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Questions-Réponses : Leçons sur la prévention de génocides en Afrique depuis le génocide du Rwanda

Par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique

21 avril 2017

Tandis que les atrocités de masse ne cessent de se répéter en Afrique, Samantha Lakin, chercheuse, examine les leçons à retenir des 23 années écoulées depuis le génocide du Rwanda ; ces leçons pourraient contribuer à éviter de futures atrocités.

Photos of Genocide Victims, Genocide Memorial Centre, Kigali. (Photo: Adam Jones.)

Genocide Memorial Centre, Kigali. (Photo: Adam Jones.)

Chaque année en avril, la communauté internationale commémore le génocide du Rwanda en 1994, réitérant le vœu de ne « plus jamais » permettre la perpétration de telles atrocités. Toutefois, la violence de masse ne cesse d’augmenter en Afrique. L’Union africaine et les Nations Unies ont mis en garde contre l’apparition de génocides au Burundi et au Soudan du Sud. Des atrocités de masses ont également été rapportées et documentées en République centrafricaine en 2015 et ont récemment éclaté en République démocratique du Congo. Qu’est-ce qui peut expliquer cette résurgence de violence ? Et quelles sont certaines des leçons-clés qui pourraient être appliquées pour traiter ce problème, et prévenir de futures violences ? Samantha Lakin, chercheuse spécialiste des génocides, examine ces questions et les initiatives actuelles visant à prévenir le génocide sur le continent.

Question : Les termes génocide, nettoyage ethnique et atrocités de masse sont souvent utilisés de manière interchangeable. Comment diffèrent-ils les uns des autres ?

SAMANTHA LAKIN : Le génocide, le nettoyage ethnique, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité sont tous classés sous le plus vaste cadre d’atrocités de masse.

Le génocide est le fait de cibler dans l’intention de détruire, en totalité ou en partie, des membres d’un groupe ethnique, national, racial ou religieux. Certains analystes incluent d’autres catégories telles que l’affiliation politique ou le genre et d’autres méthodes de génocide, notamment la destruction de sites culturels. Ces catégories s’accréditent dans la pratique internationale coutumière. En 2016, Ahmad al Faqi al Mahdi, un agent d’Al-Qaïda, a plaidé coupable devant la Cour pénale internationale (CPI) de destruction de lieux de dévotion et de dommages à une mosquée dans l’ancienne ville de Tombouctou, au Mali, signalant la première condamnation de la Cour pénale internationale pour destruction d’héritage culturel en tant que crime de guerre.

Srebrenica massacre memorial.

Mémorial du massacre de Srebrenica. (Photo: Michael Büker.)

Le terme nettoyage ethnique était utilisé à l’origine pour faire référence, de manière spécifique, aux crimes commis dans l’ex-Yougoslavie, où des atrocités ont été commises contre un groupe ethnique alors que l’intention de détruire n’avait pas été facilement établie. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un terme juridique, le nettoyage ethnique fait référence à toute une diversité d’actes, notamment les assassinats, les abus physiques, la torture, le viol ou le retrait forcé, visant à déplacer de manière permanente un groupe racial, ethnique, national ou politique spécifique d’un territoire donné.

La clarté de la classification de ces crimes peut aider à fournir un contexte aux causes, aux configurations et aux éventuelles solutions à la violence. Elle aide aussi à distinguer et à comprendre chacun des cas d’atrocités de masse dans son propre contexte culturel et politique, ainsi que dans les configurations historiques. Chaque société possède sa propre culture et son propre langage de la violence, ainsi que des codes d’éthique et des mécanismes d’adaptation.

Les atrocités de masse revêtent de nombreuses formes. Elles vont des assassinats systématiques qui sont menés au fil du temps dont la configuration n’est pas immédiatement apparente, jusqu’aux assassinats à très grande échelle pendant une courte période, comme ce fut le cas au Rwanda. Toutes ces situations diffèrent les unes des autres. Si nous cédons à l’utilisation d’une crise comme configuration « par défaut », nous risquons alors de manquer les signes précoces des atrocités de masse en rendant la prévention impossible.

Q: Quelles sont les raisons de la résurgence de la violence génocidaire que nous constatons à présent en des lieux tels que le Burundi ou le Soudan du Sud, et quels sont les empêchements à l’action ?

SL: La première raison concerne la dynamique de la manière avec laquelle est exercé le pouvoir politique dans de nombreux contextes fragiles en Afrique. Le risque de violence qui pourrait engendrer des atrocités de masse est toujours présent quand l’État et ses institutions de sécurité sont organisés de façon à servir des intérêts individuels restreints. La situation est encore aggravée lorsque les électeurs sont structurés selon des critères ethniques, régionaux ou raciaux. Une partie du problème réside dans le fait que le gouvernement et l’armée sont souvent perçus comme des moyens d’acquérir la richesse et un statut, motivation qui rend la course au pouvoir particulièrement passionnée et violente. Dans toutes les situations, les élites du pouvoir ont fait preuve d’une volonté alarmante à faire ce qu’il faut pour garder le pouvoir, y compris exploiter les divisions ethniques.

Le risque de violence qui pourrait engendrer des atrocités de masse est toujours présent quand l’État et ses institutions de sécurité sont organisés de façon à servir des intérêts individuels restreints

Par ailleurs, les mécanismes de responsabilisation sont souvent faibles, comme dans les cas du Burundi, ou non existants, comme dans les cas du Soudan du Sud et de la République centrafricaine. Les négociations de paix axées sur le partage du pouvoir entre les forces rivales responsables des atrocités comportent des incitations à des ententes d’immunités pour les protagonistes (généralement sous la forme d’une amnistie générale). L’impunité garantie pour leurs actes entretient souvent la violence dans la période postérieure au conflit.

L’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation du Burundi disposait de solides mécanismes de responsabilisation. Toutefois, les protagonistes ont tenu à sécuriser l’immunité de poursuites et, de ce fait, leur mise en œuvre était axée sur le partage des pouvoirs. Ainsi le gouvernement pouvait se mobiliser contre l’opposition sans réelle crainte de sanction, et resserrer l’étau sur le pouvoir. Au Soudan et au Soudan du Sud, le manque de responsabilisation a jeté les bases de la résurgence de la violence et des atrocités de masse.

Des négociations axées sur les intérêts et les valeurs ont tendance à rechercher les causes profondes de conflits pour créer des structures permettant d’éviter que ces violences et atrocités de masse ne se reproduisent pas.

D’autre part, des négociations axées sur les intérêts et les valeurs ont tendance à rechercher les causes profondes de conflits pour créer des structures permettant d’éviter que ces violences et atrocités de masse ne se reproduisent pas. Les négociations qui ont mené à l’Afrique du Sud postérieur à l’apartheid sont un exemple d’un processus reposant sur les valeurs alors que l’amnistie était conditionnelle et fournie en échange de la vérité.

Troisièmement, les garants externes des accords de paix se retirent souvent du contexte post-conflit et ont été réticents à tenir les signataires pour responsables lors de violation des termes de l’accord. Les accords au Soudan du Sud et au Burundi, par exemple, prévoyaient de solides mécanismes de surveillance régionale et internationale. Cependant, au final, ils n’ont pas été mis en application de manière cohérente. Au Burundi, les acteurs régionaux et internationaux ont opté pour ne pas intervenir durant la période de préparation aux élections de 2010, après que des signes évidents indiquaient pourtant que la situation allait se détériorer. La configuration d’atrocités précédant les élections de 2015 étaient étrangement similaire et, de nouveau, il n’y eu aucune forme de dissuasion efficace contre ce comportement.

Le Soudan du Sud a montré des signes avant-coureurs depuis au moins 2009, néanmoins les interventions externes ont été faibles ou inefficaces. Les acteurs régionaux et internationaux ont insisté plus fortement sur la mise en œuvre du référendum pour l’indépendance que sur le traitement des profonds désaccords qui se profilaient parmi les acteurs politiques du Soudan du Sud. L’un des principaux signes avant-coureurs était la militarisation du parti au pouvoir, ainsi que les divisions croissantes dans l’armée au sein de laquelle les commandants en quête d’influence, attisaient les animosités ethniques pour renforcer leurs positions. En 2013, une lutte de pouvoir latente de l’APLS a finalement explosé et la violence s’est propagée dans l’armée en prenant une dimension ethnique. Cette dégradation institutionnelle a contribué aux meurtres de masse qui se poursuivent encore aujourd’hui.

IDPs at Kiwanja camp in Rutshuru, North Kivu, DRC. Photo: Julien Harneis

Internally displaced persons at Kiwanja camp in, North Kivu, DRC. (Photo: Julien Harneis.)

En RDC, les configurations de violence sont liées aux héritages et aux pratiques d’extorsion, de marginalisation et de politique du pouvoir. La dégradation de l’autorité centrale et un climat d’impunité envahissant ont contribué à une situation dans laquelle se produisent régulièrement des meurtres et des massacres comme moyens de contrôle, et de propagation de la peur. L’apparente nature aléatoire de ces crimes complique la possibilité d’établir une intention, cependant les pratiques, les normes et la jurisprudence émergentes permettent de porter plus d’attention à ce que l’on désigne par « politicide », violence ciblée visant les opposants politiques. Souvent, le politicide peut revêtir un caractère ethnique, tout particulièrement s’il peut s’étendre, car les élites politiques tendent à recourir à l’incitation ethnique lorsqu’elles se trouvent confrontées à une pression croissante.

Les cas de la République centrafricaine, du Soudan du Sud, du Burundi et de la RDC partagent un élément commun : la manière avec laquelle le pouvoir était exercé a contribué à la violence mortelle. Les élites politiques ont cherché à contrôler le pouvoir politique à l’exclusion de certaines sections de la population, et ont façonné des forces de sécurité afin de protéger la survie du régime au détriment des citoyens. Ainsi, la résurgence de la violence génocidaire en Afrique des dix dernières années est en partie le reflet de tendances inversées de la démocratisation.  À moins que soient traitées les problématiques de base, à savoir la gouvernance et la responsabilisation, la menace d’atrocités de masse demeurera présente.

Q: Quelles sont certaines des leçons à retenir des atrocités des vingt dernières années ?

Anti-Balaka militia members. (Photo: Bagassi Koura, VOA French.)

Des membres du militia Anti-Balaka. (Photo: Bagassi Koura, VOA.)

SL: La principale leçon est le besoin d’agir promptement dès les signes avant-coureurs. En République centrafricaine, des tensions éclatent régulièrement, depuis quelques dizaines d’années, entre les communautés musulmanes et chrétiennes, ce qui aurait dû servir de signe à la communauté internationale annonciateur d’une grave crise imminente. Cette crise est survenue en 2013, après des mois de pillages et de meurtres par les rebelles constitués principalement de Seleka musulmans, qui avaient renversé le gouvernement, affrontant les milices anti-Balaka, surtout chrétiennes, qui s’étaient armées en réaction à la violence.

Le Rwanda a également traversé plusieurs épisodes d’extrême violence ciblée à diverses époques depuis son indépendance. Ces indicateurs auraient dû suffire à faire craindre un génocide imminent. Aujourd’hui, les progrès technologiques ont augmenté le degré de sophistication des signes avant-coureurs sans qu’ils se traduisent nécessairement en action préventive. Ces lacunes doivent être abordées dans la plus vaste structure de politique.

Lorsque la responsabilisation est écartée au profit de manifestations de violence plus immédiates, le terrain est propice au retour des conflits.

La seconde leçon-clé concerne l’importance de la responsabilisation. Les vingt dernières années de maintien de la paix en Afrique ont montré que lorsque la responsabilisation est écartée au profit de manifestations de violence plus immédiates, le terrain est propice au retour des conflits. Certaines initiatives de résolution des crises du Burundi et du Soudan du Sud devraient prendre en compte cette leçon capitale. Des enquêtes internationales et les recommandations de l’Union africaine pour l’établissement de juridictions et tribunaux spéciaux sont les bienvenues dans les deux cas.

Il est aussi possible de tirer des leçons de cas où le potentiel de génocide existait mais ne s’est pas développé.

La Mali a connu les mêmes précurseurs et animosités interethniques que le Rwanda mais les conflits n’ont pas dégénéré en génocide. Au Rwanda, le mythe de la nation après l’indépendance était fondé sur l’animosité, en vertu de laquelle la minorité Tutsi avait maltraité les Hutus durant la colonisation. Par contraste, les Maliens partagent une histoire commune adoptée par tous les groupes ethniques, en plus de solides systèmes de valeur culturelle en matière d’humilité, de tolérance et de solidarité. Ces liens communautaires ont contribué à prévenir le génocide, comme Scott Straus l’a exposé dans son œuvre phare sur la prévention du génocide.

En Côte d’Ivoire, les leaders de l’indépendance, et surtout Félix Houphouët Boigny, ont créé et vigoureusement propagé un idéal fondateur national qui minimisait l’importance des divisions internes et insistait sur l’identité multi-ethnies du pays. Pendant des décennies, le pays est demeuré stable et prospère. Mais le successeur d’Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, a cherché à profiter de l’anxiété des électeurs sur l’économie défaillante en s’exprimant contre les Ivoiriens dont les parents n’étaient pas nés dans le pays avant l’indépendance.

Ivorian refugees in Liberia

Ivorian refugees in Liberia.

Il a rendu l’« ivoirité » populaire, idée qui a été traitée à l’extrême par deux présidents successifs. Malgré de fortes incitations à la violence, l’instabilité en Côte d’Ivoire ne s’est pas transformée en tuerie communautaire et Laurent Gbagbo, président de 2000 à 2011, a été mis en détention par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Les élites ivoiriennes politiques et militaires citent fréquemment la résilience de l’idéal fondateur du pays qu’un échantillon représentatif des Ivoiriens juge comme étant essentielle à la prévention du génocide.

Des signes similaires de résilience de la communauté apparaissent aujourd’hui au Burundi où le conflit est largement entrainé par des milices parrainées par le gouvernement et leurs alliés des forces de sécurité, et non par les communautés. Par ailleurs, la solidarité entre différentes ethnies règne parmi les opposants au gouvernement, ainsi que les survivants de violence.

La mobilisation stratégique et discrète des acteurs réformateurs du gouvernement et des services de sécurité est essentielle à l’action préventive.

Comme le montrent ces exemples, renforcer la résilience des communautés est un élément essentiel à la prévention des atrocités. Il convient également d’inclure la participation des communautés par des messages ciblés qui renforcent la cohésion sociale et la solidarité pour contrer l’incitation axée sur l’ethnie. Et lorsque les organisations de la société civile qui documentent et surveillent la violence exposent des violations, elles envoient un message aux auteurs indiquant qu’il est rendu compte de ces actes. Toute initiative visant à prévenir un génocide doit par conséquent aussi protéger les travailleurs de la société civile qui tiennent lieu de contrainte efficace à la violence entre communautés. Faute de telles initiatives, les auteurs passeront outre sur les normes de comportement postérieures au conflit qui ont été établies.

Enfin, la mobilisation stratégique et discrète des acteurs réformateurs du gouvernement et des services de sécurité est essentielle à l’action préventive. La plupart des documents de preuve qui ont été collectés par les observateurs de l’ONU dans des situations d’atrocités de masse émanent de sources au sein du gouvernement, y compris de nombreux transfuges. Il est crucial de soutenir ces éléments afin de renforcer la notion que le système n’est pas monolithique et que les motifs des auteurs de violences seront révélés.

Samantha Lakin est candidate au Doctorat du Centre Strassler pour les études sur l’Holocaust et le génocide de Clark University. Elle est actuellement chef d’équipe pour le genre et la corruption au Congo auprès de CDA Collaborative Learning. Elle est aussi membre du Conseil d’administration pour le financement des survivants (SURF), et du Conseil consultatif du Réseau de soutien aux survivants de génocides.

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