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Le Groupe des Sages de l’Union africaine et la prévention des conflits

Par Paul Nantulya

8 juin 2016

L’Union africaine en Addis Ababa, Ethiopia.

L’Union africaine en Addis Ababa, Ethiopia.

Parmi les diverses activités d’atténuation de conflits, telles que les alertes précoces, le maintien de la paix et la consolidation de la paix, les efforts de prévention forment depuis longtemps le noyau du programme de l’Union africaine. Il s’agit aussi du thème central d’un séminaire de deux semaines pour haux responsables organisé récemment à Washington, DC par CESA qui a réuni 50 professionnels de la sécurité venus de 45 pays africains.

Le Groupe des Sages est la structure de prévention de conflits de l’Union africaine à la plus haute visibilité. Elle organise les enquêtes sur les faits sur le terrain, présente des options politiques et recherche la conclusion d’accords. Il est composé de « cinq personnalités africaines hautement respectées, qui font appel à leur expérience et persuasion morale pour promouvoir la paix » et représentent les cinq régions de l’Afrique. Depuis sa création en 2007, le Groupe a entreprise plusieurs missions. En 2007, il a accueilli des pourparlers entre les rebelles et François Bozizé, alors président de la République Centrafricaine. En 2011, après des élections controversées en République Démocratique du Congo, le Groupe des Sages a négocié une trêve entre le président Joseph Kabila et Étienne Tshisekedi, qui était à la tête de l’opposition, et a prêté son assistance aux parties prenantes aux fins de rédiger la feuille de route pour achever la transition en Somalie (Somalia End of Transition Roadmap). Pour atteindre ces objectifs, le Groupe s’inspire fortement des entités régionales comme le Conseil des sages de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le Groupe de contact de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, le Conseil des sages du Marché commun de l’Afrique australe et orientale, ainsi que le Groupe de médiation de la Communauté de développement d’Afrique australe.

Les groupes de médiation de conflits en Afrique

Union Africaine Groupe des Sages
CEDEAO Conseil des Sages
IGAD Groupe de contact pour la médiation
COMESA Conseil des Anciens
SADC Groupe de référence sur la médiation

Les efforts de prévention de conflits de l’UA font appel à des mécanismes complémentaires en faisant appel à des personnes influentes, à la diplomatie des sommets et la médiation informelle et ad-hoc et à la médiation professionnelle des secrétariats. Ces outils sont souvent mis en œuvre de manière simultanée et se caractérisent par une forte improvisation, ce qui se solde par une complexité au niveau du timing et de la pratique. Cela estompe aussi la différence entre la théorie et la pratique de la prévention et de la gestion des conflits, comme illustré par la gestion de la crise postélectorale au Kenya en 2008 par l’UA et la médiation de la guerre civile au Soudan du Sud, qui a éclaté en 2013.

The Elders et le Kenya

Dans les violents affrontements qui ont suivi l’élection contestée de 2007, le Groupe des Sages coordonnait étroitement avec un processus informel mais intensif de prévention de conflit piloté par The Elders, un groupe indépendant d’anciens dirigeants fondé par Nelson Mandela pour promouvoir la paix et les droits de l’homme. Ces démarches hybrides ont été déployées sous l’égide de Kofi Annan, ancien secrétaire-général de l’ONU, de Graça Machel, ancienne première dame du Mozambique et de l’Afrique du Sud, ainsi que de Benjamin Mkapa, ancien président de la Tanzanie.

Ils ont été rejoints par deux membres du Groupe des Sages, notamment les anciens présidents Kenneth Kaunda de Zambie et Joachim Chissano du Mozambique. L’intégrité morale des personnalité impliquées s’est révélée déterminante car, même si parfois à contrecœur, les parties ont accepté l’autorité de la médiation.

Kofi Annan

Kofi Annan. Photo: UN/Jean-Marc Ferré

« Je suis arrivé à un moment de grande méfiance. Les deux côtés se sont retranchés. Les uns estimaient qu’ils avaient équitablement gagné les élections alors que les autres maintenaient que les élections avaient été truquées ». Pour rappeler aux protagonistes les conséquences de l’intransigeance et attirer l’attention sur le coût humain du conflit, Machel s’est à plusieurs fois rendue dans le cadre de visites largement médiatisées dans les camps pour les personnes déplacées dans leur pays. En présence des médias, Annan a promis d’y rester « aussi longtemps que nécessaire » et de « payer le prix d’y rester jusqu’à ce que nous trouvions une résolution ». D’autres initiatives – avec visites de haut niveau par des personnalités comme l’Archevêque Desmond Tutu et Cyril Ramaphosa, l’ancien négociateur de l’ANC (et à présent vice-président de l’Afrique du Sud) – sont venues appuyer ces efforts informels et continus.

The Elders ont notamment pris la tête des efforts de médiation au Kenya, alors que les structures ont joué un rôle de soutien avec le plein appui de l’UA. Comme énoncé dans son compte rendu officiel de l’histoire du Groupe des Sages, l’UA a en particulier reconnu la valeur des outils informels car ils offrent la flexibilité requise par les interventions rapides et discrètes tout en prenant en compte le contexte local.

Diplomatie des sommets et le Soudan du Sud

Les mécanismes formels ont pris le devant dans le Soudan du Sud quand un différend portant sur la direction au sein du parti au pouvoir, le Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS), s’est terminé dans la violence et s’est répandu dans les forces armées sur base des clivages ethniques. Quelques semaines après le début de la crise, l’UA a chargé l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) de prendre en charge le processus, qui a abouti à l’Accord pour le règlement du conflit au Soudan du Sud de 2015. IGAD dispose d’une bonne mémoire institutionnelle et connait bien les parties, car elle avait précédemment supervisé les négociations, qui ont duré de nombreuses années et ont conduit, en 2005, à l’Accord global de paix entre le Gouvernement du Soudan et le MPLS.

Alors que les pourparlers formels d’IGAD étaient en cours, le parti au pouvoir en Tanzanie, le CCM, avec l’appui de l’ANC sud-africain, a amené les trois factions du MPLS dans le processus informel en vue d’aborder son différend sur la direction. Cette démarche a mené à l’Accord de janvier 2015 sur la réunification du MPLS. Alors que sa médiation s’est fait séparément et de manière informelle, IGAD a conçu cette approche aux fins de renforcer les pourparlers formels. Alors que les parties ont accepté l’autorité de ce processus hybride, elles sont restées profondément divisées et les deux voies étaient souvent bloquées par des violations du cessez-le-feu et des délais. Faire appel à des pourparlers informels au sein du parti aux fins de renforcer les négociations formelles de l’IGAD était cependant une approche novatrice.

JMEC meeting

Des représentants de l’IGAD et d’autres assistent à la première réunion du Comité du Sud-Soudan conjoint de suivi et d’évaluation en Novembre ici à 2015. Photo: UNMISS.

Principaux enseignements

Le processus kenyan a confirmé la valeur que peut apporter l’intégrité morale des médiateurs. Lors d’une session, quand un des négociateurs de l’opposition s’est écrié « Vous avez volé l’élection ! » et le gouvernement a riposté « Nous avons gagné honnêtement ! » Graça Machel est intervenue. « Alors pourquoi la violence ? Pourquoi une cérémonie d’investiture à la présidence en pleine nuit ? » demandait-elle. Et quand le silence est tombé dans la salle, elle avertissait : « Votre pays saigne et vous devez agir ».

Comme l’a relevé un observateur, « À un moment où les jeunes turcs en colère faisaient monter la charge émotionnelle au Kenya, qui à son tour alimentait la violence, ces sages africains exerçaient une influence calmante d’un grand-parent sévère ». En fin de compte, ils ont formé un gouvernement de coalition et une violence prolongée a été évitée – un résultat peu probable sans l’engagement de l’UA.

Salva Kiir and Riek Machar with two clergy members. Photo: AFP/Zacharias AbubekerLa méfiance reste toujours profonde dans le Soudan du Sud et le risque de fractures demeure. Cependant, se basant sur son expérience dans le domaine du rétablissement de la paix, le Conseil des Églises du Soudan du Sud fait appel à une médiation discrète pour sauvegarder l’accord et empêcher une résurgence du conflit. En outre, 28 représentant de la société civile, les dirigeants religieux, les anciens prisonniers politiques et les personnalités des partis d’opposition ont été inclus dans la Commission conjointe d’évaluation et de surveillance au Soudan du Sud, l’entité chargée de surveiller la mise en œuvre de l’accord. Il s’agit là du principal enseignement tiré du Kenya alors que les Elders travaillaient étroitement avec la Coalition des citoyens du Soudan du Sud pour la paix (South Sudan’s Citizens Coalition for Peace), un groupe informel composé d’anciens diplomates, généraux et dirigeants religieux créé au début de la violence.

Ces exemples démontrent que la pression morale exercée par les dirigeants africains et l’appui régional peuvent jouer un rôle essentiel en influençant les changements de comportement des protagonistes. Alors que l’approche varie dans chaque cas et dépend du type de conflit, du tempérament des parties et des antécédents des négociateurs, les mesures institutionnelles adoptées régionalement en matière de la prévention et de la médiation de conflits se sont avérés déterminants dans la mise en œuvre d’accords négociés.

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