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Extrémisme : origine de son enracinement, ses motivations et les réponses

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

20 novembre 2015

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Quatre des huit provinces ou wilayat du califat autoproclamé se trouvent en Afrique : Algérie, Libye, Egypte et Nigéria. Bien que des questions persistent sur l’aptitude du groupe à diriger ses partisans en une campagne unifiée et coordonnée, ceux qui ont déclaré loyauté à ISIS ont adopté sa signature de brutalité.

Les initiatives menées pour lutter contre l’extrémisme violent (CVE) en Afrique sont bien cependant antérieures à ISIS. S’appuyant sur les travaux de la lutte CVE au fil des ans, le Centre des études stratégiques de l’Afrique souligne certains des thèmes récurrents.

L’attrait des idéologies de l’extrémisme violent

Dans certaines parties du Sahel et de la Corne de l’Afrique, l’attrait des idéologies extrémistes  vient de la capacité des organisations terroristes à utiliser les revendications sociales et économiques des groupes marginalisés, en particulier les jeunes, et de les persuader que ces griefs peuvent être rectifiés par l’établissement d’un califat islamique, explique dans un rapport Terje Østebø, professeur adjoint pour le Centre de l’Afrique sur le militantisme islamique en Afrique. « Bien que les liens idéologiques au niveau international avec les mouvements salafistes djihadistes soient importantes, les motivations de l’extrémisme en Afrique sont largement imputable au terrorisme intérieur. Des groupes militants distincts émergent et évoluent à partir de préoccupations locales, sont formés et dirigés par des acteurs situés localement et ont un programme qui se concentre sur le contexte immédiat ». Les implications de ceci sont que les programmes de lutte contre le terrorisme doivent être accompagnés d’initiatives visant à traiter les problèmes locaux et d’attirer les populations vulnérables à nouveau dans la société en favorisant l’inclusion sociale.

Les attaques terroristes en Tunisie, au musée Bardo en mars et dans la  station balnéaire de Sousse en juin, a clairement fait apparaître le problème des jeunes marginalisés. Noureddine Jebnoun, professeur spécialiste des études sur l’Afrique du Nord au Centre ACSS, explique que de nombreux jeunes qui ont quitté la Tunisie pour rejoindre ISIS en Syrie et dans d’autres pays aussi sont bien éduqués, ont même des diplômes d’études supérieures. Jebnoun explique : “Ils ont accès à l’éducation moderne et sont sophistiqués, pourtant exposés à des alternatives d’emploi limitées, ils ont un sentiment  de désespoir manifeste  et un manque de valorisation qui les rend prédisposés à l’extrémisme islamique. Les textes explicatifs du Jihad donnent davantage de justification et de cohérence. La violence leur donne une impression de puissance. Donc l’idéologie et la violence font éventuellement place à cette impuissance et ce sentiment de honte qu’ils ont de ne pas être capables de pourvoir à eux-mêmes et à leur famille ».

Au Nigéria, les interprétations extrémistes de l’Islam ont trouvé un écho important parmi certaines communautés musulmanes marginalisées comme une avenue permettant d’enrayer les injustices et les inégalités économiques perçues, explique Chris Kwaja dans le dossier sur la sécurité en Afrique « Nigeria’s Pernicious Drivers of Ethno-Religious Conflict ». Il explique que Boko Haram a prospéré sur les clivages socioéconomiques au Nigéria, en particulier les disparités particulières existant entre le Nord, sous-développé et en majorité musulman et le Sud relativement prospère et à prédominance chrétienne. Pour être sûr, d’autres clivages existent au sein de ces deux  plus importantes dichotomies mais des problèmes de fond parmi les communautés musulmanes du Nord (en particulier les jeunes sans emploi) ont été la préoccupation centrale dans les récits extrémistes que Boko Haram et d’autres groupes terroristes ont utilisés afin de s’attirer des recrues. Hussein Solomon explique que la « solution » que les chefs du mouvement de Boko Haram ont donnée pour mettre fin à ces griefs est le rétablissement d’un califat islamique et de débarrasser le Nigéria des « influences de l’Occident corrompu ».

De tels appels sont puissants car le Nigéria a une longue histoire de gouvernement islamique qui remonte au temps de la dynastie des Sefuwa (1086–1616), le califat de l’état de Borno (1380–1893) et l’empire de Sokoto (1804–1903). Ces empires précoloniaux sont perçus par de nombreux nigériens comme «  l’âge d’or » de leur pays. Tout ceci crée un environnement propice à permettre aux idéologies extrémistes de prospérer. L’enseignement principal à tirer est qu’en l’absence d’une solution globale apportée aux griefs de la région, les idéologies extrémistes survivront même après que le mouvement Boko Haram soit vaincu militairement.

Nigerians massively fled across the border with Niger when insurgents of Boko Haram attacked their town, Damassak, on 24 November 2014. Copyright: EC/ECHO/Anouk Delafortrie

Photo: EC/ECHO/Anouk Delafortrie

Contrôler le territoire en opposition à des attaques éclairs

En août 2014, Boko Haram a proclamé un califat dans les petites villes et villages qu’il s’était emparé. Ceci a coïncidé avec un changement de tactique de Boko Haram allant d’attaques sporadiques à la possession de territoire. Il convient de noter que les frontières de son califat établi suivaient celles de l’ancien califat de l’état de Borno. Joseph Siegle, directeur de recherche de l’ACSS, a averti dans une interview que le groupe était en train de se mettre dans une position où il « sera capable de contrôler une partie encore plus grande du territoire sur laquelle il établira son califat proclamé et créera des propres structures de gouvernance ».

A son apogée, Boko Haram contrôlait plus de 30 villes au nord-est du Nigéria le long de la frontière du Cameroun et du Niger. Davin O’ Regan, associé de recherché au Centre de l’Afrique,  affirme que cette concentration géographique présente une opportunité pour confiner et isoler le groupe. Comme une coalition de forces armées régionales a réussi à faire partir Boko Haram de pratiquement toutes ces régions au début 2015, la tactique du groupe est revenue à un mode d’attaques éclairs et d’attentats suicides. Il est intervenu dans ces attentats au Tchad, au Niger et au Cameroun, en plus du nord du Nigéria donnant un  bilan estimé de  4 000 morts depuis janvier.

En Somalie, Al-Shabaab auparavant contrôlait à peu près la moitié du pays, notamment les zones urbaines importantes comme Mogadishu, Kismayo et Barawe. Ceci lui a permis d’affirmer une certaine forme de gouvernance sur ces régions. La mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) a chassé Al-Shabaab de ces bastions urbains, privant le groupe d’importantes sources de revenus, de  taxes sur les biens et autre commerce illicite. Le port de Barawe, par exemple, était le carrefour d’un commerce de charbon de bois de plusieurs millions de  dollars  qui a financé en grande partie les opérations du groupe. Al-Shabaab semble s’être adapté  à la perte de son territoire et de son infrastructure commercial en intervenant dans les  attentats suicides des zones urbaines à l’intérieur de la Somalie aussi bien qu’au Kenya et en Ouganda, deux pays fournisseurs de contingents à l’AMISOM.

Les motivations de l’emprise territoriale semblent cependant différer dans les deux cas. La nécessité d’établir et de maintenir des infrastructures commerciales (y compris des importations et exportations) semble être plus importante à Al-Shabaab qu’à Boko Haram, qui n’a pas fait d’efforts sérieux à gouverner ses zones de contrôle. Al-Shabaab, au contraire, se voit comme un gouvernement, reflétant ses racines dans le nationalisme somalien, notamment le fameux rêve somalien d’une « Grande Somalie ». De telles convictions, associées à la finesse traditionnelle des somaliens concernant le commerce, continuent à guider la stratégie d’Al-Shabaab lorsqu’il perd du territoire. Son objectif a vraiment changé de contrôler les ports à contrôler les routes d’un commerce lucratif entre ces ports et l’arrière-pays somalien. Il a également diversifié ses sources de revenus par l’imposition de régimes fiscaux différents et un contrôle resserré sur les  entreprises lucratives de conversion des devises en Somalie et la diaspora somalienne.

Atténuer l’extrémisme

Ugandan contingent of AMISOM - Baidoa, Somalia. AU-UN IST PHOTO / TOBIN JONES - See more at: http://africacenter.org/2015/10/extremism-root-causes-drivers-and-responses/#sthash.1PgKcugV.dpuf

Ugandan contingent of AMISOM – Baidoa, Somalia. AU-UN IST PHOTO / TOBIN JONES

La radicalisation est plus axée sur « qui vous connaissez », fait remarquer Noureddine Jebnoun. « Elle tire parti des sentiments de marginalisation de la société et se sert de l’endoctrinement pour combler ce vide et crée un sens d’une nouvelle appartenance. La combattre exige la reconnaissance du rôle de la société civile et des mouvements sociaux plus importants ainsi que l’intégration  des droits au développement, à l’éducation, à la vie politique et civile, communs à la citoyenneté  et à l’activisme politique ». Toutefois, les gouvernements, aux prises de menaces extrémistes, ont tendance à répondre par limiter ces activités au nom de mesures visant à rétablir l’ordre, souvent accompagnées d’effets contreproductifs. Il cite la décision du gouvernement tunisien de fermer 80 mosquées peu de temps après l’attentat de Sousse. « Ceci va probablement alimenter les perceptions d’injustices et pousser les militants à opérer  dans la clandestinité », prévient-il.

Michael Olufemi Sodipo dans un bulletin sur la sécurité en Afrique intitulé « Atténuer le radicalisme dans le nord du Nigéria », explique que remédier à l’extrémisme violent exige de  mettre en place des « interventions à chaque étape du processus de radicalisation, qui comprendront le recours mesuré à la force, des investissements proactifs dans le développement  pour répondre aux griefs socioéconomiques, la neutralisation des idéologies extrémistes et la réadaptation des personnes qui ont été radicalisées ». Il appelle aussi à des approches diverses pour la résolution des différends comme celles qui font participer activement les jeunes et autres groupes à risque dans des programmes de  consolidation de la paix afin d’inculquer les notions de tolérance, de lutter contre les préjugés et de réduire l’attrait aux idéologies radicales.

Etablir des processus de gouvernance d’inclusion qui créent un climat de confiance entre les institutions du gouvernement et les citoyens doit être l’élément principal dans la lutte contre l’extrémisme violent explique  Hussein Solomon. « On ne peut pas fixer le problème du terrorisme sans fixer l’Etat », suggère-t-il. « Un nouveau contrat social doit être établi entre les dirigeants politiques et les citoyens, celui qui inclue et respecte les diversités d’ethnie et de religion et par lequel les citoyens ont l’impression qu’ils appartiennent au pays. Les élites politiques de l’Afrique ont, cependant, jusqu’ici résisté à ceci … Ce qui ressort alors est un Etat corrompu et prédateur qui crée plus de clivages dans la société qu’il ne peut améliorer. Ceci crée les conditions pour les organisations radicales de s’enraciner comme cela s’est produit au Nigéria, au Nord du Mali et en Somalie ».  Adresser ces faiblesses fondamentales de l’Etat africain doit être envisagé par les partenaires internationaux et africains comme vital tant pour la sécurité nationale qu’internationale, affirme-t-il.

Des changements s’imposent également dans la manière dont les opérations militaires sont conduites. L’approche rigide à traiter le problème du mouvement de Boko Haram du Nigéria a contribué à la radicalisation du groupe avec le temps. Le mouvement démarra en 2002 comme une secte religieuse mais au fur et à mesure du temps qui passait avait fréquemment des démêlés avec la police. Tout a basculé en 2009 après une altercation violente  avec la police qui a déclenché cinq jours d’émeutes à Bauchi, se propageant ultérieurement sur les états de Borno, Yobe et Kano. Celles-ci s’arrêtèrent après que son fondateur ait été capturé et tué  pendant sa garde à vue. Le groupe est parti se cacher pour revenir quelques mois plus tard sous la forme d’insurgés armés. On peut tirer beaucoup d’enseignement de cette expérience, explique Sodipo. « Pour que les opérations de sécurité soient plus efficaces, les forces du gouvernement doivent s’investir à  renforcer la crédibilité et à obtenir la confiance parmi les communautés locales ».

Pareillement, Benjamin Nickels, professeur-adjoint et titulaire d’une chaire universitaire en Menaces transnationales et contre-terrorisme attire l’attention sur l’importance de se concentrer sur « les conséquences involontaires des opérations anti-terrorisme »  et comment elles sapent les objectifs du contre-terrorisme. « Nous continuons à voir des cas de répression dans la manière dont ces opérations sont exécutées, ce qui crée plus d’instabilité et donne lieu à l’exploitation par les organisations terroristes », prévient-il. Il avertit aussi qu’une confiance excessive des partenaires internationaux sur les partenaires dans la lutte contre le terrorisme, qui  mènent une politique de répression dans leur pays pourraient, par inadvertance, exacerber la dynamique de l’instabilité.

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