La lutte contre le financement du terrorisme en Afrique de l’Est

Pour vaincre Al-Shabaab et les autres groupes terroristes en Afrique de l’Est, il faudra affaiblir leurs capacités de génération de revenus de plus en plus sophistiquées grâce à une coordination nationale et régionale renforcée.


Les groupes terroristes d’Afrique de l’Est maîtrisent de mieux en mieux les moyens de générer des revenus, notamment l’extorsion, le blanchiment d’argent, les plateformes de paiement mobile, les réseaux hawala, les cryptomonnaies et la contrebande d’or. (Photos : AFP/Eric Lafforgue/Hans Lucas et AFP/Stringer)

Les groupes terroristes tels qu’Al-Shabaab et l’État islamique en Somalie (EI-S) constituent une menace persistante et en constante évolution pour la sécurité que ce soit en Afrique de l’Est ou à l’échelle internationale.

Les liens de plus en plus étroits entre Al-Shabaab et le groupe paramilitaire houthi au Yémen en sont une illustration. Grâce à des réseaux de facilitation de plus en plus sophistiqués et transnationaux, ces échanges à travers le golfe d’Aden ont accru la menace terrestre que représentent ces deux groupes, ainsi que leur capacité à perturber la voie maritime commerciale vitale qui traverse la mer Rouge.

Al-Shabaab est devenu une entité hybride qui brouille les frontières entre le terrorisme et la criminalité organisée transnationale.

Les liens entre Al-Shabaab et Al-Qaïda, ainsi que ceux entre l’EI-S et l’État islamique, soulignent encore davantage le risque que certaines régions d’Afrique de l’Est puissent servir de refuges pour des opérations terroristes à l’échelle mondiale.

Al-Shabaab a mis en place une capacité sophistiquée de génération de revenus qui s’étend bien au-delà des zones sous son contrôle territorial en Somalie. Cela inclut toute une série d’activités criminelles organisées, telles que l’extorsion directe et la perception illicite d’impôts, le commerce illicite, la contrebande et le trafic, ainsi que le blanchiment d’argent, entre autres activités criminelles visant à faire circuler des personnes, des armes et de l’argent à travers l’Afrique de l’Est et au-delà. On estime désormais qu’Al-Shabaab contrôle des revenus annuels pouvant atteindre 200 millions de dollars.

Bien que sa génération de revenus initiale ait été opportuniste, Al-Shabaab a évolué pour devenir une entité hybride qui brouille les frontières entre le terrorisme et la criminalité organisée transnationale. Cette capacité croissante de génération de revenus a été facilitée par les frontières poreuses de la région, la fragilité persistante de l’État, les conflits armés et la corruption.

Le gouvernement fédéral de Somalie (GFS) a réalisé des progrès significatifs grâce aux réformes apportées à son cadre de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LBC/FT) et à l’adoption de stratégies visant à perturber le financement du terrorisme. Ces mesures ont permis de geler des comptes bancaires liés au terrorisme, de suspendre des comptes de paiement mobile et de poursuivre en justice des personnes accusées de financement du terrorisme. Malgré ces progrès, Al-Shabaab a continué à s’adapter et à maintenir ses flux de revenus. Parallèlement, les lacunes en matière de conformité technique et d’efficacité opérationnelle compromettent les efforts visant à réduire ces sources de financement.

La stratégie financière de plus en plus transnationale d’Al-Shabaab complique en outre les efforts nationaux visant à perturber ses sources de financement, ce qui souligne l’importance croissante d’une coordination transfrontalière pour lutter contre ces flux de revenus illicites. Alors même que les lacunes en matière de capacités entravent l’efficacité des enquêtes, des opérations d’interception et des procédures de confiscation des avoirs, la coordination interrégionale reste toutefois limitée.

La complexité et l’évolution croissantes du financement du terrorisme

Les revenus d’Al-Shabaab proviennent principalement d’activités d’extorsion et de racket sous forme de droits, de frais et de « taxes » qui couvrent presque tous les secteurs de l’économie somalienne. Si Mogadiscio et le sud de la Somalie demeurent la principale source de revenus du groupe, ils comprennent également des prélèvements aux points d’entrée, sur les axes routiers et sur les échanges de biens et de services. Au sein d’un secteur immobilier urbain en plein essor, Al-Shabaab taxe non seulement presque toutes les transactions immobilières privées, mais génère également des revenus en investissant dans l’immobilier par l’intermédiaire d’intermédiaires et de mandataires. Le groupe impose également un impôt obligatoire sur la fortune (zakat) de 2,5 % dans les zones qu’il contrôle, sous prétexte qu’il s’agit d’une obligation religieuse.

Un boutre sans pavillon lors d’une opération de sécurité maritime dans le golfe d’Aden. Ces navires sont souvent utilisés pour la contrebande d’armes et de marchandises illicites le long des voies côtières de la région. (Photo : USN)

Al-Shabaab a également généré historiquement des revenus en taxant les produits illicites transportés à travers les zones sous son contrôle ou son influence. Un exemple marquant est celui de la taxation de la contrebande de sucre vers le Kenya, grâce à laquelle le groupe a tiré des revenus considérables en prélevant des droits sur ce commerce transfrontalier illicite. Bien que l’importance financière de la contrebande illicite de marchandises telles que le charbon de bois ait diminué par rapport aux autres activités fiscales d’Al-Shabaab, les réseaux de contrebande et de trafic maritimes continuent de faciliter l’acquisition illicite d’armes et d’autres équipements qui permettent au groupe de mener ses opérations.

Al-Shabaab dissimule et transfère ses revenus par le biais d’un mélange de canaux légitimes et informels. Parmi ceux-ci figurent les plateformes de paiement mobile, les réseaux hawala, les services de transfert de fonds, les sociétés écrans, les investissements, ainsi que les associations caritatives ou ONG enregistrées opérant tant à l’intérieur qu’au-delà des frontières somaliennes. Selon certaines informations, le groupe disposerait d’un vaste réseau transnational s’étendant de l’Afrique de l’Est à la péninsule arabique, avec des liens financiers et commerciaux s’étendant au-delà de ces territoires, où des entités et des particuliers ont été utilisés pour faciliter les mouvements et le blanchiment de fonds.

La relation évolutive d’Al-Shabaab avec les Houthis accélère la portée régionale des deux groupes. Des délégations houthies se sont rendues en Somalie et ont dispensé une formation à Al-Shabaab (ainsi qu’à l’EI-S) sur les explosifs, l’interdiction maritime et l’utilisation de drones. Les Houthis ont également facilité le transfert d’armes, de munitions, d’explosifs et de drones, tant armés que de surveillance, vers la Somalie. Ces transferts reposent largement sur des réseaux maritimes illicites utilisant de petits navires (boutres) opérant dans un commerce triangulaire Yémen-Somalie-Iran pour déplacer des armes, du carburant et du personnel. Les relations forgées à travers ces économies illicites partagées ont amélioré les capacités opérationnelles et les flux de revenus de ces groupes, intégrant les acteurs basés dans la Corne de l’Afrique au sein de réseaux criminels et militants transnationaux plus larges.

Selon certaines informations, Al-Shabaab disposerait d’un vaste réseau transnational s’étendant de l’Afrique de l’Est à la péninsule arabique.

Bien que l’EI-S soit plus petit et ne contrôle qu’un territoire plus restreint qu’Al-Shabaab, le groupe s’est imposé comme un acteur clé au sein du réseau mondial de l’État islamique, puisqu’il supervise le financement d’autres branches de l’État islamique à travers le monde par l’intermédiaire du bureau d’al-Karrar. On estime que l’EI-S a généré entre 100 000 et 360 000 dollars par mois grâce à l’extorsion et à la perception de taxes illicites en 2023 et 2024. À son apogée, l’EI-S entretenait des réseaux criminels enracinés qui opéraient en Iran, au Yémen et en Somalie, facilitant la contrebande d’armes, de munitions, de migrants, de carburant au marché noir et d’autres biens illicites. Le groupe supervisait également des réseaux financiers et des cellules opérant au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie et en Afrique du Sud.

La cryptomonnaie est devenue un mécanisme de plus en plus important pour l’EI-S afin de transférer des fonds et de financer ses activités, tandis que des individus associés au groupe ont été liés à des enquêtes sur des activités financières liées au terrorisme sur des plateformes de jeux en ligne. La contrebande et le trafic d’or sont également apparus comme une source de revenus pour l’EI-S.

Des forces de sécurité régionales du Puntland avec leurs homologues américains lors d’une opération antiterroriste dans les zones montagneuses de la région de Bari. (Photo : horseedmedia)

Les capacités de génération de revenus locaux et autres capacités opérationnelles de l’EI-S ont été considérablement dégradées par l’opération Hilaac (Éclair) — l’opération conjointe entre l’État du Puntland, d’autres alliés locaux et des partenaires internationaux tels que les États-Unis, lancée en décembre 2024. L’opération a également abouti à la capture de figures clés de l’EI-S responsables de ses opérations d’extorsion et financières. Néanmoins, l’EI-S a montré des signes d’une modeste résurgence et conserve une certaine capacité de génération de revenus qui justifie une surveillance étroite.

Renforcer les capacités régionales de lutte contre le financement du terrorisme

Compte tenu de la nature de plus en plus transnationale des réseaux financiers d’Al-Shabaab et de l’EI-S, l’efficacité des efforts de lutte contre le terrorisme dépendra d’une coopération régionale renforcée visant à identifier, perturber et démanteler les réseaux de financement du terrorisme.

Cellules de renseignement financier

Les pays du monde entier sont tenus de mettre en place une cellule de renseignement financier (CRF) chargée de recueillir, d’analyser et de diffuser des renseignements financiers, conformément aux recommandations du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme international chargé d’établir les normes relatives au cadre de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LBC/FT). Tous les gouvernements d’Afrique de l’Est ont réalisé des progrès significatifs dans la mise en œuvre des CRF et leur intégration dans des efforts plus larges de lutte contre le terrorisme et de lutte contre le blanchiment d’argent, conformément à la recommandation n° 29 du GAFI et à l’article 14 de la Convention des Nations unies contre la corruption (CNUCC).

Bien que les CRF soient des institutions de niveau national, elles coopèrent étroitement avec les réseaux régionaux et internationaux. C’est notamment le cas du Groupe de lutte contre le blanchiment d’argent de l’Afrique orientale et australe (ESAAMLG), un organisme régional de type GAFI qui promeut la mise en œuvre des normes internationales en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme par le biais d’évaluations mutuelles, d’une assistance technique, de formations et d’une coopération régionale. Des efforts ont également été faits pour améliorer la coopération et le partage de renseignements entre les CRF nationales, conformément aux pratiques d’excellence établies par le Groupe Egmont, un réseau mondial de plus de 170 CRF. Les CRF de la région se coordonnent également avec l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) pour renforcer la collaboration régionale et internationale en matière de lutte contre le financement du terrorisme.

Les rapports transmis aux cellules de renseignement financier manquent souvent de détails qui permettraient de donner suite.

Cependant, des difficultés persistent. La transmission de déclarations d’opérations suspectes (DOS) aux CRF par les banques, les prestataires de services financiers et d’autres entités réglementées, selon la législation de chaque pays, reste inégale et insuffisante. Les DOS transmises aux CRF manquent souvent de détails exploitables ou parviennent trop tard pour permettre une évaluation et une diffusion rapides des renseignements nécessaires aux enquêtes.

Le respect des obligations de déclaration parmi un large éventail d’entreprises de services monétaires reste laxiste, en particulier parmi les entreprises et les professionnels hors du secteur financier traditionnel qui sont légalement tenus de transmettre des DOS. Les facteurs contributifs incluent une formation limitée sur ce qui constitue une opération suspecte, la peur d’un examen réglementaire ou d’une responsabilité menant à une « déclaration défensive », et un faible contrôle de supervision dans des environnements où la transparence financière et le contrôle réglementaire restent sous-développés. Dans de nombreux cas, les institutions déposent des rapports uniquement pour répondre aux exigences légales ou ne déclarent rien du tout.

Dans d’autres cas, les capacités des CRF sont limitées par la fragmentation institutionnelle, le chevauchement des mandats et le manque de confiance entre les agences. Par conséquent, le degré de coordination des CRF avec les services de renseignement et les forces de l’ordre compétents, en particulier lorsque d’autres agences disposent de leurs propres unités d’enquête financière spécialisées et conservent la responsabilité principale de toutes les questions liées à la lutte contre le terrorisme en sont affectés. Les lacunes en matière d’outils technologiques et de capacités d’analyse entravent encore davantage la capacité des CRF à traiter efficacement les DOS, ce qui réduit leur utilité pour d’autres organismes d’enquête, tels que les services répressifs.

Même lorsque les CRF coordonnent efficacement leurs activités avec d’autres agences et produisent et diffusent des renseignements exploitables, comme au Kenya, les mesures visant à saisir des avoirs et à engager des poursuites peuvent rester inégales, limitant ainsi l’impact opérationnel du renseignement financier. Ces défis soulignent la difficulté de traduire le renseignement financier en une action d’application soutenue.

Les outils et les lois conçus pour des économies plus formelles sont souvent inadaptés aux environnements touchés par des conflits.

Le rythme auquel les transactions financières ont évolué pour passer des systèmes traditionnels de paiement en espèces vers des écosystèmes financiers numériques décentralisés a également dépassé les cadres réglementaires existants et les méthodes d’enquête traditionnelles. Ces plateformes et actifs numériques incluent les plateformes d’argent mobile et les portefeuilles numériques, les échanges de cryptomonnaies et les transactions blockchain, ainsi que les plateformes de jeux d’argent en ligne, que des groupes tels qu’ Al-Shabaab et l’EI-S ont tous exploités.

Parallèlement, les outils et les lois en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LBC/FT), conçus pour des économies plus formelles, sont souvent mal adaptés aux environnements touchés par des conflits. C’est particulièrement le cas dans les contextes qui reposent fortement sur des systèmes financiers informels, où la culture financière relative aux flux financiers illicites est faible et où la coercition exercée par les groupes armés entrave le respect des règles, comme en Somalie. L’identification et le gel des avoirs des personnes visées par des sanctions constituent également un défi lorsque les registres d’état civil sont déficients, incohérents ou facilement manipulables.

Exploiter le renseignement de sources ouvertes et l’intelligence artificielle pour le renseignement financier

Alors que des groupes tels qu’Al-Shabaab et EI-S recourent de plus en plus à des moyens numériques pour lever, dissimuler et transférer des fonds, les équipes chargées du renseignement financier et des enquêtes commencent à intégrer le renseignement open source (OSINT), l’analyse de la blockchain, l’apprentissage automatique et l’intelligence artificielle (IA) dans leurs enquêtes de renseignement financier (FININT) et de lutte contre le financement du terrorisme. L’utilisation croissante des plateformes numériques et des services financiers génère d’importantes traces numériques, tandis que l’écosystème numérique au sens large, exploité par les groupes terroristes à des fins de recrutement, de propagande, d’opérations et de communication, produit de grands volumes d’informations accessibles au public. En collectant et en analysant systématiquement ces données, l’OSINT permet aux analystes et aux enquêteurs des CRF, des forces de l’ordre et des services de renseignement d’identifier, de corroborer et de contextualiser les activités financières suspectes.

L’écosystème numérique plus large exploité par les groupes terroristes pour le recrutement, la propagande, les opérations et les communications produit de grands volumes d’informations accessibles au public.

Les outils d’IA et d’apprentissage automatique améliorent encore ces capacités. Ces outils peuvent permettre aux analystes de collecter, traiter et synthétiser rapidement de grands volumes de données, en particulier dans des environnements aux ressources limitées avec de petites équipes d’analyse. Cependant, leur plus grande valeur réside dans leur intégration avec d’autres disciplines de renseignement pour produire une image plus complète des réseaux de financement du terrorisme, soulignant l’importance de la coordination inter-agences et de la fusion du renseignement. Ces efforts peuvent être facilités par le biais de centres de fusion, des mécanismes interinstitutionnels qui rassemblent les informations, les renseignements, l’expertise et les capacités de multiples entités gouvernementales afin de parvenir à une compréhension commune des menaces, de favoriser l’alerte précoce, d’éclairer la prise de décision et de permettre des réponses opérationnelles coordonnées.

Bien que leur adoption reste inégale en Afrique de l’Est, les institutions régionales et les organismes internationaux, notamment le Centre d’excellence en matière de lutte contre le terrorisme de l’Organisation de coopération des chefs de police d’Afrique de l’Est (EAPCCO), le Bureau régional d’INTERPOL pour l’Afrique de l’Est, ainsi que les organismes nationaux en Éthiopie, au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda, ont également déployé des efforts pour intégrer les capacités OSINT dans leurs initiatives de renforcement des capacités. Certains s’emploient également activement à nouer des partenariats avec le secteur privé afin de renforcer les capacités d’analyse et d’améliorer le renseignement financier en temps réel, à l’appui des objectifs de lutte contre le terrorisme. Malgré le potentiel considérable de l’OSINT, de l’IA et de l’apprentissage automatique, les efforts visant à les exploiter continuent d’être freinés par le manque de technologies requises, des investissements inégaux dans l’expertise humaine et d’autres lacunes importantes en matière de capacités.

Renseignement militaire sous-utilisé

Le renseignement militaire a joué un rôle décisif dans l’identification et le démantèlement des réseaux de financement du terrorisme, en particulier dans les régions touchées par des conflits. En témoigne la capture en juillet 2025 d’Abdiweli Mohamed Aw-Yusuf (Walalac), chef du département financier de l’EI-S.

Les armées qui opèrent dans les zones de conflit et les zones frontalières ne disposent toutefois souvent pas des protocoles de formation nécessaires à la collecte des preuves, au respect de la chaîne de conservation des preuves et au transfert interministériel. Il en résulte des lacunes dans l’identification des personnes impliquées dans le financement du terrorisme, ainsi que dans la conservation et le transfert des preuves aux autorités civiles compétentes en vue d’enquêtes sur le financement du terrorisme, de confiscations d’avoirs et à terme de poursuites judiciaires fructueuses contre les auteurs d’actes terroristes.

Coordination interministérielle et capacité d’enquête

La coordination entre les CRF, le maintien de l’ordre, les services de renseignement, les procureurs et même les acteurs du secteur privé à travers l’Afrique de l’Est s’améliore. Le Kenya, par exemple, a mis en place des lignes directrices interministérielles pour régir la coopération et la collaboration dans le cadre des enquêtes et des poursuites relatives au financement du terrorisme. Ces lignes directrices établissent un lien entre l’Unité de police antiterroriste (ATPU), le Centre de signalement financier (la CRF du Kenya) et le Bureau du directeur des poursuites publiques (ODPP). Le Centre de signalement financier du Kenya s’appuie également sur ses partenariats avec la Direction des enquêtes criminelles et l’Agence de recouvrement des avoirs pour déployer des unités interinstitutionnelles de lutte contre la criminalité financière aux frontières du pays afin de lutter contre le blanchiment d’argent.

Bâtiment de la Direction des enquêtes criminelles à Garowe, en Somalie. (Photo : Garowe Online)

La Somalie a également fait des progrès notables. Les services fédéraux chargés de l’application de la loi ont amélioré le partage d’informations avec leurs principaux homologues, tels que le Centre de renseignement financier (la CRF somalienne), l’Agence nationale de renseignement et de sécurité, le bureau du procureur général, la Banque centrale et le ministère de la Justice. L’Ouganda a, de même, déployé des efforts pour renforcer la collaboration entre l’Autorité de renseignement financier (la CRF ougandaise), les enquêteurs des services chargés de l’application de la loi et les procureurs dans les affaires de financement du terrorisme.

Les organismes régionaux, avec le soutien de partenaires extérieurs, ont également lancé une série d’ateliers et d’initiatives de formation pour renforcer les mécanismes nationaux d’enquête et interministériels ainsi que la coopération régionale. Ces initiatives de renforcement des capacités réunissent des enquêteurs, des procureurs, des juges, des analystes du renseignement financier et d’autres praticiens de toute la région afin de développer des compétences en analyse de blockchain, en enquêtes sur les actifs virtuels, en préservation des preuves électroniques, en préparation de demandes d’entraide judiciaire, en conversion du renseignement numérique en preuves admissibles et en présentation efficace des actifs virtuels et autres preuves numériques devant les tribunaux.

Néanmoins, les enquêtes continuent de se heurter à des inefficacités dans la collecte, l’organisation, le traitement et le partage des preuves. Dans certains cas, notamment en Somalie, cela découle de la dépendance persistante à l’égard de procédures manuelles sur papier et de l’absence de systèmes numériques standardisés de gestion des dossiers. Des lacunes en matière de formation persistent également, en particulier dans des domaines spécialisés tels que les enquêtes sur la criminalité financière numérique, la criminalistique avancée et le traitement des cryptomonnaies ou d’autres formes de preuves numériques, malgré les initiatives de renforcement des capacités en cours. En outre, le processus d’enquête et judiciaire est fréquemment bloqué en raison de procédures opérationnelles standard faibles pour l’enregistrement et le transfert des preuves.

Enquêtes dirigées par le parquet

Contrairement aux approches traditionnelles menées par les forces de l’ordre, qui font généralement intervenir les procureurs à un stade ultérieur de l’enquête, les enquêtes menées par le parquet impliquent dès le début les procureurs. Cette démarche garantit la collecte, la conservation, la documentation et le transfert adéquats des éléments de preuve, afin de respecter les critères d’admissibilité devant les tribunaux. Le succès des poursuites engagées contre les individus impliqués dans l’attaque du DusitD2 à Nairobi, au Kenya, en 2019, illustre l’efficacité des enquêtes menées par le parquet. Dans cette affaire, le Bureau du procureur général (ODPP) et l’Unité de lutte contre le terrorisme (ATPU) ont collaboré étroitement avec des partenaires régionaux et internationaux pour retracer les preuves numériques et les transactions financières ayant permis l’attaque, ce qui a finalement conduit à la condamnation de deux suspects pour complot en vue de commettre un acte terroriste et pour avoir facilité un acte terroriste.

Malgré ces progrès, les affaires telles que celle du DusitD2 restent exceptionnelles. L’admissibilité des preuves numériques, notamment les communications électroniques et les transactions financières numériques, continue de poser problème, en grande partie en raison de procédures floues et incohérentes en matière de collecte et de traitement de ces preuves. Les longues instructions judiciaires entravent également la justice, les demandes d’entraide judiciaire étant souvent retardées par des obstacles diplomatiques et bureaucratiques. Cela oblige les procureurs à s’appuyer sur des canaux informels pour un partage d’information en temps opportun. De plus, les enquêteurs manquent fréquemment de formation adéquate pour utiliser efficacement les renseignements financiers fournis par les CRF et les convertir en preuves poursuivables, ce qui limite l’efficacité globale des poursuites liées au financement du terrorisme.

Coopération régionale : opportunités et fragmentation

Les organismes régionaux et continentaux — tels que l’EAPCCO, la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE), l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), l’ESAAMLG, le Mécanisme de coopération policière de l’Union africaine (AFRIPOL), le Centre de lutte contre le terrorisme de l’Union africaine (AUCTC) et le Comité des services de renseignement et de sécurité d’Afrique (CISSA) — se sont engagés dans des efforts visant à renforcer les capacités nationales et transfrontalières de lutte contre le financement du terrorisme. Avec le soutien d’INTERPOL, de l’ONUDC, de l’UNOCT et d’autres partenaires internationaux, ces organisations favorisent le renforcement des capacités, la formation, la coordination opérationnelle et les actions conjointes visant à démanteler les réseaux terroristes et à neutraliser leurs facilitateurs.

Une réunion de l’EAPCCO à Kigali enmars 2026. (Photo : RIB)

Travaillant en étroite collaboration, INTERPOL, le SARPCCO et l’EAPCCO ont dispensé des formations sur les enquêtes financières, notamment dans le cadre de sessions conjointes destinées aux services chargés de l’application de la loi et aux CRF. L’AFRIPOL a coordonné des opérations conjointes réussies en Afrique de l’Ouest, centrale et orientale, aboutissant à l’arrestation d’opérateurs et de facilitateurs terroristes clés. L’ESAAMLG continue de renforcer les CRF, d’améliorer leur capacité à analyser les transactions suspectes liées au terrorisme et de former les enquêteurs à convertir les renseignements financiers en preuves poursuivables. L’ESAAMLG s’est également associée à d’autres organismes régionaux de type GAFI (ORGF), tels que le Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (GABAC) et le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA), pour favoriser la coordination interrégionale.

Malgré ces progrès, l’assistance technique reste fragmentée avec une interopérabilité limitée entre les plateformes et les institutions. Différents partenaires internationaux fournissent des technologies et des formations avec une coordination limitée, ce qui entraîne des investissements parallèles, voire contradictoires. La coordination entre les initiatives régionales peut également être incohérente, et la duplication des efforts reste un défi.

Accroître l’agilité et la coordination des opérations de lutte contre le financement du terrorisme

Malgré des progrès notables dans le renforcement de la lutte contre le financement du terrorisme en Afrique de l’Est, des groupes terroristes tels qu’Al-Shabaab continuent de s’adapter et d’exploiter les failles institutionnelles. Afin de perturber davantage les sources de financement qui alimentent ces groupes terroristes, il est nécessaire de mettre en place une approche multisectorielle renforcée associant les CRF, les forces de l’ordre, l’armée, les procureurs, les juges, ainsi que des partenaires régionaux et internationaux.

  • Renforcer les capacités nationales et régionales de lutte contre le financement du terrorisme grâce à une formation continue et spécialisée sur la criminalité financière. Cette formation devrait se concentrer sur des domaines spécifiques tels que l’analyse judiciaire des cryptomonnaies, les systèmes non traditionnels de transfert de valeur (par exemple le hawala ou l’argent mobile), la conformité et la mise en œuvre des normes du GAFI, les renseignements open source (OSINT), ainsi que la soumission et l’analyse correctes des déclarations d’opérations suspectes. Les analystes des CRF, les enquêteurs et les procureurs de toute la région devraient recevoir une formation pratique continue pour améliorer leur capacité à traduire le renseignement financier en preuves exploitables et admissibles. Ces initiatives peuvent notamment porter sur les enquêtes financières numériques, la conservation des preuves électroniques, la préparation des demandes d’entraide judiciaire, ainsi que d’autres compétences spécialisées nécessaires pour enquêter et poursuivre les méthodes de plus en plus sophistiquées utilisées par les groupes terroristes pour lever, dissimuler, transférer et blanchir des fonds. Ces formations peuvent être dispensées par des organismes régionaux, continentaux et internationaux, notamment l’EAPCCO, le SARPCCO, INTERPOL, l’AUCTC, l’AFRIPOL, l’ONUDC, l’UNOCT, l’ESAAMLG, ainsi que par des institutions spécialisées telles que l’Institut d’études sur la sécurité, dans le cadre de programmes coordonnés et multisectoriels.

Les analystes, les enquêteurs et les procureurs de toute la région devraient recevoir une formation pratique continue.

  • Développer les capacités d’enquête en matière d’OSINT et de technologies émergentes. La mise en place d’équipes d’analystes OSINT bien formées devrait constituer une priorité stratégique s’inscrivant dans le cadre des budgets nationaux consacrés à la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (LBC/FT) et des partenariats public-privé. Des outils accessibles au public peuvent être utilisés pour suivre les transactions numériques, les réseaux, les flux financiers, les liaisons de communication, les chaînes d’approvisionnement et les relations entre les organisations terroristes. Des garanties pour la protection des données et la souveraineté des données doivent être établies simultanément afin que ces outils ne soient pas utilisés à mauvais escient.
  • Adopter une approche dirigée par les procureurs pour les enquêtes sur le financement du terrorisme. Les gouvernements devraient envisager d’adopter un modèle dirigé par les procureurs pour enquêter sur le financement du terrorisme, en affectant des procureurs spécialisés pour guider les dossiers dès le départ aux côtés des forces de police. L’implication précoce des procureurs permet un gel rapide des avoirs, garantit une collecte de preuves juridiquement solide et améliore considérablement les chances de succès des poursuites.
  • Améliorer la gestion des éléments de preuve par les forces armées afin de renforcer les enquêtes sur le financement du terrorisme. Compte tenu de leur rôle de première ligne dans les opérations antiterroristes, armées de terre doivent bénéficier d’une formation ciblée sur la gestion des scènes de crime, la conservation des éléments de preuve et les procédures de chaîne de conservation, afin de garantir que les éléments de preuve recueillis sur le champ de bataille restent recevables devant les tribunaux. Le renforcement de ces compétences comblera les lacunes opérationnelles avec les forces de police, améliorant ainsi l’enquête, l’interdiction et la poursuite des réseaux de financement du terrorisme.
  • Renforcer la lutte contre le terrorisme grâce à la présence de représentants des CRF au sein des centres nationaux de fusion des renseignements antiterroristes. La présence de représentants des CRF au sein de ces centres permettra de garantir que les renseignements financiers soient analysés parallèlement à d’autres sources de renseignements, y compris les données opérationnelles, ce qui facilitera la détection plus rapide des transactions suspectes et permettra une cartographie plus efficace des réseaux financiers terroristes. À terme, cela pourrait contribuer à promouvoir des protocoles nationaux standardisés de partage des renseignements et à renforcer la confiance entre les différentes agences.
  • Améliorer la coordination entre les CRF de la région et renforcer la coordination interrégionale entre les organismes régionaux de type GAFI. Les CRF devraient établir ou actualiser des protocoles d’accord bilatéraux et multilatéraux afin de permettre un échange d’informations rapide, sécurisé et réciproque, conforme aux normes du Groupe Egmont. L’ESAAMLG doit approfondir sa collaboration formelle avec d’autres organismes régionaux de surveillance financière (FSRB), tels que le GABAC et le GIABA, par le biais d’études typologiques conjointes, de systèmes de communication sécurisés partagés, d’évaluations coordonnées des risques et de groupes de travail interrégionaux ciblant les principales menaces telles que le hawala et le blanchiment d’argent lié au commerce.

Ressources complémentaires