Parlementaire : 1 juin
Les pratiques employées pendant ces scrutins vont façonner les normes électorales de l’Éthiopie pour les années à venir.
Les tensions persistantes autour du Tigré et les affrontements entre les forces fédérales et d’autres groupes séparatistes armés à caractère ethnique dans les régions d’Amhara et d’Oromia rendent le climat électoral encore plus tendu. L’une des principales priorités des élections sera donc d’assurer la sécurité pour permettre le vote (et l’inscription sur les listes électorales) dans le plus grand nombre possible de régions du pays.
Avec environ 500 000 soldats de la Force de défense nationale éthiopienne et 30 000 officiers de la police fédérale, le gouvernement dispose d’une capacité considérable pour assurer cette sécurité. Cependant, les possibilités de sabotage sont nombreuses.
La limite territoriale du Tigré occidental (aussi connu comme Welkait) est un point névralgique particulièrement contesté. La Commission électorale nationale d’Éthiopie (NEBE) a ordonné que ses circonscriptions organisent le scrutin en dehors de chacune des autorités régionales qui prétendent les contrôler (c’est-à-dire le Tigré ou l’Amhara). Les élections régionales devraient y être organisées à une date ultérieure. Le parti dominant au Tigré, le Tigray People’s Liberation Front (TPLF), a alimenté l’incertitude autour du scrutin en s’opposant à ces consignes et en appelant au rétablissement des conseils régionaux et de leurs dirigeants élus avant la guerre.
S’appuyant sur l’expérience acquise lors des élections de 2021 tenues pendant le conflit du Tigré, la NEBE a mis au point un système de classification sur la possibilité d’organiser des élections en fonction des conditions de sécurité. Selon les projections du système, les élections de 2026 auront lieu dans toutes les circonscriptions parlementaires du pays, mis à part 46, y compris chacune des 38 circonscriptions du Tigré. À titre de référence, le scrutin avait eu lieu dans 436 des 547 circonscriptions parlementaires lors des dernières élections.

Des partisans lors d’une campagne électorale à Addis-Abeba. (Photo : AFP/Yasuyoshi Chiba)
Les tensions persistantes en matière de sécurité sont en partie symptomatiques d’une faille fondamentale dans la constitution éthiopienne. Établie en 1991 sous l’égide du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), dominé par la minorité tigréenne, la Constitution consacre un modèle fédéral ethnique pour le pays. Malgré les avantages d’une décentralisation du pouvoir au profit des communautés locales dans un pays très peuplé et diversifié, le modèle fédéral ethnique, en superposant les juridictions ethniques, régionales et politiques (y compris le droit de faire sécession), crée des pressions centrifuges sur l’État, ce qui favorise la fragmentation. L’histoire a montré à maintes reprises que de tels modèles sont intrinsèquement instables. L’une des principales caractéristiques des conflits dans les régions du Tigré, de l’Amhara et de l’Oromia est le refus des milices ethniques de ces régions de déposer les armes et de s’intégrer dans une structure hiérarchique militaire unifiée.
Grâce à ces élections, le Premier ministre Abiy Ahmed Ali cherche à prolonger son mandat en conservant la majorité parlementaire avec son parti, le Parti de la prospérité. L’Assemblée parlementaire fédérale éthiopienne est un organe bicaméral composé d’une chambre de représentants du peuple (la House of People’s Representatives – HPR) de 547 membres, élus au suffrage direct et chargés de désigner le Premier ministre. Les 112 membres de la House of the Federation (HoF), la chambre haute du Parlement, sont élus au suffrage indirect par les conseils régionaux.

Le Premier ministre Abiy Ahmed sonne la cloche lors du lancement de la Bourse éthiopienne à Addis-Abeba, 10 janvier 2025.
(Photo : AFP/Amanuel Sileshi)
Abiy s’est forgé une image de réformateur et de modernisateur auprès de ses partisans. Cependant, il est critiqué pour sa consolidation du pouvoir et son intolérance face aux opinions divergentes.
Dès son entrée en fonction en 2018, Abiy a facilité la libération de milliers de prisonniers politiques et créé un espace politique et civique dans un pays qui n’a connu que diverses formes de gouvernements autoritaires. La Commission éthiopienne des droits humains a été créée pour assurer un contrôle indépendant des actions du gouvernement et a publié des rapports critiques à l’égard de l’administration Abiy, notamment pendant le conflit du Tigré. De même, la Commission nationale éthiopienne pour le dialogue a été créée en 2021 afin de faciliter un dialogue plus élargi visant à trouver un consensus sur des questions nationales difficiles, telles que l’identité, la formation de l’État et le système fédéral.
Abiy s’est fait le champion de la privatisation des entreprises publiques dans les secteurs des télécommunications, de l’aviation et de l’énergie. Cela inclut l’achèvement en 2025 du Grand barrage la Renaissance (GERD), d’une capacité de 6 450 MW, qui augmente considérablement la capacité énergétique du pays. Les réformes macroéconomiques, notamment la libéralisation du taux de change, ont contribué à stimuler les exportations et à attirer les investissements directs étrangers. Les revenus par habitant en Éthiopie ont augmenté de 22 % depuis 2018, mais restent inférieurs à 1 000 dollars par an.
Les critiques, quant à eux, affirment que le climat politique sous Abiy s’est détérioré ces dernières années. L’Autorité éthiopienne des médias a retiré la licence d’un important groupe de presse, Addis Standard, à l’approche des élections. Environ 43 journalistes auraient été détenus au cours de l’année écoulée, la plupart pour avoir couvert les conflits dans les régions du Tigré, de l’Amhara et de l’Oromia. Plusieurs médias étrangers ont été empêchés de faire des reportages sur les conflits. En avril 2025, le Parlement, dominé par le Prosperity Party, a adopté une loi qui augmente la responsabilité des journalistes en cas d’inexactitudes dans leurs reportages. La loi permet aussi au gouvernement d’intervenir dans le travail des journalistes en transférant les responsabilités en matière de surveillance des médias d’un organisme de réglementation semi-autonome à une personne nommée par le Premier ministre. Selon l’Indice sur la liberté de la presse dans le monde, l’Éthiopie est 148e sur 180 pays en matière de liberté de la presse.

Un agent de la police fédérale observe une foule rassemblée pour un festival oromo à Addis-Abeba. (Photo : AFP/Michele Spatari)
En juin 2025, le Parlement a également adopté un projet de loi sur la société civile et les médias qui, à l’instar des conditions restrictives imposées par l’EPRDF, accorderait au gouvernement des pouvoirs plus élargis pour restreindre les organisations de la société civile, en particulier celles qui œuvrent pour le contrôle de la gouvernance. Au cours de l’année écoulée, les autorités éthiopiennes ont suspendu cinq importants groupes de défense des droits humains. Même le travail de la Commission éthiopienne des droits humains a été parfois mis de côté.
Malgré ces difficultés, 48 partis d’opposition sont accrédités pour les élections de 2026. Une révision de la loi éthiopienne sur les élections, l’enregistrement des partis politiques et le code de conduite électoral, adoptée par la Chambre des représentants du peuple en juillet 2025, a abaissé le seuil de participation des partis au parlement de 15 % à 10 %, offrant ainsi plus d’opportunités aux partis d’opposition. De nombreux partis d’opposition ont formé des coalitions pour accroître leur portée nationale et tenter d’élargir leur représentation au sein de la Chambre des représentants du peuple, où ils n’ont que 55 sièges. Ces coalitions ont adopté une série de programmes, notamment le renforcement des processus démocratiques, la promotion des initiatives de consolidation de la paix dans tout le pays et le renforcement de l’unité nationale, entre autres. Le parti au pouvoir a choisi de ne pas présenter de candidats dans trois localités où l’opposition jouit d’un soutien particulièrement important (notamment au Tigré et en Amhara et à Addis Ababa).
L’élection doit permettre un équilibre entre la quête d’une plus grande émancipation et un modèle de fédéralisme ethnique qui accentue la polarisation.
Certains partis ethno-nationaux régionaux restent sceptiques quant à leur participation aux élections ou appellent à leur report dans l’attente de nouvelles réformes ou d’une amélioration de la sécurité. Certains partis ont tenté d’empêcher les inscriptions des électeurs afin de saper la légitimité du processus électoral. Le plus important parti régional est le Tigray People’s Liberation Front (TPLF). La Commission électorale nationale d’Éthiopie (NEBE) a révoqué le statut légal du TPLF en tant que parti politique en mai 2025 pour n’avoir pas tenu l’assemblée générale requise pour son réenregistrement. Cela a accru la perception d’une partie de la population de la région selon laquelle elle aurait été désaffranchie. Cependant, la révocation du statut légal du TPLF a permis à d’autres partis politiques moins importants du Tigré de s’unir afin de renforcer leur représentation.

Le Premier ministre Abiy Ahmed lors de la cérémonie d’inauguration du Grand barrage de la Renaissance. (Photo : AFP/Luis Tato)
Les élections de 2026 en Éthiopie sont également influencées par une dynamique régionale de plus en plus complexe. Avec la plus grande économie d’Afrique de l’Est estimée à environ 150 milliards de dollars et un portefeuille commercial en expansion, l’Éthiopie cherche à diversifier sa dépendance vis-à-vis des ports de Djibouti, par lesquels transitent 90 % des importations et des exportations de ce pays enclavé. Les craintes que l’Éthiopie n’établisse un port à Berbera, au Somaliland, ou ne tente de s’emparer d’Assab, en Érythrée, ont ravivé les tensions dans la région. L’Érythrée, qui a toujours des troupes dans le Tigré, a fait des avances au TPLF. L’Égypte, mécontente de la construction du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil, a simultanément renforcé son soutien à la Somalie.
L’Éthiopie est également la cible des rivalités des États du Golfe, bien qu’Addis ait une longue tradition d’équilibre entre ses partenariats régionaux et internationaux. Les Émirats arabes unis ont noué des liens particulièrement étroits avec l’Éthiopie, lui accordant 2,3 milliards de dollars d’aide financière dans le domaine des énergies renouvelables et de projets d’infrastructure, dont un projet de 400 millions de dollars pour la construction d’un réseau routier reliant le port de Berbera au Somaliland. Le rapprochement entre Addis et les Émirats arabes unis est aussi la source d’informations selon lesquelles l’Éthiopie serait devenue une base arrière pour les forces de soutien rapide au Soudan et, inversement, renforcerait des liens entre les forces armées soudanaises et l’Érythrée. L’Arabie saoudite, quant à elle, a renforcé sa présence à Djibouti, pays voisin.
Les élections éthiopiennes de 2026 représentent donc un exercice d’équilibre à plusieurs niveaux. Étant donné son expérience limitée en matière d’élections compétitives, les pratiques employées lors de ces scrutins façonneront les normes électorales du pays pour les années à venir. Il en sera ainsi malgré la persistance des combats dans certaines régions du pays, qui créent des opportunités pour les semeurs de troubles et pourraient inhiber le scrutin. L’élection doit simultanément trouver un équilibre entre la recherche d’une plus grande émancipation et le modèle de fédéralisme ethnique éthiopien qui, en même temps, accentue la polarisation. L’Éthiopie fait face à chacune de ces préoccupations internes dans un contexte régional de plus en plus agité. La manière dont l’Éthiopie gère ses élections tout en conciliant ces intérêts divergents en dira long sur sa maturité politique et sur son influence durable dans la région.
Éthiopie : Élargir la représentation tout en gérant les forces centrifuges