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Les défis de sécurité fondamentaux que le Nigéria doit relever. Huitième défi : Gouvernance

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

11 juin 2015

Si elle ne constitue pas un sujet classique en matière de sécurité, la gouvernance est toutefois un aspect central des menaces souvent intérieures ou fondées sur des questions sociétales auxquelles le Nigéria est confronté. Des clivages ethnoreligieux à la montée de l’extrémisme au sein des communautés marginalisées, en passant par un manque de professionnalisme des forces armées, la mauvaise gouvernance est un thème courant dans pratiquement toutes les difficultés de sécurité du Nigéria. Dans de nombreux cas, ces difficultés sont en fait symptomatiques de processus gouvernementaux faibles, d’exclusion ou d’exploitation et, de ce fait, sont appelées à perdurer tant que les problèmes de gouvernance sous-jacents n’auront pas été résolus.

Comment la mauvaise gouvernance nous a menés où nous en sommes

Les carences en matière de gouvernance accroissent la vulnérabilité de tout pays aux facteurs d’insécurité. Prenons la montée de Boko Haram. À elle seule, cette organisation n’a jamais été puissante sur le plan militaire. Elle a toutefois su exploiter les griefs pour mobiliser les communautés musulmanes marginalisées dans une partie du nord du Nigéria pour propager son idéologie et sa violence extrémistes. Les indicateurs de qualité de vie dans le nord du pays, par exemple, sont souvent inférieurs de moitié à ceux des autres régions. Les possibilités de revenus et économiques sont de même demeurent relativement sous-développées dans cette région. Le sentiment de marginalisation socioéconomique, associé à la perception d’une complicité entre les politiciens du nord et le gouvernement fédéral, a fourni à Boko Haram les leviers dont le groupe a besoin pour recruter des membres et mener ses activités insurrectionnelles.

Les larges fluctuations des tactiques employées par le gouvernement pour relever le défi présenté par Boko Haram illustrent également l’importance de la volonté politique pour garantir la sécurité. Le gouvernement alterne entre la brutalité (notamment des actes qui ont engendré des allégations de violations des droits de l’homme) et la passivité (absence de réaction lors de l’enlèvement des collégiennes Chibok). Une fois que les autorités (conjointement avec les forces armées de pays voisins) se sont décidées à agir, elles sont parvenues sans mal à expulser Boko Haram des territoires que l’organisation détenait au début de 2015.

Boko Haram peut être vaincue et le sera selon toute vraisemblance, mais il ne pourra y avoir de progrès durables en matière de sécurité tant que le gouvernement ne jouira pas de la confiance de ses citoyens. La tentation de l’insurrection contre le statu quo, fréquemment empreinte de motifs religieux, continuera d’attirer des jeunes désabusés. Avant Boko Haram, il existait des éléments de radicalisation dans le nord du Nigéria, et les mêmes messages insurrectionnels perdureront après le démantèlement de l’organisation. C’est pourquoi le gouvernement devrait viser s’assurer d’une crédibilité et d’une légitimité auprès des populations locales pour que ces messages n’aient plus prise sur leurs destinataires.

Corruption et insécurité

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Les études font référence à un « point de basculement » selon lequel une fois atteint un certain seuil de corruption institutionnelle donné, chaque légère augmentation de la perception de la corruption produit une forte baisse de la sécurité intérieure. Le Nigéria est classé 38e parmi les pays les plus corrompus au monde (il enregistre un score de 27 sur une échelle de 0 [très corrompu] à 100 [incorruptible] pour le niveau de corruption perçue du secteur public). Le système de favoritisme politique du pays et la corruption à haut niveau sont bien documentés. Plus de la moitié des Nigérians enquêtés par Transparency International ont déclaré avoir payé des pots-de-vin.

La paix et la prospérité sont particulièrement sensibles à la corruption des institutions de sécurité, plus particulièrement de la police et de la justice. Au Nigéria, des sites Internet collaboratifs suivent en temps réel les tentatives d’extorsion de pots-de-vin de la police auprès des automobilistes. Le niveau perçu de corruption au sein de la police nigériane est problématique (92 % des personnes sondées par Transparency International). D’après l’Institute for Economics and Peace, lorsque la perception de la corruption policière et judiciaire s’accroit, la confiance en ces institutions fléchit. À mesure que cette impression s’installe, les normes évoluent, la population commence à se comporter elle-même de façon moins respectueuse de la loi, et l’on voit s’accroître la probabilité d’actes criminels et de conflits violents, débouchant sur la terreur politique. Lorsque le système judiciaire ne tient pas les criminels responsables de leurs actes, les citoyens ne se sentent plus en sécurité et modifient leur comportement en conséquence, ce qui a des répercussions négatives sur l’activité socioéconomique.

En revanche, lorsque la corruption diminue, les perspectives de stabilité augmentent. L’ouverture et la paix s’accroissent dans le pays et l’on enregistre une nette réduction de la perception de la corruption policière et judiciaire. Ce sont les pays dotés d’institutions démocratiques très solides qui ont les niveaux les plus faibles de perception de la corruption.

La bonne gouvernance, question d’instauration de la confiance

La lutte contre la corruption est étroitement liée à l’instauration de la confiance. Les communautés des régions marginalisées attendent des preuves tangibles de la volonté des pouvoirs publics d’améliorer les conditions de vie des pauvres, surtout dans le domaine des biens publics, tels que les voies routières, l’accès à l’éducation, les services de santé et l’infrastructure des communications. Ceci exige, au-delà de la simple affectation de ressources financières à ces initiatives de développement, la mise en place de mécanismes de surveillance pour s’assurer de l’obtention de l’impact escompté.

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L’instauration de la confiance à l’égard du gouvernement ne dépend pas uniquement des extrants physiques mais aussi du « processus » employé par le gouvernement pour mobiliser les communautés. Elle suppose des actions transparentes et des redditions de comptes dans le choix et l’exécution des projets de développement. À son tour, cette mobilisation peut réduire la perception d’inégalités et de politique partisane. Autrement dit, les catalyseurs mobilisateurs de la violence organisée se fondent souvent sur un sentiment de dénuement relatif. À l’inverse, si le gouvernement est perçu comme inclusif et impartial dans ses engagements, ce levier mobilisateur perd de sa puissance.

Il est aussi possible de renforcer la confiance en mobilisant un vaste éventail de personnes issues des communautés marginalisées pour amorcer le dialogue afin qu’elles puissent faire connaître leurs préférences et s’approprier dans une certaine mesure les initiatives publiques prises dans leurs localités. L’instauration de la confiance nécessite également une communication dynamique pour que les citoyens des zones marginalisées comprennent ce que les pouvoirs publics entreprennent en leur nom. Ce faisant, le gouvernement est également mieux en mesure de contrer les discours négatifs des groupes insurgés.

La création d’un système politique transparent et participatif nécessitera davantage de contributions directes de la société civile pour refléter la diversité des acteurs locaux, notamment chez les femmes et les jeunes. Au départ, il faudra également accorder davantage de temps pour permettre à la population d’exprimer les injustices subies, de manière à ce que les tensions ne couvent pas. Les citoyens doivent savoir qu’ils ont des possibilités de se faire entendre et de collaborer à l’intérieur du système plutôt qu’en marge de celui-ci ou à son encontre. En mobilisant ces voix diverses, les dirigeants du Nigéria s’acquerront la confiance des populations et pourront mieux articuler des visions qui dépassent les intérêts sectaires.

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Experts du CESA

 

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