Print Friendly

Pour sauver le Soudan du Sud, il faut le mettre sous assistance respiratoire

Par Princeton Lyman et Kate Almquist Knopf

20 juillet 2016

(Cet article a été publié à l’origine dans le Financial Times. Reproduit avec autorisation).

Le Soudan du Sud a marqué son cinquième anniversaire en tant qu’État ce mois-ci, non pas avec des célébrations, mais avec des factions armées rivales se tirant dessus dans les rues de la capitale. Plusieurs centaines de personnes ont été tuées en moins d’une semaine, des dizaines de milliers ont été déplacées, et même les sacro-saints camps de l’ONU, protecteurs des civils, ont été attaqués. Le Soudan du Sud a cessé d’exercer, depuis longtemps d’ailleurs, les fonctions et les responsabilités de base d’un État souverain et, aujourd’hui, la probabilité d’un pogrom élargi, dégénérant en guerre civile, est élevée.

Compte tenu du degré extrême de l’échec de l’État au Soudan du Sud, une administration externe temporaire est la seule possibilité restante pour protéger et rétablir sa souveraineté.

Un accord de partage du pouvoir pour mettre fin à un conflit qui a commencé en décembre 2013 reposait sur deux personnes, le président, Salva Kiir, et le vice-président et chef de l’opposition, Riek Machar, qui sont irrémédiablement compromis parmi certains segments de la population qui les considèrent comme posant une menace existentielle à leurs communautés. Une Commission d’enquête de l’Union africaine (UA) a conclu que les forces de Kiir et de Machar étaient toutes les deux responsables de tueries considérées comme des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Le partage du pouvoir entre eux a lamentablement échoué à deux reprises et toute autre tentative ne peut que produire la même chose : d’immenses souffrances humaines et une instabilité dans la région.

Il y existe, toutefois, une autre solution qui consisterait à mettre le Soudan du Sud sous « assistance respiratoire » en établissant un mandat exécutif pour laisser l’ONU et l’UA administrer le pays jusqu’à la mise en place d’institutions capables de gérer la politique sans violence et de briser les réseaux de patronage sous-jacents du conflit. De manière réaliste, cela prendra entre 10 et 15 ans pour arriver à ce point. La planification de cette possibilité dès le début est toutefois plus sensible que le renouvellement de mandats d’un an pendant plusieurs décennies, comme c’est le cas avec d’autres missions de maintien de la paix.

Compte tenu du degré extrême de l’échec de l’État au Soudan du Sud, une administration externe temporaire est la seule possibilité restante pour protéger et rétablir sa souveraineté. Elle habiliterait le peuple du Soudan du Sud à assumer son avenir et à développer une nouvelle vision pour le pays. L’élite, prédatrice et sans morale, caractérisera faussement une telle initiative comme une violation de la souveraineté du pays, mais il faut se rappeler que c’est cette même élite qui a mis la survie du pays en danger. Bien qu’apparemment radicale, la solution d’une administration internationale n’est pas sans précédent et a déjà été utilisée pour aider le Kosovo, le Timor oriental et d’autres pays à sortir d’un conflit. Au Soudan du Sud, les enjeux sont d’envergure.

Bien que la négociation d’une telle transition nécessite une diplomatie sophistiquée et engagée entre les États-Unis, les gouvernements africains, les Nations Unies et les pays occidentaux avec des intérêts de longue date dans le Soudan du Sud, tels que le Royaume-Uni et la Norvège, cela ne serait pas plus coûteux que l’approche actuelle et en fin de compte, offrirait une meilleure chance de succès. Depuis 2005, les États-Unis à eux seuls ont dépensé plus de 11 milliards USD en assistance humanitaire, maintien de la paix et aide à la reconstruction, sans avoir aucun progrès concret à montrer et sans qu’on puisse en entrevoir la fin.

Les États-Unis doivent maintenant lancer une nouvelle initiative diplomatique, de concert avec les partenaires régionaux et internationaux, afin de faire reconnaître l’inutilité de l’approche actuelle et appuyer le développement d’une administration par l’ONU/UA qui protègerait les Soudanais du Sud. Cette stratégie inclurait :

  • Négocier la sortie de la scène politique de Kiir et de Machar
  • Obtenir l’appui d’une pluralité de services de sécurité sud-soudanais, des grands groupes armés et des groupes de pression tribaux pour l’administration par l’ONU/UA
  • Établir une structure de surveillance du Soudan du Sud administrée par l’ONU/UA, en mettant les revenus du pays provenant du pétrole en séquestre sous le contrôle de la structure
  • Restructurer l’intervention des forces de maintien de la paix de l’ONU, afin d’inclure des capacités de renforcement améliorées

Une combinaison de puissance et de force peut affaiblir tous les acteurs ayant intérêt à entraver l’administration transitoire. L’UA et les voisins du Soudan du Sud, en particulier, devront être d’accord sur ce point, en plaçant les muscles diplomatiques et militaires derrière le principe de l’UA de non indifférence, pour intervenir en cas de génocide, de crimes contre l’humanité ou de crimes de guerre.

La solution d’une administration internationale n’est pas sans précédent et a déjà été utilisée pour aider le Kosovo, le Timor oriental et d’autres pays à sortir d’un conflit.

L’exclusion de Kiir et Machar de la transition peut permettre de désamorcer un moteur important de la guerre, ainsi que l’opposition à l’administration par l’ONU/UA parmi les principaux groupes de pression tribaux. Pour accélérer leur sortie de la scène politique, les États-Unis et les autres garants régionaux et internationaux de l’accord de paix en cours, devraient offrir à Kiir et à Machar une immunité contre les poursuites et un refuge à l’étranger.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies devrait également imposer un strict embargo sur les armes et instituer des sanctions à déclenchement temporel à la fois sur Kiir et Machar pour pousser leur départ. Pour rendre la menace de poursuites crédible, l’UA devrait agir rapidement et établir un tribunal hybride pour le Soudan du Sud, suite à son sommet à Kigali cette semaine. Pour finir, les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres pays aux vues similaires devraient mettre en place des sanctions contractuelles préventives concernant les contrats commerciaux signés par le régime actuel, pour que ces contrats ne soient pas valides dans les tribunaux des États-Unis et du Royaume-Uni.

Une initiative diplomatique peut également persuader l’armée du Soudan du Sud et d’autres organes de sécurité nationale que l’administration par l’ONU/UA est une alternative moins mauvaise qu’une intervention militaire directe, la division du pays en sphères d’influence par l’Éthiopie, le Soudan et l’Ouganda, ce qui de fait résulterait en une perte de la souveraineté pour une durée indéterminée. De nombreux chefs militaires sud-soudanais profiteraient de la pause offerte par une présence internationale pour restructurer et professionnaliser leurs forces fracturées. Parallèlement, le poids politique des groupes ethniques non-Dinka qui ont été aliénés par les mesures du gouvernement qui favorisent à leurs dépens la tribu de Kiir, pourrait être utilisé pour soutenir une administration par l’ONU/UA qui annulerait lesdites mesures.

La communauté internationale a besoin d’une approche avec des perspectives offrant un meilleur retour sur investissement.

Le déploiement d’une force d’intervention de la paix avec une force coercitive crédible pourrait ainsi dissuader et vaincre les perturbateurs restants. Tout en nécessitant des règles d’engagement robustes, une structure de commandement et des actifs efficaces pour permettre la mobilité, la taille et les frais d’une telle force d’intervention pour la paix ne seraient certainement pas supérieurs à ceux de l’opération en cours de maintien de la paix des Nations Unies. Au lieu de cela, dans un contexte politique où les éléments de base des forces gouvernementales et de l’opposition ne seraient pas opposés à une administration internationale, un nombre moindre de contributeurs de troupes présentant une volonté manifeste d’utiliser la force mortelle pourrait être déployé. Les mesures de sécurité qui ont réussi à mettre fin à d’autres guerres civiles ne sont pas caractérisées par des déploiements massifs ni l’emploi massif de la force, mais plutôt par un engagement convaincant envers l’application et le renforcement d’une stratégie politique cohérente. En outre, étant donné que le pays est en faillite, l’administration internationale pourrait exiger des soldats sud-soudanais qu’ils retournent dans leurs casernes s’ils veulent continuer à être payés.

Laissé tel quel, l’effondrement du Soudan du Sud aggravera les menaces déjà posées par l’échec de l’État, la mauvaise gouvernance, les conflits, la migration et l’extrémisme dans une région qui devrait doubler de population d’ici 2050. La communauté internationale a besoin d’une approche avec des perspectives offrant un meilleur retour sur investissement. Le peuple du Soudan du Sud n’a pas besoin de pansements de fortune, il a besoin de mettre définitivement un terme à son cauchemar implacable.

Princeton Lyman est conseiller principal auprès du Président de l’Institut de la paix des États-Unis et a servi d’envoyé spécial des États-Unis pour le Soudan et le Soudan du Sud entre 2011 et 2013. Kate Almquist Knopf est directrice du Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA) et a servi comme directrice de l’USAID au Soudan et au Soudan du Sud entre 2006 et 2007. Les vues exprimées dans les présentes sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément celles de leurs institutions respectives.

Lire en plus

En savoir plus sur :Gouvernance du secteur de la sécuritéMaintien de la paixStabilisation des États fragilesSoudan du Sud