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Les défis de sécurité fondamentaux que le Nigéria doit relever. Cinqième défi : Stratégies de lutte contre l’extrémisme

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

7 mai 2015

Abubakar Shekau. Photo: VOACela s’est passé le 11 juin 2009. Une vingtaine de membres de Boko Haram non armés circulant à moto ont été tués par balles par la police parce qu’ils refusaient de porter un casque. L’incident marquait le point culminant d’une série de confrontations avec la police, qui avaient amené celle-ci à considérer son autorité comme remise directement en question. À cette période, toutefois, Boko Haram était avant tout une secte religieuse et ne s’était pas encore engagé pleinement dans la violence. Les membres du groupe impliqués dans l’incident étaient en route pour assister à l’enterrement de l’un des leurs qui avait été tué dans un accident de voiture. Cette fusillade a déclenché un soulèvement de sympathisants du groupe qui a duré cinq jours avant de se propager dans quatre États du nord du pays, a fait plus de 800 morts et a débouché sur l’arrestation du fondateur de Boko Haram, Mohammed Yusuf, lequel est décédé pendant sa garde à vue dans des circonstances mystérieuses. Des membres du groupe ont été retrouvés puis tués, leurs biens, confisqués et bon nombre d’entre eux, emprisonnés. Désemparé mais déterminé à se venger, Boko Haram est entré dans la clandestinité. Le successeur de Mohammed Yusuf, Abubakar Shekau, a adopté une approche beaucoup plus militante. Il a appelé ses partisans à se regrouper pour « laver leur honneur ». Environ un an et demi plus tard, Boko Haram est réapparu, devenant l’une des organisations terroristes les plus brutales de l’Afrique. Tournant majeur dans l’évolution de ce groupe, cette suite d’événements illustre les limites des approches excessivement cinétiques à l’égard de la lutte contre l’extrémisme.

Une réponse militaire problématique

Dès 2012, Boko Haram a commencé à organiser des attaques coordonnées contre des objectifs militaires dans tout le nord du Nigéria, et notamment des attentats-suicides à la bombe quasi hebdomadaires dans de grandes agglomérations. Le président Goodluck Jonathan a riposté en mai 2013 en déclarant l’état d’urgence dans trois États du nord-est : Borno, Yobe et Adamawa. À son tour, le gouvernement national a constitué une Force opérationnelle interarmées (FOI), composée de membres de l’armée, de la police et des douanes, pour combattre Boko Haram. Dans le même temps, le gouvernement s’est engagé à relever le budget de la défense pour le porter de 800 millions de dollars à 5,4 milliards de dollars entre 2009 et 2014.

Cependant, la mission de la FOI a fait l’objet de critiques pour arrestations arbitraires, torture et exécutions extrajudiciaires de présumés sympathisants et membres de Boko Haram. Lors d’une opération à Baga, dans l’État de Borno dans le nord-est, des membres de la FOI auraient détruit plus de 2 000 édifices, apparemment en représailles pour l’assassinat d’un soldat par Boko Haram.

Au mieux, cette intervention brutale a été inefficace. D’aucuns ont avancé qu’elle a été contre-productive. La fréquence et l’intensité des attaques de Boko Haram ont augmenté de 2013 à 2014. Entretemps, par sa démarche, les autorités se sont aliéné les civils, qui se sentaient moins motivés à fournir des renseignements précieux au sujet de ce groupe. « Le gouvernement ne peut pas espérer vaincre Boko Haram s’il ne modifie pas sa stratégie anti-insurrectionnelle », affirme Hussein Solomon. Il est indispensable de gagner la confiance et le soutien de la population.

Milice d'autodéfense Nigeria. Photo: VOA

Ce manque de confiance est accentué par les lignes de faille préexistantes, particulièrement entre le nord musulman relativement sous-développé, d’où vient l’insurrection, et le sud plus riche, principalement chrétien. Ces dichotomies alimentent l’impression chez de nombreux habitants du nord qu’ils sont systématiquement marginalisés par les autorités laïques. Ajoutons à cela l’incapacité du gouvernement à protéger les populations civiles et la prolifération des groupes d’autodéfense qui en résulte, et l’on est probablement en train de semer les graines de nouvelles formes d’instabilité.

La gouvernance et l’état de droit

La prise en compte des revendications sociales et économiques que les organisations terroristes exploitent pour recruter de nouveaux membres est un volet essentiel de toute stratégie globale de lutte contre l’extrémisme. La corruption endémique a également sa part de responsabilité. Les plaintes relatives à la corruption dans le secteur judiciaire prolifèrent, y compris concernant la pratique de « l’achat des jugements ». Comptant peu d’agents techniques et scientifiques formés, la police a tendance à s’appuyer sur les aveux, qui fondent 60 % de toutes les poursuites.

Toutefois, les rapports sur les droits de l’homme semblent indiquer que certains de ces aveux sont obtenus sous la torture. La réintroduction de la charia dans douze États du nord en 1999 devait servir de moyen de lutte contre la corruption du système judiciaire laïc, permettre de renforcer le sentiment d’appartenance au tissu social de la nation nigériane et accroître la stabilité. Mais cette mesure n’a pas non plus atteint ses objectifs car bon nombre estiment que les tribunaux islamiques sont aussi corrompus que leurs équivalents laïcs. Ces initiatives inefficaces de gouvernance et la perception d’une justice défaillante ont favorisé la prolifération des idéologies de rejet et extrémistes. Ainsi, Boko Haram n’a que l’embarras du choix pour recruter de nouveaux membres.

Rapprochements

Au Nigéria, les institutions traditionnelles fonctionnent parallèlement à celles du gouvernement fédéral et des États, et aux autorités locales ; historiquement, elles ont joué un rôle important pour encourager l’émergence de moyens non violents de résolution des conflits. Plusieurs d’entre elles ont participé aux efforts de lutte contre la radicalisation de la jeunesse dans le nord du Nigéria. Toutefois, beaucoup de jeunes semblent désormais rejeter les institutions traditionnelles et religieuses pour se tourner vers Boko Haram et d’autres organisations extrémistes.

The Sultan of Sokoto. Photo: ECOWASLe très respecté sultan de Sokoto et son homologue le shehu de Borno, par exemple, ont publiquement dénoncé Boko Haram et participé à des initiatives de haut niveau pour promouvoir la coopération entre les communautés musulmanes (surtout les jeunes) et le gouvernement. Ils ont aussi pris part à un dialogue interconfessionnel continu avec des dirigeants chrétiens. Pourtant, ils ne sont pas parvenus à enrayer le recrutement dans les rangs des terroristes. Deux facteurs entrent en ligne de compte. Tout d’abord, beaucoup d’habitants du nord remettent en cause la crédibilité de leurs dirigeants traditionnels et religieux, considérés pour la plupart comme faisant partie intégrante du système politique corrompu en place. Ensuite, malgré la tradition de modération religieuse du Nigéria, les voix de la radicalisation semblent mieux réussir à atteindre les jeunes que celles de la modération.

Dans le même temps, Boko Haram s’est attaché à prendre pour cibles de ses violences des imams modérés afin de les dissuader de toute initiative de réconciliation ou de compromis car cela irait à l’encontre des objectifs de polarisation du groupe. Ces tensions ont amené certains à avancer que le véritable tensions présentes dans le nord du Nigéria n’existent pas forcément entre les musulmans mécontents et le gouvernement fédéral laïc, mais qu’il s’agirait plutôt d’une lutte à l’intérieur de la communauté musulmane pour déterminer s’il conviendrait d’adopter une attitude modérée, comment le faire et comment interpréter la jurisprudence islamique. Le chercheur John Paden est d’avis que la solution à ce problème réside dans une collaboration plus étroite avec les éléments modérées pour encourager des réformes nationales et locales, habiliter les dirigeants traditionnels et promouvoir le dialogue interconfessionnel.

christian-and-muslim-leaders-in-nigeriaEn bref, l’expansion rapide de l’influence de Boko Haram dans le nord du Nigéria reflète autant l’inefficacité et la faiblesse de la présence gouvernementale au niveau fédéral des autorités fédérales, des États et des entités locales que la domination militaire des rebelles. « Il n’est pas possible de résoudre cette insurrection sans réparer l’État », avertit Hussein Solomon. L’expérience acquise jusqu’ici semble indiquer que la lutte contre l’idéologie extrémiste et la stabilisation du nord du Nigéria nécessiteront des efforts multisectoriels faisant intervenir une stratégie militaire calibrée, des initiatives de gouvernance dynamiques à l’échelle locale et un rapprochement avec des dirigeants communautaires modérés, dignes de confiance.

L’article suivant de cette série traite du professionnalisme des forces armées.

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Experts du CESA

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