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Drame en perspective en République démocratique du Congo

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

13 septembre 2016

Joseph Kabila

Joseph Kabila. Photo: Parlement européen.

La République démocratique du Congo semble progresser lentement vers une tragédie. Après 15 ans au pouvoir, le président Joseph Kabila terminera son mandat au mois de novembre. D’un point de vue constitutionnel, il est temps qu’un successeur soit élu démocratiquement pour prendre sa place. L’Organisation des Nations Unies, l’Union africaine, l’Union européenne, la France, le Royaume-Uni et les États-Unis soutiennent tous la tenue des élections. Le président Kabila a pourtant évité de les organiser et semble avoir l’intention de se maintenir au pouvoir indéfiniment.

Le peuple congolais a activement manifesté pour obtenir le droit d’élire un nouveau chef de l’État (voir le graphique). Les forces de sécurité ont parfois répondu par la violence à des manifestations entraînant la mort ou la disparition de dizaines de personnes. Les organes de presse ont été fermés. Les candidats de l’opposition, les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme continuent d’être victimes de harcèlement, d’abus et de détention illégale. Le président Kabila a, par ailleurs, tenté d’éviter son départ en érodant des mécanismes de contrepoids législatifs du pays et en niant l’opposition de toute plate-forme de laquelle ils pourraient contester son autorité.

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Source: Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED).

En un mot, une collision de visions pour le pays se profile. L’instabilité qui en résulte pourrait entraîner le deuxième plus grand pays d’Afrique, souvent désigné comme le cœur de l’Afrique, dans un conflit dévastateur et une guerre régionale. Les souvenirs du conflit de 1997-2003 connu sous le nom de « Première Guerre mondiale de l’Afrique » sont bien présents dans les mémoires. Des conflits armés et des violences sexuelles systématiques persistent dans l’est du pays.

Mauvaise gouvernance, potentiel non réalisé

La République démocratique du Congo (RDC) est à la fois l’un des plus grands, des plus riches et des plus pauvres pays du monde. Le pays couvre 2,3 millions km2 de l’Afrique centrale (environ un quart des États-Unis) et abrite des forêts tropicales luxuriantes, d’énormes gisements de cuivre, de l’or et des diamants, ainsi que 50 % de cobalt du monde. La population de 80 millions de personnes passera à 100 millions en 10 ans seulement. Pourtant, sur 188 pays, la RDC se classe 176e dans le développement humain. Son PIB par habitant est seulement de 783 $ ce qui signifie une baisse désastreuse de 63 % depuis l’indépendance du pays en 1960.

La population n’a jamais pu bénéficier de la richesse des ressources du pays en raison du leadership politique médiocre et du manque ultérieur d’institutions responsables. Gouvernée pendant 32 ans par Mobutu Sese Seko, la RDC (alors appelée Zaïre) est célèbre pour son infrastructure limitée malgré sa taille immense et sa population. Mobutu est largement soupçonné d’avoir détourné au moins 4 milliards UDS des coffres de l’État au cours de son mandat, ouvrant la voie à la prédation des ressources publiques par le gouvernement. Il a également limité les investissements en éducation et routes qui auraient pu faciliter l’opposition organisée contre son régime. À ce jour, la RDC reste un pays très fragmenté dépourvu d’une identité nationale commune ou de forte connexion à Kinshasa.

Survol de la RDC

Mesure RDC Afrique sub-saharienne
Taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans (pour 1 000 naissances vivantes) 98 83
Accès à l’eau potable (%) 52 67
Abonnements mobiles (%) 54 71
Internautes (%) 3 19
Source: World Development Indicators 2015

En 1996, Mobutu, malade et en fin de vie, a ignoré les fissures dans l’État tandis que des militants très à l’Est lançaient des attaques transfrontalières en provenance du Rwanda voisin. Le résultat a été la première guerre du Congo, où le Rwanda et l’Ouganda ont envahi et, avec leurs partisans, ont finalement renversé le régime de Mobutu et installé Laurent Kabila comme président en 1997. L’année suivante, l’absence de légitimité de Kabila, une kleptocratie persistante, une pléthore de milices, et l’angoisse des pays voisins sur l’influence démesurée du Rwanda à Kinshasa avaient déclenché un deuxième conflit brutale et dévastateur qui a duré jusqu’en 2003. Les rapports épidémiologiques suggèrent que les combats et l’instabilité peuvent entraîné, directement ou indirectement, la mort de 5,4 millions de personnes.

Connu sous le nom de « Première Guerre mondiale de l’Afrique » au moins de 13 pays se sont impliqués dans le conflit d’une manière ou d’une autre. Le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi et l’Afrique du Sud d’un côté, (ce dernier non-militaire). L’Angola, la République centrafricaine, le Tchad, la Libye, la Namibie, la République du Congo, le Soudan et le Zimbabwe de l’autre. Les justifications de la participation réitèrent la Première Guerre mondiale. Des alliances complexes, des rivalités régionales, et le contrôle des vastes ressources de la RDC ont incité les pays à prendre part à la lutte ou soutenir des mandataires. La RDC a parfois seulement servi de champ de bataille entre les autres États, mais ses citoyens ont payé le plus lourd tribut des meurtres. Le pillage et l’instabilité causées par les armées envahisseuses et les groupes rebelles se poursuivent sous une forme ou une autre.

Joseph Kabila est arrivé au pouvoir en 2001, après l’assassinat de son père. Le jeune Kabila a été élu (dans le deuxième tour de scrutin) en vertu d’un nouveau cadre constitutionnel en 2006, le premier président élu de la RDC en plus de 40 ans. Kabila a représenté sa candidature en 2011, face à 10 autres candidats. En dépit de rapports d’irrégularités importantes, il a été déclaré vainqueur avec moins de 50 pour cent des voix. (Un amendement constitutionnel au mois de janvier 2011 avait éliminé le deuxième tour de scrutin). La crainte que Kabila érode davantage les institutions démocratiques déjà faibles du pays, dans un effort de maintenir le pouvoir a soulevé des tensions entourant le processus électoral de 2016 avec de lourdes conséquences pour les citoyens congolais et même pour l’ensemble de la région.

Utilisation de tous les moyens disponibles pour maintenir le pouvoir

Kabila a cherché à étendre sa domination en utilisant quatre méthodes principales.

Tout d’abord, au début de 2015, Kabila a insisté pour que le plan de décentralisation au point mort depuis longtemps soit mis en œuvre avant l’élection présidentielle. Redoublant le nombre de provinces de 11 à 26, les nouvelles dispositions nécessiteraient d’élections locales coûteuses et complexes qui se tiendraient dans l’ensemble de la RDC, monopolisant la capacité des institutions électorales de l’État.

Deuxièmement, Kabila a affaibli et cooptée les institutions de surveillance. Ce faisant, Kabila a légitimé davantage ses actions. Par exemple, la Cour constitutionnelle favorable à Kabila a convenu que les élections locales devaient avoir lieu avant les élections présidentielles, et que Kabila pouvait rester en poste jusqu’à ce que ces élections aient lieu. Parallèlement, la commission électorale a noté que les processus bureaucratiques tels que la révision des listes électorales rendrait l’élection présidentielle logistiquement impossible en 2016. Le vice-président de la commission électorale, quant à lui, a été contraint de démissionner.

Moise Katumbi

Moïse Katumbi

Troisièmement, Kabila a retiré des concurrents électoraux potentiels un par un. L’adversaire éminent et ancien gouverneur de la province du Katanga, Moïse Katumbi, a été condamné par contumace en juin 2016 pour ce qui était considéré comme accusations fondées sur des considérations politiques. L’entrée au pays lui a ensuite été refusé lorsqu’il a essayé de revenir. Un autre candidat de l’opposition, Martin Fayulu, a été arrêté avant des manifestations pro-électorales. Pour l’instant, le pilier démocratique de longue date, Étienne Tshisekedi, qui est récemment revenue en RDC, reste libre.

En dernier lieu, certains membres du parti de Kabila ont demandé un référendum constitutionnel pour mettre fin à la limitation des mandats présidentiels. Ces mouvements reflètent des actions similaires par d’autres africains puissants pour prolonger leur mandat, notamment au Burundi, au Rwanda et en République du Congo, l’année dernière. Au Burkina Faso et au Burundi, les référendums sur les limites de mandat ont donné lieu à un coup d’État et une guerre civile, respectivement. Les efforts déployés par les leaders africains pour prolonger leur mandat indéfiniment ont effectivement laissé aux citoyens peu de recours juridiques leur permettant de les contester. Les manifestants pacifiques en RDC ont également indiqué qu’ils pourraient avoir besoin de recourir à la force si Kabila ne démissionne pas tel qu’imposé par la législation.

En minant systématiquement les options pour la participation populaire dans le processus politique, Kabila a affaibli davantage les institutions politiques déjà fragiles du pays et leurs mécanismes de contrepoids législatifs. Il semble avoir calculé que l’opposition était trop faible pour l’arrêter et que la communauté internationale n’interviendrait pas certainement de manière efficace. L’expérience en RDC a montré, cependant, qu’une fois exposée, l’instabilité pouvait suivre sa propre logique avec des effets dévastateurs pour le pays et la région.

Les défis à relever pour changer de cap

Le défi des citoyens congolais et des partenaires régionaux et internationaux consiste à déterminer comment naviguer dans la crise actuelle pour éviter un tel résultat. D’une manière plus stratégique, le défi des réformateurs consiste à savoir comment établir un gouvernement qui est plus responsable auprès de ses citoyens et exploiter les vastes richesses minérales du pays afin de créer un chemin pour le développement durable. En sus des acteurs politiques, les institutions démocratiques naissantes, le secteur de sécurité, la société civile, et les médias de la RDC auront tous un rôle central dans l’élaboration de ce résultat.

L’élimination de l’intransigeance de Kabila et le renforcement des institutions démocratiques de la RDC pourraient également faire passer un message aux autres leaders africains qui sont enclins à prolonger leur mandat au pouvoir. L’importance soulignée de la limitation des mandats constitutionnels et des normes démocratiques permettrait de faire progresser une vision pour le continent à laquelle les citoyens africains seraient largement favorables.

Cet article est le premier d’une série qui analyse les défis actuels dans le processus démocratique en République démocratique du Congo et la manière dont les divers acteurs et institutions en façonneront le résultat.

Experts

  • Raymond Gilpin, Doyen des affaires académiques
  • Dorina Bekoe, Professeure associée, Spécialisée dans la prévention, l’atténuation et la résolution des conflits
  • Joseph Siegle, Directeur de la recherche

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