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Questions et réponses : Développer des stratégies de sécurité nationale inclusives en Afrique

Par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique

15 February 2017

Sierra Leone police

Les modèles et les concepts de sécurité nationale à travers le monde ne sont pas toujours applicables au continent africain, et de ce fait, peu de pays africains disposent d’une stratégie de sécurité nationale officielle. Par exemple, tandis que la plupart des stratégies de sécurité nationale sont entièrement orientées vers l’extérieur, les plus graves menaces de sécurité de nombreux pays africains sont internes. Ces défis de sécurité à base sociétale concernent souvent des acteurs non étatiques plutôt que des forces militaires conventionnelles. En outre, le concept de sécurité est souvent défini en termes de survie du régime et, de ce fait, l’appareil de sécurité de l’État a été organisé afin de protéger le régime et pas nécessairement ses citoyens.

L’environnement de la sécurité de l’Afrique contemporaine exige un modèle différent. Ce modèle formule la sécurité en termes plus inclusifs, place le citoyen au cœur de l’État et prend en compte la nature complexe des menaces auxquelles se trouve confronté le continent africain. Pour mieux comprendre ces dynamiques, Assis Malaquias, professeur d’économie de la défense et de gestion des ressources au Centre d’études stratégiques de l’Afrique, examine l’état actuel des stratégies de sécurité nationale sur le continent et offre certaines perspectives et leçons essentielles.

Pourquoi certains pays africains ont-ils des stratégies officielles de sécurité nationale alors que d’autres n’en ont pas ?

Malheureusement, dans de nombreux contextes africains, le concept de sécurité nationale est perçu comme étant le domaine d’un cercle restreint d’experts sur la sécurité et de leaders du gouvernement. Cette approche limitée est l’antithèse de la notion de sécurité citoyenne. Les pays qui ont su réunir sécurité de l’État et sécurité citoyenne ont mieux réussi à générer une orientation de stratégie de sécurité nationale significative.

L’expérience de l’Afrique du Sud est riche en enseignements. Durant l’apartheid, les documents du gouvernement relatifs à la politique de sécurité n’étaient pas axés sur le citoyen. Toutefois depuis 1994, le pays a adopté une stratégie de sécurité nationale qui est constamment revue et actualisées. La différence dans l’ère post-apartheid est évidente car la sécurité a été conceptualisée de manière à placer le citoyen au centre du paradigme de sécurité et du plus vaste cadre de réformes démocratiques et constitutionnelles, de conceptions institutionnelles et de normes.

Par contraste, les pays qui définissent la sécurité en termes de survie du régime, tout en insistant seulement sur l’élément militaire du pouvoir national, ont rarement l’incitation et la volonté politique de concevoir des stratégies nationales qui couvrent les plus vastes dimensions de la sécurité. De plus, le processus de développement de stratégie de sécurité nationale est transparent, tant dans sa conception que dans son véritable contenu. De même, si les leaders nationaux considèrent la sécurité comme étant du ressort de l’État, les stratégies de sécurité, si elles existent, ne seront pas publiées. Cette situation gêne la capacité de nombreux pays africains à intervenir face aux menaces et à agir car la préoccupation quant à la sécurité du régime et la confiance excessive en l’instrument militaire cachent les autres défis sur la sécurité au sein de la société.

Dans quelle mesure les pays africains ont-ils adopté le plus vaste concept de sécurité citoyenne ?

Ce processus a été lent et marqué par une farouche résistance. De fortes initiatives pédagogiques seront nécessaires pour étendre les débats nationaux et recadrer la sécurité nationale grâce à des paramètres plus inclusifs qui placent le citoyen au centre du débat. Si la protection des citoyens est l’objectif d’une stratégie, les citoyens devront alors faire partie du processus. Quoi qu’il en soit, la vaste majorité des Africains voient encore la sécurité comme une dimension militaire et apprécient rarement le rôle de l’individu. Dans leurs rencontres quotidiennes avec les agents de la sécurité, les citoyens croient souvent que la police, la gendarmerie ou l’armée emploie la force pour fournir la sécurité.

Par ailleurs, le personnel en uniforme est principalement utilisé pour réprimer les divergences et neutraliser les opposants, créant ainsi un climat de peur et de méfiance. Il en résulte une situation au sein de laquelle l’uniforme est perçu comme source d’insécurité, et ceux qui actionnent les mécanismes coercitifs ne sont pas pressentis comme étant des fonctionnaires mais plutôt comme des exécuteurs.

La question clé qui doit guider l’engagement international est : La sécurité de qui?

Le processus de développement d’une stratégie de sécurité nationale devrait considérer la manière avec laquelle le pouvoir est exercé par les autorités au pouvoir, la nature de la relation entre les agences de sécurité et les citoyens, et le niveau de volonté politique de l’inclusion. Il convient de noter qu’une stratégie de sécurité nationale devrait être la concrétisation des aspirations du citoyen et devrait soutenir de plus vastes objectifs en matière d’économie et de développement. Ayant vu le jour dans les dix dernières années, ce sentiment est encore nouveau et exigera plus de temps pour se développer pleinement.

Quels sont certains des cas les plus marquants ?

Au Liberia, en Sierra Leone et en Afrique du Sud, le concept de sécurité a été placé dans un cadre axé sur le citoyen, intégré en une réforme exhaustive, une justice transitionnelle et un solide engagement à la transformation et la reconstruction démocratique. L’Île Maurice, l’une des plus robustes démocraties du continent, a institutionnalisé la conception de stratégies de sécurité nationale inclusives qui sont régulièrement mises à jour pour répondre à des développements globaux et régionaux, ainsi que des attentes et des besoins de la population.

South Africa defense review meeting

L’Afrique du Sud se détache dans trois domaines. Premièrement, la défense, les chercheurs en matière de sécurité nationale et la société civile ont mené des débats publics qui ont placé la sécurité au cœur de la démocratie post-apartheid et du programme de réconciliation. Deuxièmement, des mécanismes ont été créés afin de promouvoir la participation publique et l’interaction à tous les niveaux du processus de développement de la stratégie. Troisièmement, un Examen de défense exhaustif fut institué comme mécanisme visant à actualiser la stratégie de sécurité nationale en harmonie avec l’environnement évolutif. Le premier stade a eu lieu en 1998 et comprenait trois conférences consultatives nationales, deux séries d’ateliers régionaux organisés dans chacune des neuf provinces sud-africaines, et plus de 90 soumissions par des parties intéressées, telles que des églises, des ONG et des leaders de la communauté.

Ce processus est entré dans la pratique habituelle de développement de politiques nationales en Afrique du Sud, et a permis de vulgariser les débats nationaux sur la sécurité et de créer un consensus parmi le public, la branche exécutive et la branche législative ayant facilité l’allocation de ressources. Ce processus a aussi créé un environnement porteur pour des ONG axées sur la sécurité nationale ; un grand nombre d’entre elles ayant été appelées dans le cadre de la rédaction de sections de documents sur la sécurité nationale.

La sécurité nationale a de nombreuses dimensions – économique, sociale, environnementale, diplomatique, numérique et de développement, entre autres. … Une bonne stratégie de sécurité nationale équilibre les menaces et les opportunités.

L’une des principales leçons à tirer de l’expérience sud-africaine est le fait que le concept de sécurité a été redéfini et formalisé en documents. Le citoyen a été placé au cœur de l’État. Les institutions gouvernementales ont, à leur tour, été réorientées afin de servir les citoyens plutôt que de les opprimer comme c’était le cas durant l’apartheid. Ainsi, dans le contexte sud-africain, l’État et les citoyens ont tendance à se voir, chacun, comme un complément de l’autre. Les citoyens protestent fréquemment contre les actions gouvernementales qu’ils rejettent mais ils voient l’État comme l’un des leurs. Il s’agit d’un changement fondamental dans les relations entre l’État et la société civile soutenant une plus vaste culture de prise de stratégie inclusive et participative.

Comment développer la prise en main par l’État du processus de développement de la stratégie nationale ?

Les partenaires externes entendent trop souvent œuvrer avec des institutions gouvernementales pour développer des stratégies de sécurité nationale car les États ont plus de facilité à travailler avec d’autres États par le biais d’institutions existantes. Il est beaucoup plus compliqué de travailler directement avec les citoyens et la société civile, compte tenu de la complexité et de la diversité des acteurs de la société civile.

Pour formuler l’engagement international, il convient de déterminer à qui doit profiter la sécurité. Si la stratégie est définie par le régime, le produit fini ne bénéficiera d’aucune prise en main par le public et reflètera uniquement des perspectives externes. Si l’objectif consiste à réaliser une stratégie de sécurité nationale inclusive, telles que celles qui ont été développées en Île Maurice, en Sierra Leone, au Botswana et en Afrique du Sud, le citoyen se doit alors d’être au cœur du processus.

En fin de compte, une stratégie de sécurité nationale devrait être perçue comme une « chambre d’écho » pour les voix des citoyens et la création d’un consensus. Le document n’est ainsi rien de plus qu’une distillation de la volonté du peuple. Le rôle de la présidence ne consiste pas à écrire le document et à dicter comment il devrait être exécuté. Il devrait plutôt ancrer la stratégie de sécurité nationale sur les priorités de sécurité que les citoyens souhaitent voir traiter par leur gouvernement. Ce processus consultatif ne finit jamais car la stratégie doit être mise à jour sur une base régulière.

La prise en main est aussi étroitement liée aux institutions qui participent au processus de stratégie de sécurité nationale. Si le processus n’inclut pas toutes les agences qui devront le mettre en application, il ne sera pas accepté. De même, sans la participation du parlement, les processus de prise en main pour adopter la stratégie pourraient ne pas trouver de soutien.

Quel rôle les acteurs régionaux et internationaux devraient-ils jouer dans le développement de la stratégie de sécurité nationale ?

La conception d’une stratégie de sécurité nationale exhaustive est une entreprise complexe. La sécurité nationale revêt un grand nombre de dimensions – économiques, sociales, environnementales, diplomatiques, numériques et de développement, entre autres. Par ailleurs, la plupart des stratégies de sécurité nationale ont tendance à être réactives et donc axées sur les menaces dans l’orientation, par opposition à proactives et axées sur les possibilités. Une bonne stratégie de sécurité nationale équilibre les menaces et les possibilités. Elle saisit ainsi les éléments réactifs et proactifs de manière intégrée.

Les experts externes pourraient s’avérer utiles pour aider à soulever ces questions ainsi que le concept de sécurité inclusive axée sur le citoyen. Les partenaires étrangers peuvent offrir de précieuses compétences techniques, cependant leurs initiatives devraient s’accompagner de connaissances locales et de leur prise en main du processus. De cette manière, le processus de développement de stratégie de sécurité engendrera une stratégie significative et qui peut être mise en œuvre et maintenue pendant les années à venir.

Experts du CESA

  • Assis Malaquias, Professeur titulaire de la chaire académique en economie de la défense et gestion des ressources
  • Raymond Gilpin, Doyen des affaires académiques
  • Daniel Hampton, Chef d’état-major, Professeur de pratique, études de sécurité

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