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Les défis de sécurité fondamentaux que le Nigéria doit relever. Quatrième défi : Boko Haram

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

17 avril 2015

Boko Haram est apparu en 2002 à Maiduguri, capitale de l’État de Borno dans le nord-est du Nigéria. Structuré initialement comme une secte sous le leadership de l’érudit salafiste Mohammed Yusuf, ce groupe, tout en critiquant le gouvernement, était essentiellement pacifique. Faisant fond sur un héritage d’idéologie islamiste radicale, Mohammed Yusuf a encouragé une adhésion plus stricte à la charia dans les États du nord du Nigéria. C’était à cette seule condition, faisait-il valoir, que les États majoritairement musulmans du nord pourraient régler les griefs de longue date auxquels ils étaient confrontés.

Sous le leadership de Mohammed Yusuf, Boko Haram a consacré son énergie à la mobilisation pour protester contre la négligence affichée par le gouvernement, particulièrement à l’égard des jeunes musulmans sans emploi. Le groupe a également créé un « État dans l’État » au sein duquel, parmi ses nombreuses pratiques, figurait la hijra, l’appel aux personnes à rompre tous les liens avec les autorités gouvernementales pour réaliser la pureté religieuse au sein de communautés prédéfinies et isolées. Se faisant l’écho de cette stratégie, Boko Haram possédait son propre gouvernement, sa police religieuse, son complexe religieux, son école ainsi qu’une grande exploitation agricole pour la production alimentaire. Il assurait également des fonctions « quasi étatiques » comme fournir une protection sociale, une formation professionnelle et une éducation de remplacement.

Pourquoi, d’un mouvement non violent, Boko Haram s’est-il transformé en une rébellion armée ?

À mesure que Boko Haram a continué de croître, les affrontements avec la police sont devenus fréquents et le gouvernement fédéral, qui avait longtemps négligé ce problème, a commencé à y prêter attention. Ce groupe est devenu de plus en plus violent, à tel point qu’en 2008, il avait commencé à stocker des armes de petit calibre dans ses bureaux principaux dans l’État de Bauchi et à Maiduguri. Des membres de Boko Haram ont également commis des attentats de façon épisodique, tiré des coups de feu à partir de véhicules en mouvement et refusé de respecter les lois locales. Un tournant a été atteint en juillet 2009, lorsqu’une violente confrontation avec la police a dégénéré en cinq jours d’émeutes à Bauchi, pour se propager ensuite dans les États de Borno, Yobe et Kano. Elles se sont terminées après que Mohammed Yusuf ait été capturé par la police, puis tué pendant sa garde à vue.

Boko Haram leader Abubakar ShekauPeu après, Boko Haram a résolument tourné le dos à la mission de prosélytisme qu’il s’était fixée. Le groupe est alors entré dans la clandestinité, pour en ressortir 18 mois plus tard sous la forme d’une insurrection armée. Son leader actuel, Abubakar Shekau, est bien plus violent que Mohammed Yusuf. Selon l’Armed Conflict Location and Event Dataset (ACLED, Fichier de données sur la localisation et les cas de conflits armés), Boko Haram s’est rendu responsable de près de la moitié de toutes les morts de civils dans les zones de guerre de l’Afrique durant la seule année 2014. La réponse musclée du gouvernement, qui a entraîné la mort de nombreux civils, a provoqué une intensification de la rébellion. Ceci, associé à des taux élevés de chômage des jeunes dans le nord, de fortes inégalités socioéconomiques entre le nord et le sud et une corruption endémique, a énormément favorisé le recrutement de nouveaux membres de Boko Haram.

Que veut Boko Haram ?

Boko Haram déclare vouloir renverser le gouvernement nigérian pour le remplacer par un État islamique. Il veut dans le même temps chasser du nord les institutions politiques et les établissements religieux musulmans, et débarrasser le Nigéria de toutes les influences occidentales. Bien que ces objectifs demeurent constants, la stratégie privilégiée pour y parvenir s’est modifiée. Sous le leadership de Mohammed Yusuf, Boko Haram était initialement très localisé et pensait que son « État parallèle » remplacerait progressivement le gouvernement fédéral pour résoudre les maux du Nigéria.

En revanche, sous le leadership d’Abubakar Shekau, Boko Haram a étendu ses visées au-delà du Nigéria en s’alignant sur le mouvement djihadiste mondial. Ceci apparaît clairement dans son mode opératoire qui comprend l’utilisation de bombes humaines, d’engins explosifs improvisés, de véhicules piégés et de décapitations. Ces tactiques, qui se sont intensifiées depuis 2013, étaient jusqu’alors étrangères aux insurgés du Nigéria et n’étaient pas employées par Boko Haram avant 2010. De même, le groupe a amplifié le renforcement de ses réseaux avec les mouvements terroristes étrangers tels qu’Al-Shabaab et Al-Qaïda au Maghreb islamique. Enfin, il a adopté la rhétorique du mouvement djihadiste mondial à l’égard de « l’ennemi lointain », en encourageant par exemple les attentats contre des cibles occidentales situées hors du Nigéria.

Vers un califat ?

En août 2014, Boko Haram a proclamé un califat dans les zones sous son contrôle et déclaré : « Nous sommes un califat islamique… nous n’avons rien à voir avec le Nigéria ». Ceci a coïncidé avec un changement de tactique, passant des attaques de guérilla à la confiscation et l’annexion stratégiques de territoires. Les limites de son califat autoproclamé correspondent presque exactement aux anciennes frontières du califat de Borno, représentant une tentative de tirer profit de ce renouveau musulman en utilisant cet empire jadis puissant comme point de référence. La déclaration d’allégeance de Boko Haram à l’État islamique (EI) confirme l’intérêt de Boko Haram pour la recréation d’un califat.

Boko Haram s’est aussi déclaré intéressé par l’administration des territoires qu’il contrôle. Lorsqu’il a capturé la ville de Mubi dans l’État d’Adamawa en novembre 2014, la rebaptisant Madinatul Islam (la ville islamique), il a exhorté les habitants à ne pas fuir, ordonné la réouverture des magasins et donné la consigne à ses combattants de payer leurs achats. Toutefois, dans la pratique, rien ne semble indiquer que Boko Haram ait fait preuve d’une forte volonté ni de capacités à gouverner efficacement. Confronté aujourd’hui à des pertes territoriales face à une offensive militaire multinationale, il reste à voir comment il modifiera sa revendication d’un califat.

Quels sont les résultats obtenus par la coalition militaire africaine contre Boko Haram ?

Photo: K. Aksoy

La réponse militaire du Nigéria à l’escalade de la violence menée par Boko Haram de 2012 à 2014 a eu des effets très limités. L’expansion territoriale du groupe s’est poursuivie et, à la fin de 2014, celui-ci contrôlait 25 municipalités dans les trois États de Borno, Yobe et Adamawa, dans le nord-est (un territoire à peu près aussi vaste que la Belgique). Avec une population de 2 millions d’habitants, Maiduguri était en danger. En janvier, l’Union africaine a autorisé la création d’une force multinationale conjointe réunissant des forces armées du Tchad, du Cameroun, du Niger, du Nigéria et du Bénin dans le but de mener des opérations conjointes contre Boko Haram. Avant même que la constitution de cette force ne soit autorisée, toutefois, le Tchad avait déjà lancé des actions contre le groupe, conformément à un accord militaire bilatéral séparé. Pays enclavé et alarmé par la fermeture de voies commerciales majeures traversant le territoire de Boko Haram, le Tchad avait de fortes raisons d’intervenir et ses forces ont rapidement fait pencher la balance en la défaveur de ce groupe.

Si les initiatives multinationales ont permis de réaliser des gains décisifs, elles se sont caractérisées par des tensions et une coordination minimale entre partenaires. Après que les forces tchadiennes aient repris la ville stratégique de Damasak au début du mois de mars, le président Idris Déby a déploré que plusieurs jours après la prise de la ville, l’armée nigériane n’était toujours pas arrivée pour en reprendre le contrôle. « Nous ne sommes pas une armée d’occupation… à ce stade, nous aurions dû remettre la ville au gouvernement nigérian et poursuivre notre progression », a-t-il dit dans un entretien.

La coopération entre le Nigéria et le Cameroun est entravée par leur différend frontalier de longue date et le refus par le Cameroun d’accorder au Nigéria le droit de « poursuite immédiate » sur son territoire. De son côté, la coopération avec le Niger a commencé du mauvais pied après que ce dernier ait accusé les forces armées nigérianes de « lâcheté ».

En dépit de ces difficultés, Boko Haram a dû se retirer de presque tous les territoires à l’exception d’un petit nombre, ce qui prouve la faiblesse relative du groupe vis-à-vis d’une pression militaire intense. Toutefois, pour que ces avancées militaires de la force multinationale se traduisent par une véritable stabilité, il faut appuyer les opérations offensives par la présence d’une sécurité et d’une gouvernance nigérianes solides et de confiance, par la mobilisation communautaire, par des possibilités d’éducation et par le développement. Dans le cas contraire, comme l’histoire tend à le prouver, les griefs qui ont aiguillonné les mouvements radicaux violents dans le nord du Nigéria s’enracineront à nouveau.

L’article suivant de cette série abordera de plus près les stratégies de lutte contre l’extrémisme au Nigéria.

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Experts du CESA

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