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Burkina Faso : le défi de la démocratisation incomplète

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

10 mars 2015

Photo: Z. Wanogo / VOA

Des protestations spontanées par des centaines de milliers de Burkinabés suite aux démarches du Parlement en octobre 2014 de modifier la Constitution pour prolonger le mandat de 27 ans du président Blaise Compaoré, a entraîné l’abandon rapide et inattendu du pouvoir par le leader de longue date. Des luttes ultérieures sur la trajectoire de la transition du Burkina Faso mettent en évidence quatre questions sous-jacentes qui ont alimenté la crise et vont façonner les perspectives du pays pour la démocratie.

Premièrement, le rôle de l’armée dans la vie politique, plus particulièrement de la Garde Présidentielle. Cette question est au cœur de la lutte actuelle sur la transition politique du Burkina Faso. Les groupes de la société civile et certains partis politiques ont appelé à la dissolution du Régiment de la Sécurité Présidentielle (Presidential Security Regiment soit RSP), une force d’élite de 1 200 membres consacrée à la protection du président évincé après le soulèvement civil. Le RSP, comme c’est le cas dans d’autres pays africains, est nettement mieux équipé, formé et supervisé que le reste de l’armée du Burkina Faso. Ils ont également joué un rôle politique actif dans la définition des priorités et l’élaboration des politiques du gouvernement – un rôle auquel le RSP est réticent à renoncer.

Deuxièmement, la crise révèle une culture profondément enracinée de protestation sociale et politique largement pacifique des Burkinabés qui remontent aux années 1960. Six ans après l’indépendance en 1966, les syndicats ont organisé des grèves massives pour protester contre le budget d’austérité du Président Maurice Yaméogo. Lorsque le président n’a pas répondu à leurs demandes, les nationalistes ont demandé au chef d’état-major de l’armée, le Colonel Sangoulé Lamizana, de prendre le commandement – et ce fut le premier coup d’État du pays. La culture du Burkina Faso des manifestations politiques organisées, principalement dirigées par de puissants syndicats et les jeunesses, a continué dans les années 1970 et 1980, conduisant à l’effondrement de trois gouvernements successifs en 1979, 1980 et le coup d’État sans effusion de sang de 1983 qui a mis au pouvoir le leader charismatique, le Capitaine Thomas Sankara avec le soutien de la jeunesse civile. Blaise Compaoré, un ami proche de Sankara, a évincé son ancien compagnon par un coup d’État en 1987. Une fois au pouvoir, Compaoré a été contraint à plusieurs reprises de faire des concessions face à de massives manifestations.

Troisièmement, il y a la demande de justice et de responsabilisation. Avant les manifestations de 2014, le défi le plus sérieux pendant le mandat de Compaoré a eu lieu en 1999, lorsque les manifestants ont exigé de situer les responsabilités après  le meurtre du journaliste populaire Norbert Zongo pour lequel beaucoup de Burkinabés blâmaient le gouvernement. Compaoré a atténué les manifestations en instituant une commission d’enquête indépendante sur la mort du journaliste. Toutefois, en 2011 des manifestations de masse ont éclaté dans tout le pays après la mort suspecte d’un autre militant de la société civile, leader étudiant, Justin Zongo (aucun rapport avec le journaliste assassiné) alors qu’il était en garde à vue. Ces manifestations ont pris plus d’ampleuren incluant des griefs sur le mauvais état de l’économie du pays et ont fini par fusionner avec des mutineries dans plusieurs unités militaires. Pour les maîtriser, Compaoré a offert des subventions alimentaires et une augmentation des salaires  pour les fonctionnaires  et pour l’armée.

La demande d’imputabilité et de justice remonte à la mort de Thomas Sankara, l’homme crédité d’avoir donné au  Burkina Faso son nom, qui signifie « la terre des gens incorruptibles ». Sankara est également connu pour la promotion de l’éducation et de l’autosuffisance, ainsi que la réduction de la pauvreté – et reste une source d’inspiration pour de nombreux jeunes. De nombreux Burkinabés tiennent encore Compaoré responsable de la mort de Sankara, une vue qui fût l’origine de nombreuses protestations au Burkina Faso.

Dans la lutte actuelle de transition, les dirigeants de la société civile ont codifié la demande de justice en incluant au projet de charte transitoire, une disposition pour la création d’une Commission pour les Réformes et la Réconciliation à l’échelle Nationale. Cette Commission est chargée d’enquêter sur les causes des violations des droits humains au Burkina Faso en vue de recommander des mesures institutionnelles et sociales pour favoriser la réconciliation des communautés.

La quatrième considération est l’évolution des attentes pour la démocratie chez les Burkinabés, plus particulièrement la jeunesse. Un thème clé des manifestations du Burkina Faso a été la demande de plus importants contrôles sur le pouvoir du gouvernement. En 1999, les manifestants ont réussi à faire passer une résolution limitant les mandats présidentiels, l’une des premières tentatives réussies en Afrique à instaurer des limites du mandat. C’est la tentative de renverser cette disposition constitutionnelle qui a conduit à l’éviction de Compaoré au cours de la crise de 2014. La demande d’une gouvernance responsable est reflétée par l’insistance des leaders de la Société Civile, que les civils, et non  l’armée, devraient être chargés de la transition. La poursuite de l’activisme de la société société civile pendant la période de transition est le résultat d’une « démocratisation incomplète » du Burkina Faso. Ils se rendent compte que les efforts passés de réforme ont été détournés par les dirigeants militaires rusés qui éprouvaient certaines réticences à abandonner les rênes du pouvoir. Informés par des expériences vécues ailleurs sur le continent et par un meilleur accès aux informations et à la technologie de communication, les leaders de la société civile sont déterminés à rester engagés dans le processus politique afin que les intérêts de la société dans son ensemble soient représentés dans la finalité de l’accord .

Compte tenu de la longue histoire du Burkina Faso avec une armée politisée, des manifestations organisées, un désir absolu de réconcilier le passé, et une demande de réformes politiques et institutionnelles, le pays se trouve à un carrefour. La navigation de ces tensions concurrentes façonnera les perspectives du Burkina Faso pour la démocratie et la stabilité pour les années à venir.

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