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Garissa, la lutte contre le terrorisme et la confiance du public

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

21 avril 2015

Au Kenya, l’effusion de douleur publique provoquée par le massacre horrible de 152 étudiants par les Shebab sur le campus universitaire de la ville de Garissa, dans le nord-est, a fait place à la frustration alors que des centaines d’étudiants kényans manifestaient dans la capitale, Nairobi, le 8 avril, quelques jours après l’attaque, pour réclamer l’amélioration de la sécurité dans les établissements d’enseignement supérieur.

Garissa

Photo: A Jones.

Cette attaque, que les Shebab ont décrite comme des représailles aux opérations militaires kényanes en Somalie, a été la plus meurtrière sur le sol kényan depuis celle qu’ils avaient perpétrée en 2013 contre le centre commercial cossu Westgate, dans la banlieue de Nairobi, qui avait fait 68 morts. Le massacre de Garissa avait toutes les caractéristiques des attaques précédentes : l’assaut d’une cible vulnérable mal défendue, l’effet traumatisant du grand nombre de victimes et un effort délibéré visant à porter atteinte à la tolérance religieuse en séparant les victimes selon leur religion et en exécutant les non musulmans. Le message semble avoir porté : après l’attaque, le personnel non musulman de l’hôpital de Garissa a lancé une grève perlée en expliquant qu’il ne se sentait pas en sécurité. Les professionnels non musulmans continuent de quitter le nord-est du Kenya en grand nombre, ce qui sape les efforts menés par le gouvernement pour intégrer cette région historiquement marginalisée. Le gouvernement a même cédé aux pressions en faveur de la fermeture de l’université et du transfert de ses étudiants.

Ce sentiment de frustration a gagné le parlement kényan et certains parlementaires d’opposition ont réclamé le retrait des forces kényanes de la Somalie, qualifiant leur présence dans ce pays d’« improductive ». Les parlementaires ont organisé une manifestation qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes pour appuyer leur argument, ce qui constitue un changement majeur par rapport à la vieille coutume qui veut que les parlementaires fassent corps derrière le président lorsque le pays est menacé. Pas cette fois-ci. Au lieu de cela, les dirigeants de l’opposition ont tenu une longue réunion avec deux sénateurs américains en visite pour tenter d’obtenir le soutien des États-Unis au retrait de la Somalie des Forces de défense du Kenya.

Les informations diffusées par les médias locaux suggèrent que le gouvernement « a du mal à trouver une réponse appropriée ». L’armée de l’air kényane a bombardé des positions des Shebab en Somalie. Le président Kenyatta a ordonné la mobilisation de 10 000 nouvelles recrues de police. Des comptes bancaires et les activités de compagnies somaliennes de transfert d’argent ont été bloqués. Le gouvernement kényan a donné à l’ONU trois mois pour déplacer un camp accueillant plus d’un demi-million de réfugiés somaliens dans le nord-est du Kenya. En outre, le gouvernement fait construire un mur de 700 km tout le long de la frontière avec la Somalie.

Ces décisions font craindre que les relations historiquement tendues entre les Kényans d’ethnie somalie et les pouvoirs publics s’enveniment de nouveau, ce qui porterait atteinte aux objectifs du contre-terrorisme. Après une série d’attentats à la grenade en 2014, les autorités avaient arrêté plus de 4 000 personnes, en majorité des membres de l’ethnie somalie, dont un grand nombre ont été détenues sans être inculpées pendant une période qui a duré jusqu’à huit semaines et certaines ont été expulsées vers la Somalie. Cela a renforcé les récits puissants de victimisation que l’on entend depuis longtemps dans la communauté somalie.

La confiance du public dans la capacité du gouvernement à assurer la sécurité a des effets sur la réussite ou l’échec des initiatives de lutte contre le terrorisme. Un facteur qui y est étroitement associé est la résilience du public à l’égard de récits qui pourraient exacerber les clivages religieux et ethniques et de faire le jeu des terroristes. Affaiblir cette résilience est exactement l’objectif de ces actes terroristes qui cherchent à créer un climat de peur et de paralysie susceptible d’accroître les pressions exercées par le public sur le gouvernement pour qu’il révise ses politiques.

Il est essentiel de répondre à ces préoccupations étant donné que l’attaque de Garissa n’est pas un événement isolé, mais qu’elle s’inscrit plutôt dans la poursuite de l’escalade des attentats terroristes contre des citoyens kényans. À vrai dire, le Kenya semble être plus important que jamais pour la stratégie à long terme des Shebab. Depuis l’assaut contre le Westgate en 2013, les Shebab ont lancé 63 attaques au Kenya, faisant 415 morts, alors qu’il y avait eu 42 attaques entre 2012 et 2013, qui avaient fait 77 morts.

La structure des Shebab comprend maintenant deux organisations imbriquées en Somalie et au Kenya. La cellule kényane (appelée en général Al-Hijra), quoique séparée en grand partie, reste subordonnée à l’organisation centrale en Somalie, qui nomme l’émir d’Al-Hijra. Cette structure organisationnelle veut dire que les attaques peuvent être programmées indépendamment au Kenya, ce qui revêt une grande importance stratégique pour un mouvement résolu à rester viable en dépit des grosses pertes territoriales subies en Somalie du fait des opérations militaires concertées de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM).

Bien qu’à la suite de l’attaque de Garissa une grande partie de l’attention se concentre naturellement sur la réactivité et les capacités des forces de sécurité kényanes, le défi plus important concerne la gouvernance. Il est vital de maintenir la cohésion sociale face aux efforts répétés des Shebab pour fomenter des dissensions ethniques et religieuses au Kenya si l’on veut marginaliser les acteurs extrémistes et éviter les conflits interreligieux. L’établissement de la confiance dans l’efficacité, le professionnalisme et la transparence du secteur de la sécurité du Kenya jouera un rôle déterminant dans cette action.

Aller plus loin :

Experts:

  • Benjamin Nickels, Professeur-adjoint: Menaces transnationales et contre-terrorisme
  • Dan Hampton, Professeur de pratique, études de sécurité
  • Tom Dempsey, Professeur adjoint et président académique, études de sécurité
  • Joseph Siegle, Directeur de la recherche

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