suite par Embaló pour consolider sa main mise sur le pouvoir.

Le président Umaro Sissoco Embaló. (Photo : DakarActu TV)
Certains observateurs affirment que le mandat électoral d’Embaló s’était achevé le 27 février 2025 et que des élections auraient donc dû être organisées avant cette date. Embaló soutenait en revanche que son mandat se terminait en septembre et que l’élection présidentielle pourrait donc, légalement, encore avoir lieu en novembre. Au-delà de prolonger son mandat, il semble qu’Embaló utilise le retard pour organiser les élections législatives en même temps que l’élection présidentielle, dans l’espoir de regagner une majorité parlementaire.
Embaló a aussi utilisé le retard pour tisser des liens plus forts avec la Russie, notamment en matière de coopération économique et sécuritaire. Cela suit un schéma selon lequel la Russie gagne davantage d’influence en Afrique de l’Ouest francophone et lusophone en soutenant les putschs et les autres revendications inconstitutionnelles du pouvoir.
Des visions concurrentes du rôle de l’exécutif dans le système semi-présidentiel bissau-guinéen sont au cœur du dysfonctionnement de la gouvernance du pays. En effet, dans ce système, le président est le chef de l’État alors que le premier ministre, choisi par le parlement, est le chef du gouvernement. C’est ce dernier qui choisit les ministres et fixe l’ordre du jour. Ce système a été adopté dans la Constitution de 1993 pour renforcer la séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le parlement et le judiciaire. Ces mesures avaient fait suite au règne de 19 ans du président João Bernardo Vieira qui avait concentré l’autorité au sein de l’exécutif et facilité ainsi les abus de pouvoir et l’impunité.
Le président du Parlement Domingos Simões Pereira et sa Plataforma Aliança Inclusiva-Terra Ranka (PAI-TR) — une coalition de petits partis s’associant au pilier du parti de libération, le Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde (PAIGC) — ont proposé des réformes constitutionnelles lors des élections législatives de juin 2023 afin de clarifier la nature des pouvoirs appartenant au président et au Premier ministre et de limiter les rivalités entre les deux rôles. Embaló, issu de l’ancien système présidentiel centré sur l’État et proche de l’armée, espérait au contraire obtenir une majorité parlementaire pour faire passer sa vision revancharde du pouvoir présidentiel dans une nouvelle constitution.
Le PAI-TR a remporté la victoire avec une majorité de 54-48 au Parlement. La coalition bénéficie également du soutien de 12 autres députés issus de partis alignés. Le résultat a effectivement limité la vision extensive de l’autorité présidentielle d’Embaló.
Embaló a réagi à ce revers parlementaire en créant un cabinet fantôme de « conseillers du président », composé d’anciens ministres et de responsables de la sécurité ayant des liens étroits avec l’armée et la police. Embaló a également tenté de nier l’autorité législative en dissolvant le Parlement à deux reprises (y compris en décembre 2023) en alléguant des tentatives de coup d’État, et en limogeant le Premier ministre élu par le Parlement, Geraldo Martins. L’opposition a été empêchée d’organiser des rassemblements, tandis que les partis alignés derrière celui d’Embaló ont été libres de se réunir.
Les actions d’Embaló ont perpétué la paralysie du gouvernement.
Ces actions ont perpétué la paralysie du gouvernement. Bien que le Parlement ait officiellement repris ses travaux en septembre 2024, les députés ont été empêchés d’entrer dans l’Assemblée nationale, la maintenant donc fermée — un résultat que M. Pereira a qualifié de coup d’État constitutionnel.
Le report des élections présidentielles de 2024 par Embaló s’inscrit dans un schéma où ce dernier se débarrasse des processus institutionnels établis dans le but de créer des mécanismes alternatifs qui prolongent son mandat et lui permettent d’interpréter l’autorité exécutive de manière expansive.
La confusion qui règne lors des élections s’inscrit dans une longue période d’instabilité en Guinée-Bissau.
La Guinée-Bissau a connu quatre coups d’État et plus d’une douzaine de tentatives de coup d’État, tout en subissant 23 ans de gouvernement direct ou militaire depuis son indépendance du Portugal en 1973. De même, des coups de feu et des rumeurs de tentatives de coup d’État ont été signalés dans la capitale du pays, Bissau, depuis le report des élections de 2024 par Embaló en novembre. Autre reflet du manque continu d’unité dans l’armée, Embaló a arrêté plusieurs hauts officiers militaires en octobre 2025, alléguant qu’ils préparaient un putsch.
Un ancien général de brigade de l’armée, Embaló s’était présenté à la tête du Movimento para Alternância Democrática, Grupo dos 15 (Madem G15) — un parti dissident du PAIGC — lors des élections présidentielles de 2019. Il avait obtenu 53,5 % des voix contre 46,5 % pour Pereira dans des résultats contestés.
En Guinée-Bissau, l’autorité gouvernementale est souvent synonyme de contrôle du patronage. Cela va du trafic de stupéfiants à l’exploitation forestière illégale, en passant par le contrôle des marchés publics et le détournement des recettes fiscales. La Guinée-Bissau est depuis longtemps considérée comme la principale plaque tournante du trafic de cocaïne en Afrique de l’Ouest pour les cartels de la drogue d’Amérique latine. Il semblerait que la contrebande de stupéfiants ait augmenté sous Embaló, la dernière grande saisie de drogue datant de 2024. La Guinée-Bissau est classée 158e sur 180 pays dans le monde selon l’indice de perception de la corruption de Transparency International.
Cet héritage de favoritisme est profondément lié aux services de sécurité.
Cet héritage de favoritisme est profondément lié aux services de sécurité. L’armée et la police ont toujours été utilisées par les dirigeants politiques pour protéger leurs intérêts politiques. Cette politisation a, à son tour, incité les dirigeants militaires à utiliser leurs positions officielles pour poursuivre leurs intérêts financiers et, parfois, à monter des coups d’État contre leurs maîtres politiques — un autre facteur de la volatilité de la Guinée-Bissau.
L’instabilité persistante de la Guinée-Bissau a eu un impact sur la qualité de vie de ses citoyens. Environ deux tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et, avec un taux de mortalité infantile de 43 décès pour 1 000 naissances vivantes, le pays est à la traîne du continent pour de nombreuses mesures de développement. L’amélioration des services de santé et d’éducation a été un élément clé de la plate-forme de campagne victorieuse du PAI-TR lors des élections législatives de 2023 et sera probablement aussi au centre des élections présidentielles de 2025.
L’élection de 2025 a donc des implications significatives non seulement pour les priorités politiques de la Guinée-Bissau, mais aussi pour son modèle de gouvernement et son système d’équilibre des pouvoirs.

Des personnes attendant à l’extérieur d’un bureau de vote à Bissau tôt le 24 novembre 2019, lors de l’élection présidentielle en Guinée-Bissau. (Photo : AFP)
Malgré sa longue tradition d’instabilité politique, la Guinée-Bissau a également connu des élections et des alternances relativement compétitives. Cela est dû, en partie, à la composition professionnelle de la Commission électorale nationale (CEN). Le secrétariat exécutif de la CEN est composé de magistrats nommés par le Conseil supérieur de la magistrature et élus par les deux tiers du Parlement pour un mandat de quatre ans. Les dissolutions du Parlement ont toutefois empêché de pourvoir les postes vacants au sein du secrétariat exécutif, ce qui a renforcé l’incertitude quant aux préparatifs des élections.
La société civile bissau-guinéenne est une colle qui aide le pays à surmonter les nombreuses tempêtes politiques auxquelles il est confronté, y compris les attaques violentes contre les journalistes critiques du gouvernement. En aout 2025, les chaines publiques portugaises PTP et PDP ont été empêchées de travailler en Guinée-Bissau. Cependant, le gouvernement a activement réprimé les manifestations avant le scrutin. Malgré ces revers, les acteurs de la société civile continuent de faire pression pour obtenir des réformes qui institutionnaliseraient une plus grande transparence et une meilleure surveillance des fonds publics et de l’élaboration des politiques publiques afin qu’ils servent les intérêts des citoyens.
Le rôle actif de la société civile dans les élections de 2025 sera déterminant pour la crédibilité des résultats.
La Guinée-Bissau a également bénéficié au fil des ans d’engagements régionaux et internationaux. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dirigée par le Sénégal, la Communauté des pays lusophones, l’Union européenne, le Portugal, la France et le Fonds monétaire international se sont tous engagés à aider la Guinée-Bissau à se stabiliser. Entre autres initiatives, cela s’est traduit par le déploiement d’opérations de paix prolongées, un soutien financier et la participation à des négociations avec des tiers. Cet engagement régional est aussi mis à l’épreuve durant cette période électorale. En mars 2025, une délégation de la CEDEAO a été forcée de rapidement quitter le pays après qu’Embaló a menacé de l’expulser.
Au-delà de la question de savoir qui sera le vainqueur du scrutin, l ‘histoire électorale de la Guinée-Bissau sera de savoir comment créer et maintenir une dynamique en faveur d’un système de gouvernement stable et des garde-fous institutionnels contre les abus de pouvoir de l’exécutif.
Guinée-Bissau : Poursuite des turbulences dans la lutte pour restreindre le pouvoir exécutif