Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA) a le plaisir de publier un article invité consacré aux partenariats locaux et régionaux, rédigé par M. Martin Ewi, analyste à l’Institute for Security Studies – Africa (ISS-Africa), dont les travaux ont récemment porté sur la lutte contre la criminalité transnationale organisée dans le cadre du projet « Renforcer la capacité de l’Afrique à répondre plus efficacement à la criminalité transnationale organisée » (ENACT). Fort d’une longue collaboration avec le CESA — d’abord dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, puis dans ceux de la sécurité maritime et de la lutte contre la criminalité organisée, notamment à travers la diffusion de l’Indice ENACT de la criminalité organisée — M. Ewi a joué un rôle clé dans les efforts conjoints du CESA et de l’ISS-Africa visant à renforcer les capacités des dirigeants et décideurs africains afin de catalyser des solutions stratégiques face aux défis sécuritaires posés par la criminalité organisée, tant par ses effets directs que par son financement du terrorisme et des conflits armés. Des liens vers les précédents webinaires de développement professionnel du CESA consacrés à l’Indice ENACT de la criminalité organisée sont disponibles ici.

La fin du projet ENACT met en évidence la nécessité d’actions soutenues pour consolider les progrès substantiels réalisés dans la lutte contre la criminalité organisée en Afrique. Pendant plus de neuf ans, le projet ENACT a été à l’avant-garde de la lutte contre la criminalité transnationale organisée (CTO) sur le continent, dépassant largement les attentes. Conçu en 2016 grâce à un financement généreux de l’Union européenne (UE), le projet visait à soutenir des actions ciblant des crimes prioritaires tels que la migration illégale, la traite et le trafic des êtres humains, le trafic de drogues, le trafic d’armes, et les crimes financiers.
Le projet a été mis en œuvre par un consortium de trois institutions — l’Institute for Security Studies (ISS-Africa), INTERPOL, et la Global Initiative against Transnational Organized Crime (GITOC). Ensemble, ces trois organisations ont apporté une combinaison rare et complémentaire d’avantages comparatifs en matière d’expérience et d’expertise dans les domaines de la recherche, de l’élaboration des politiques publiques, et du renforcement des capacités des acteurs du secteur de la sécurité en Afrique.
Conçu comme un dispositif à volets multiples destiné à compléter les efforts de l’UE et d’autres programmes visant à renforcer les capacités continentales, régionales et nationales de lutte contre la CTO en Afrique, ENACT est devenu le premier programme majeur, complet, et panafricain de ce type exclusivement consacré à la criminalité organisée. Son ampleur et sa conception étaient sans précédent, rompant avec les approches fragmentaires et ad hoc qui caractérisaient jusque-là les études et les réponses politiques à la criminalité organisée en Afrique. Le principal problème résidait dans l’absence de données systématiques et d’analyses fondées sur des preuves offrant des perspectives multidimensionnelles et structurelles sur les causes profondes de la criminalité organisée en Afrique. Cette lacune privait le continent d’une compréhension globale de la criminalité organisée et de l’ampleur réelle de sa pénétration et de son impact sur les États africains. L’ignorance généralisée des États, la négligence étatique et, dans de nombreux cas, la complicité des États dans la propagation de la criminalité organisée ont contribué à des réponses politiques minimalistes, fragmentées, et inefficaces.
L’objectif principal du projet ENACT était d’améliorer les connaissances, les données, et les analyses fondées sur des preuves concernant la criminalité organisée, afin d’en mieux comprendre les impacts sur la gouvernance, le développement, la sécurité humaine, et la fragilité des États en Afrique. En effet, l’un des principaux sujets de préoccupation de l’Union européenne concernait les effets néfastes de la criminalité organisée sur le développement économique du continent. Dans cette perspective, ENACT poursuivait également un objectif de développement, en cherchant à atténuer cette dynamique. Cela s’est notamment traduit par la volonté du projet de renforcer la sensibilisation, les capacités stratégiques, l’assistance technique, et la coopération entre les acteurs du secteur de la sécurité, y compris les décideurs politiques, les acteurs de la chaîne pénale, ainsi que les institutions pertinentes de la société civile et du monde académique.
Trois axes majeurs — qualifiés de « produits phares » — ont constitué les principaux résultats du projet, tous nouveaux et sans précédent. Le premier était un Centre de ressources africain sur la criminalité transnationale organisée, une plateforme numérique dynamique et hautement interactive offrant un espace d’échange aux praticiens des politiques publiques et aux autres acteurs engagés dans la lutte contre la criminalité organisée. Avec plusieurs millions de consultations, ce site est devenu la principale plateforme de publication des recherches, données, actualités, et autres ressources du projet sur la criminalité transnationale organisée en Afrique.
Le deuxième produit phare était l’Indice africain de la criminalité organisée, un outil de recherche et d’élaboration des politiques permettant de mesurer la prévalence, la pénétration, l’impact et les tendances de la criminalité organisée, ainsi que la résilience des États.
Le troisième élément phare du projet était constitué par les Observatoires régionaux de la criminalité organisée, animés par des coordinateurs régionaux (ROCO). Ces observatoires ont été mis en place dans les cinq régions géopolitiques du continent afin de collecter et de publier des données sur la criminalité organisée. Outre la recherche et le suivi régulier de leurs régions respectives, les ROCO ont mené des activités de concertation avec les parties prenantes, notamment des décideurs politiques, des forces de l’ordre, des institutions de la chaîne pénale, des acteurs de la société civile et du secteur privé, ainsi que des organisations régionales et internationales. D’autres composantes phares du projet comprenaient des recherches prospectives sur des enjeux clés de la criminalité organisée en Afrique et des études fondées sur des données événementielles relatives aux principales formes de criminalité organisée sur le continent.
Au cours de ses neuf années d’existence, ENACT a enregistré des résultats remarquables. Dans le domaine de la recherche et de l’analyse, le projet a publié plus de 500 documents, dont 4 rapports continentaux, 40 notes de politique publique, 64 articles de recherche, 23 rapports d’INTERPOL, 330 articles Observer, 63 rapports de tendances, 12 notes explicatives, 4 publications diverses et 27 communiqués de presse. Cet important corpus de connaissances éclaire de multiples aspects de la criminalité organisée en Afrique, notamment la fragilité du continent, le développement et la circulation des marchés criminels, leur prévalence, les tendances émergentes et les dommages qu’ils causent, ainsi que leurs liens avec d’autres formes de criminalité telles que le terrorisme et l’extrémisme violent. Il dresse également un état des lieux des réponses du continent, les évalue et formule des recommandations pour relever les défis et renforcer la résilience face à la criminalité organisée.
Alors que le projet arrive à son terme, il est essentiel que les États africains, les organisations panafricaines, le CESA, et les autres acteurs du secteur de la sécurité maintiennent l’élan généré par ENACT en menant des actions systématiques et robustes contre la criminalité transnationale organisée.
L’apport fondamental de l’Indice au débat sur la criminalité organisée en Afrique réside dans sa définition opérationnelle de ce qui constitue la criminalité organisée. L’Indice classe celle-ci en 15 grands marchés criminels qui, conjointement avec les acteurs criminels, servent à mesurer le niveau de criminalité. Il évalue également la résilience des États, en examinant les mesures et mécanismes mis en place pour combattre ou prévenir la criminalité organisée. La relation entre criminalité et résilience offre un cadre analytique complet pour déterminer précisément les sources de la fragilité des États et de leur vulnérabilité face à la criminalité organisée. Réfléchissant à ces implications, le Dr Luka Biong Deng, professeur associé distingué au CESA et membre du Conseil consultatif d’experts d’ENACT, a souligné lors du lancement de l’édition 2025 de l’Indice de la criminalité organisée à Nairobi : « La trajectoire observée dans l’Indice africain de la criminalité organisée constitue un signal sans équivoque : lorsque la criminalité progresse parallèlement à l’affaiblissement des réponses étatiques, la gouvernance sécuritaire est érodée dans ses fondements mêmes. Pour relever ce défi, les États africains et les organisations régionales doivent adopter une approche holistique et centrée sur les populations, reliant sécurité, développement, et gouvernance — non seulement pour contenir la criminalité organisée, mais aussi pour rétablir la confiance entre les citoyens et l’État. »
ENACT n’a pas été conçu comme d’autres projets qui se limitent à identifier les problèmes sans proposer de solutions. Dans ce contexte, ENACT a joué un rôle catalyseur dans le renforcement des capacités des États à lutter efficacement contre la criminalité organisée. Comme indiqué précédemment, le renforcement des capacités et l’assistance technique constituaient des composantes essentielles du projet. Dans ce domaine également, ENACT a affiché un bilan solide. Au cours de son existence, le projet a organisé 145 événements, dont 45 actions de formation (ateliers régionaux, ateliers nationaux, ateliers interrégionaux et exercices de formation sur le terrain), réunissant près de 8 300 agents des forces de l’ordre issus de 54 pays africains. Sur ces 145 événements, 100 prenaient la forme de séminaires, tables rondes, réunions de validation et autres colloques (en ligne, hybrides ou en présentiel), auxquels ont participé 3 279 personnes. Afin de renforcer la sensibilisation aux différentes problématiques liées à la criminalité organisée, le projet a également produit plus de 90 vidéos et documentaires, diffusés à grande échelle à travers le continent.
Le projet a soutenu de nombreuses initiatives de lutte contre la criminalité organisée portées par des organisations panafricaines, notamment l’Union africaine, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la Communauté des États sahélo-sahariens, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, la Communauté d’Afrique de l’Est, ainsi que des organisations régionales de coopération policière telles que l’Organisation de coopération des chefs de police d’Afrique de l’Est, le Comité des chefs de police d’Afrique centrale, le Comité des chefs de police d’Afrique de l’Ouest et l’Organisation régionale de coopération des chefs de police d’Afrique australe. Le projet a aidé ces organisations à élaborer divers rapports sur la criminalité organisée, ainsi que des instruments juridiques et politiques — protocoles, stratégies et résolutions — destinés à légiférer et à lutter contre les différentes formes de criminalité transnationale organisée. Parmi les documents clés figurent notamment le Protocole Mifugo révisé pour la prévention, la lutte, et l’éradication du vol de bétail en Afrique de l’Est (2021), le Projet d’accord interrégional sur la coopération en matière policière et pénale entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale (2018), l’Accord interrégional sur la coopération en matière policière et pénale entre l’Afrique de l’Est et l’Afrique centrale (2021), le Protocole révisé de la SADC sur les armes à feu (2019), la Stratégie intégrée de la SADC pour prévenir et combattre la criminalité transnationale organisée (2021) et son plan d’action de mise en œuvre 2022-2026, ainsi qu’une Évaluation régionale des menaces liées à la criminalité organisée en Afrique centrale (2024).
Grâce aux travaux antérieurs menés par les anciens auditeurs du CESA pour appliquer les enseignements issus des recherches du projet ENACT aux stratégies et politiques de leurs propres pays, ceux-ci peuvent continuer à mobiliser les chapitres de la communauté des anciens auditeurs du CESA et les « communautés d’intérêt » dédiées à la lutte contre la criminalité transnationale organisée, au contre-terrorisme, et à la sécurité maritime, afin de produire et de diffuser des connaissances sur les bonnes pratiques et de partager des informations essentielles pour répartir les charges et relever collectivement ces défis sécuritaires majeurs.
De nombreux anciens auditeurs du CESA ont également approfondi leur connaissance de l’Indice ENACT de la criminalité organisée et participé, depuis 2021, à des ateliers organisés conjointement par l’ISS-Africa et le CESA. Ces ateliers se sont concentrés sur l’application pratique des principaux éléments de l’Indice afin d’identifier les moyens de mobiliser les outils étatiques et sociétaux des pays africains pour lutter contre le trafic de drogues, d’armes et de personnes, ainsi que contre le trafic de bois précieux rares, de minerais artisanaux et d’autres ressources naturelles. Ces marchés criminels tendent souvent à « converger », affectant la sécurité mondiale et l’économie internationale, les acteurs criminels exploitant fréquemment plusieurs marchés simultanément pour accroître leurs profits, ce qui fragilise les efforts des acteurs du secteur de la sécurité, en particulier ceux chargés de la sécurisation des frontières étatiques.
Grâce aux travaux antérieurs menés par les anciens auditeurs du CESA pour appliquer les enseignements issus des recherches du projet ENACT aux stratégies et politiques de leurs propres pays, ceux-ci peuvent continuer à mobiliser les chapitres de la communauté des anciens auditeurs du CESA et les « communautés d’intérêt » dédiées à la lutte contre la criminalité transnationale organisée, au contre-terrorisme, et à la sécurité maritime, afin de produire et de diffuser des connaissances sur les bonnes pratiques et de partager des informations essentielles pour répartir les charges et relever collectivement ces défis sécuritaires majeurs. En février 2025, le CESA et l’ISS-Africa ont signé un Mémorandum d’intention académique (MOAA), renforçant la coopération entre les deux institutions pour mieux répondre aux défis de la sécurité humaine en Afrique.
Le CESA est disposé à mettre l’auteur en relation avec tout ancien auditeur ou membre de la communauté qui connaîtrait des sources de financement permettant à ENACT de poursuivre ses travaux sur l’indice de criminalité organisée et les initiatives connexes.