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L’État islamique en Afrique : Implications de Syrie et d’Irak

Par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique

25 avril 2017

Ansar al-Din fighters in Timbuktu

Ansar al-Din combattants à Tombouctou.

Fin 2016, Abu Bakr al-Baghdadi, leader de l’État islamique en Irak et en Syrie (EIIL), annonçait que le groupe avait « étendu et orienté une part de notre commandement, nos moyens et nos richesses sur l’Afrique ». Le magazine de l’EI (État islamique) en Irak et en Syrie, Dabiq, a fait référence aux régions d’Afrique qui faisaient partie de son « califat » : la région qui comprend le Soudan, le Tchad et l’Égypte a été nommée province du califat d’Alkinaana ; la région regroupant l’Érythrée, l’Éthiopie, la Somalie, le Kenya et l’Ouganda est la province d’Habasha ; la région nord-africaine comprend la Libye, la Tunisie, le Maroc, l’Algérie, le Nigeria, le Niger et la Mauritanie étant le Maghreb, la province du califat. » Faisant abstraction des regroupements ethno-linguistiques disparates présents au sein de ces « provinces », l’intérêt de l’EI en Irak et en Syrie à établir une présence en Afrique consistait en une vision d’un califat mondial.

Les revers subis sur les champs de bataille dans les fiefs de l’EI en Irak et en Syrie depuis 2015 suscitent quelques interrogations sur l’impact que ces revers auront sur les aspirations africaines de l’EI . Il convient tout d’abord de reconnaître que la menace des groupes islamistes violents en Afrique n’est pas monolithique mais plutôt constituée d’une grande diversité d’entités distinctes. Pour la plupart, ces groupes sont géographiquement concentrés et axés sur des objectifs territoriaux ou politiques. Plus spécifiquement, le Centre d’études stratégiques de l’Afrique a identifié 5 principales catégories de groupes islamistes militants en Afrique. Ces groupes, par ordre de létalité, comprennent Boko Haram, Al Shabaab, les groupes liés à l’EI en Afrique du Nord, Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et des groupes axés sur le Sinaï.

Les liens et l’influence de l’EI en Irak et en Syrie avec chacun de ces groupes varient considérablement. En conséquence, les perspectives à venir de l’EI en Syrie et en Irak pourraient, de même, avoir diverses implications sur l’ensemble de l’Afrique. Examinons plus en détail chacun de ces groupes.

Boko Haram

L’influence principale d’EIIL sur Boko Haram, en revanche, a été une réputation.

Bien que le leader de Boko Haram, Abubakar Shekau, ait publiquement déclaré allégeance à l’EI en Irak et en Syrie en 2015, le soutien de l’EI à Boko Haram s’est avéré insignifiant. Des preuves semblent indiquer par une documentation de relations publiques générée ultérieurement par Boko Haram, que l’EI n’ait toutefois pas fourni, de manière significative, de direction stratégique, contrôle organisationnel, financement, biens ou combattants pour appuyer les opérations de Boko Haram. Les combattants de Boko Haram continuent plutôt d’émaner principalement de la région nord-est du Nigeria, en concentrant ses opérations sur le Nigeria et les zones frontalières du Cameroun et du Niger. De ce fait, la réduction continue des capacités de l’EI en Irak et en Syrie ne devrait pas avoir un fort impact sur la capacité opérationnelle ou la concentration de Boko Haram. Parallèlement, si l’EI en Irak et en Syrie devait reprendre des territoires et des ressources au Moyen-Orient, ceci ne devrait pas se traduire par un regain de soutien pour Boko Haram dans un proche avenir.

Photo: HazteOir.org.

Par contraste, la principale influence de l’EI en Irak et en Syrie sur Boko Haram consistait en sa réputation. Au plus plus fort de ses activités, l’EI en Irak et en Syrie était une force dynamique et puissante animée par une vision d’un califat islamique mondial. Cette image séduisait fortement les jeunes militants attirés par le djihad. Ainsi, l’allégeance de Boko Haram à l’EI en mars 2015 a été largement perçue comme l’occasion d’allier les échecs de Boko Haram dans la région nord-est du Nigeria à une cause plus vaste. C’est donc sur le front idéologique que l’avenir de l’EI en Irak  et en Syrie aura probablement le plus fort impact sur Boko Haram. Si l’EI en Irak  et en Syrie échoue, et ainsi toute perspective de leadership d’un califat global, l’attrait idéologique et la motivation des combattants et des recrues pour Boko Haram se dissiperont aussi.

Al Shabaab

Al Shabaab a ressurgi en 2016, prenant des mesures offensives à l’encontre du gouvernement somalien encore fragile et les forces de l’AMISOM. Al Shabaab est presque entièrement centré sur la Somalie, ayant émergé d’une agressive concurrence entre clans et partis politiques en Somalie, image de l’Islam violent dans le pays. Le groupe a longtemps été affilié à Al-Qaïda et est hostile à l’EI. En 2016, des tentatives d’établir des affiliés de l’EI en Somalie par des dissidents d’Al Shabaab ont été agressivement combattues par Al Shabaab.

Ainsi l’avenir de l’EI en Irak et en Syrie n’aura probablement pas d’effet direct ou immédiat sur Al Shabaab. Par contre, la trajectoire du violent extrémisme islamiste en Somalie connaîtra plutôt l’influence plus directe d’autres forces (par ex., la légitimité et l’efficacité du nouveau gouvernement somalien, la dynamique de clans en Somalie, les influences idéologiques et le financement Whahhabi).

Les groupes liés à l’EIIL en Afrique du Nord

Des groupes affiliés à l’EI ont émergé en Tunisie et en Libye en 2014, peu après la montée de l’EI en Irak et en Syrie. Les rôles de ces deux affiliés laissent toutefois apparaître de fortes différences. La Tunisie s’est avérée être une des principales filières de recrutement pour l’EI vers la Syrie par l’intermédiaire d’Ansar al Sharia en Tunisie. Quelques 6 500 Tunisiens – plus que dans tout autre pays extérieur – se seraient rendus en Syrie et en Irak, dont la majorité est soupçonnée de soutien au djihad. L’attrait idéologique de la demande de l’EI en Irak et en Syrie d’un califat mondial trouve évidemment un écho dans la jeunesse marginale tunisienne.

En Libye, la prise et la défense de Syrte ont été les activités les plus médiatisées d’une entité de l’EIIL sur le continent africain. Cependant, l’EIIL ne bénéficie pas d’un important soutien local en Libye.

Les revers de l’EI en Irak et en Syrie pourraient provoquer un retour des combattants tunisiens vers leur pays d’origine en créant ainsi un climat d’instabilité en Tunisie. Si Ansar al Sharia est à l’origine d’un grand nombre d’attaques très médiatisées en Tunisie (et dans une moindre mesure en Algérie) de ces dernières années, c’est sa capacité à alimenter un flux de combattants au Moyen-Orient qui est particulièrement significative. Le retour de nombreux combattants expérimentés pourrait cependant changer la donne. Ces combattants pourraient avoir à la fois les capacités et les connaissances culturelles nécessaires pour engendrer une force déstabilisante, puissante et soutenue, en Tunisie. La Tunisie apparaît ainsi comme étant le pays africain le plus étroitement lié à la viabilité de l’EIIL en Irak et en Syrie.

En Libye, la prise et la défense de Syrte ont été les activités les plus médiatisées d’une entité de l’EI sur le continent africain. Cependant, l’EI ne bénéficie pas d’un important soutien local en Libye. En effet, la résistance agressive et soutenue dont ont fait preuve les milices libyennes pour déloger ce qu’elles considéraient comme une présence étrangère et rivale a fini par triompher. Selon certains rapports, des combattants de l’EI auraient fui vers le sud, dans les zones du sud-ouest de Misrata.

Le regroupement d’éléments de l’EI restés en Libye pourrait attirer d’autres combattants de l’EI en provenance d’Irak et de Syrie. Cependant, la viabilité de tout groupe lié à l’EI en Libye reflète plutôt l’absence d’une réelle autorité de gouvernance centrale que l’indication d’un soutien local qui serait nécessaire pour maintenir sa présence.

AQMI

Certaines factions dissidentes affiliées à Al-Qaïda ont promis allégeance à l’EI. Il est donc possible que d’autres combattants de l’EI ayant quitté l’Irak et la Syrie viennent grossir les rangs de ces groupes liés à l’EI pour cibler le nord du Sahel. Ces factions dissidentes ont toutefois rencontré une forte résistance de factions d’AQMI déjà établies.

Contrairement à d’autres groupes islamistes violents en Afrique, AQMI n’est pas attaché à un contexte ou programme local particulier et ne possède pas de territoire. Sa configuration de groupes, dépourvue de cohérence, a plutôt une portée régionale, visant à monter des attaques périodiques contre le gouvernement ou des cibles affiliées à l’Occident à travers toute la région. Dans l’ensemble, ces attaques semblent destinées à produire un effet plus sensationnel que stratégique. Certains observateurs ont signalé que leur utilisation de la violence visait à montrer leur pertinence soutenue face à la forte couverture médiatique évolutive des attaques perpétrées par l’EI. En conséquence, tout flux de combattants de l’EI serait jugé comme étant une menace, provoquant éventuellement un surcroît d’activités d’AQMI.

Les groupes basés au Sinaï

De violents groupes islamistes basés au Sinaï planifient et entreprennent depuis longtemps des attaques contre Israël et des cibles du gouvernement egyptien. En décembre 2014, l’EI a pu négocier une déclaration d’allégeance de l’un de ces groupes, Ansar Beit Al Maqdis (ABM) ou l’État du Sinaï, dont le leadership a essuyé un important déclin aux mains de l’armée égyptienne. Suite à cette déclaration, l’AMB a adopté la propagande et des tactiques de combat proches de celles de l’EI en Irak et en Syrie, notamment l’attaque de certaines cibles internationales telles que le bombardement d’un avion de ligne russe à son décollage de Sharm el Sheikh, la décapitation d’un expatrié croate et une attaque du Consulat d’Italie au Caire. Toutefois, la plupart des actions de l’AMB sont des raids éclairs visant l’armée égyptienne.

Une perte de territoire par l’EI en Irak et en Syrie  résulterait vraisemblablement au retour d’autres djihadistes égyptiens vers le Sinaï où ils pourraient renforcer les activités des insurgés de l’ABM. L’armée égyptienne, étant passée à l’offensive contre ces groupes depuis 2014, pourrait alors se trouver confrontée à un plus grand défi, Dans le même temps, un regain d’activités de l’EI en Irak et en Syrie provoquerait un surcroît de financement, d’armes et de support technique pour cet affilié de l’EI au Sinaï.

Conséquences

D’une manière générale, l’EI n’est pas particulièrement bien enraciné au sein des communautés où opèrent les groupes islamistes violents les plus actifs, tout particulièrement en Afrique subsaharienne. Les liens les plus étroits avec l’EI en Irak et en Syrie semblent être en Tunisie et au Sinaï, ainsi qu’un groupe de combattants déplacés de Syrte dans le Sud Liban et au Sahel. La constante perte de territoire et de capacité opérationnelle de l’EI en Irak et en Syrie engendrera une augmentation du nombre de combattants de l’EI en Irak et en Syrie retournant dans des régions d’Afrique déjà confrontées à la menace des islamistes violents. Ces combattants pourraient tenter de perpétrer la marque de l’EI en Irak et en Syrie. Toutefois, sans le financement et le soutien technique de l’EI en Irak et en Syrie, ces combattants se fondront vraisemblablement dans l’environnement complexe des violents groupes islamistes déjà actifs dans ces régions.

Les groupes islamistes violents les plus mortels en Afrique (Boko Haram et Al Shabaab) sont antérieurs à l’EI, sont bien ancrés dans leurs communautés locales et leurs griefs, et ne dépendent pas de l’EI pour les ressources ou le soutien opérationnel.

La principale attraction de l’EI en Afrique n’est pas liée à ses ressources mais plutôt à son pouvoir en matière d’idéologie et de réputation. Au cours de la période ascendante de l’EI en Irak et en Syrie, sa réputation quant à sa capacité opérationnelle, son contrôle territorial de vastes zones en Irak et en Syrie, sa violence à sensation, son objectif et sa vision d’un califat islamique mondial ont généré à la fois l’enthousiasme et l’élan des jeunes musulmans africains attirés par le djihad. L’attrait pour la réputation de l’EI s’amenuise au fur et à mesure que s’estompent son influence et son contrôle territorial dans le monde arabe et que diminue la crédibilité de son modèle de gouvernance utopique. Ses capacités de recrutement et de consolidation d’alliances en Afrique en souffriront également.

Il convient toutefois de garder les développements liés à l’EI en Afrique dans leur contexte. Les groupes islamistes violents les plus meurtriers en Afrique (Boko Haram et Al Shabaab) se sont développés avant l’EIIL, sont parfaitement enracinés dans leurs communautés locales et ne comptent pas sur les ressources ou le soutien opérationnel de l’EI en Irak et en Syrie. En outre, l’influence idéologique dominante de l’Islam militant en Afrique n’a jamais été l’EI mais plutôt le modèle d’Islam Wahhabi ultra conservateur, propagé depuis plusieurs décennies par l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe. Grâce aux poches profondes et à l’importance croissante des communications par satellite et des réseaux sociaux, cette puissante influence continue de structurer les mentalités de millions de jeunes Musulmans africains.

Wendy Williams, chercheuse universitaire auxiliaire au Centre d’études stratégiques pour l’Afrique, a contribué à cet article qui faisait partie d’une analyse d’experts sur l’EI en Afrique, publiée dans SMA Reachback en mars 2017.

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