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Défi relatif à la Migration en Afrique : une Entrevue avec Hussein Solomon

Par le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique

23 avril 2015

Les dernières semaines ont révélé une crise à long développement de la migration africaine. En Afrique du Sud, les attaques xénophobes contre les immigrés principalement africains ont éclaté dans plusieurs villes incitant le gouvernement sud-africain à déployer l’armée comme moyen de dissuasion. Suite à une attaque terroriste dans une ville du Nord-est de Garissa, le gouvernement kenyan a demandé à l’Organisation des Nations Unies de fermer le camp de réfugiés de Dadaab, qui abrite près de 450 000 réfugiés somaliens. En Méditerranée, des températures plus douces ont entraîné un flux régulier de navires transportant de migrants qui tentaient désespérément d’entrer en Europe. Le chavirement d’un navire au large des côtes de la Libye, tuant environ 850 des personnes prétendant au statut de réfugiés, représente la pire des catastrophes de migrants en Méditerranée. Grand nombre de ceux qui essaient de faire la traversée fuient les conflits et la répression politique dans des régions, telles que le Sud-Soudan, l’Erythrée et l’Ethiopie.

Dr. Hussein SolomonHussein Solomon, professeur principal au Département de Science Politique à l’Université de l’État Libre, Afrique du Sud, examine quelques une de ces causes sous-jacentes, ainsi que les tendances stratégiques qui sous-tendent ces développements et leurs implications politiques.

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1. Quelles sont les causes sous-jacentes des attaques que nous avons vues ces derniers jours contre les immigrés africains et asiatiques en Afrique du Sud ?

Cette question de la xénophobie n’est pas un phénomène nouveau. Il persiste depuis 1986 en Afrique du Sud. C’est en grande partie à cause de la situation économique qui se détériore, surtout parmi les Sud-Africains noirs et l’envie qu’ils ressentent quand ils voient les étrangers ayant un meilleur sort qu’eux. C’est également l’échec de la part du gouvernement sud-africain qui, depuis 1996, refuse de reconnaître que ce phénomène représente un problème en Afrique du Sud. Chaque acte criminel commis par un étranger durcit l’animosité parmi les Sud-Africains envers les étrangers. C’est ce qui se passe en Europe avec la vague d’islamophobie suite à l’attaque contre les bureaux de Charlie Hebdo à Paris.

2. Quelles sont les grandes lignes de tendance stratégiques dans les schémas de migration et d’immigration en Afrique et entre le continent et l’Europe ?

2495544558_05396577a2_o3Lors de l’examen des facteurs dissuasifs, vous devez comprendre que ceux qui tentent d’entrer en Europe, fuient en majorité les zones de conflit – la Libye et la Syrie – et peuvent donc légitimement être considérés comme réfugiés en vertu de la  Convention des Nations Unies relative au statut des Réfugiés de 1951 avec toutes les protections qu’elle offre. Ce phénomène persistera dans un avenir prévisible parce que je ne vois pas d’amélioration en Syrie ou Libye à court terme. On peut effectivement commencer à voir des gens originaires d’autres régions de l’Afrique du Nord se rendrent en Europe – en particulier de l’Égypte et de la Tunisie. Dans le cas des Somaliens cherchant refuge au Kenya et d’autres pays, le conflit à l’intérieur du pays est également la cause. D’autre part, les gens qui se déplacent en Afrique du Sud sont en grande partie des migrants économiques à la recherche d’opportunités de travail tandis que l’économie sud-africaine est sous pression et plus de 50 pour cent de la jeunesse sud-africaine sont au chômage.

3. Dans quelle mesure le lien entre l’immigration, la traite des personnes, et les réseaux illicites doit être examiné ?

Nous avons certes vu un lien croissant entre l’immigration clandestine, la traite des personnes et d’autres réseaux illicites en provenance de la Libye. Le nombre important de personnes qui sont déplacés, de navires impliqués et ainsi de suite en sont la preuve. Tous ces éléments indiquent qu’il y a une organisation. Plus important encore, ces routes pour la traite des êtres humains sont utilisées pour la contrebande illicite de cigarettes jusqu’aux drogues. L’Union Européenne (UE) doit faire beaucoup plus pour résoudre ces problèmes : notamment, les opérations qui s’appuient sur les renseignements pour identifier les cerveaux et les arrêter, ainsi que soutenir le gouvernement libyen reconnu à l’échelle internationale pour vaincre ses rivaux, de sorte qu’il n’y ait qu’une autorité pour faire régner la sécurité en Libye. En outre, il y a plus à faire de la part de l’UE pour renforcer les patrouilles dans la Méditerranée. Compte tenu des mesures d’austérité dans la Zone Euro, les patrouilles ont en fait diminué. Cette situation doit être inversée. En outre, la plupart de ces migrants se dirigent vers les nations d’Europe du Sud qui sont économiquement les plus faibles. Une meilleure disposition pour le partage de la charge doit être adoptée en Europe dans son ensemble afin que les coûts soient partagés de manière uniforme entre les États membres.

4. Compte tenu de l’augmentation de la jeunesse en Afrique peut-on s’attendre à voir ces flux d’immigration (et les tensions qui en découlent) poursuivre leur trajectoire ascendante ?

YouthLa pyramide démographique de la jeunesse en Afrique, et la base de ressources très fragiles, vont entraîner une tendance à la hausse de l’émigration. Nous risquons également de voir les conflits s’intensifier – en ajoutant les réfugiés et les demandeurs d’asile au nombre croissant de migrants économiques. Si l’on examine les données du Pew Research Centre, on remarque que la croissance démographique est la plus élevée parmi les communautés particulièrement religieuses ce qui soulève le spectre du conflit religieux. Prenons l’exemple de Jos au Nigéria. Jos vit un conflit ethno-religieux depuis 2001, ce dernier oppose les Berom, des chrétiens, contre les Haoussas, des musulmans. Au cœur du conflit se trouve l’accès aux terres fertiles tandis que la population est en croissance et la plupart des terres arables est en baisse à cause de la sécheresse qui sévit. Si les opportunités économiques s’amenuisent et que les identités religieuses et ethniques s’accentuent, les conflits continueront d’éclater dans de nombreuses régions d’Afrique. La dynamique migratoire escaladera sans aucun doute à court et à moyen terme.

5. Que peuvent faire les gouvernements africains pour réagir de façon stratégique à ces questions ?

Une grande partie de la question est qu’ils ont besoin de gouverner pour tous leurs citoyens et non pour un groupe spécifique, que ce groupe soit chrétien ou musulman ou un groupe ethnique particulier. La gouvernance inclusive qui est basée sur une citoyenneté commune doit être la pierre angulaire de la politique. Les gouvernements africains doivent également ouvrir l’économie aux petites entreprises dans la mesure où elles peuvent employer beaucoup plus de personnes que les grandes entreprises du secteur privé. Les gouvernements doivent travailler avec le secteur privé et des organismes internationaux, tels que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international pour développer un environnement favorable aux petites entreprises et à l’esprit d’entreprise, ce qui doit être considéré comme un impératif stratégique, puisqu’il a un impact direct sur la stabilité. Entre-temps, il faut considérer l’éducation comme un élément essentiel permettant de bâtir une économie forte et insister sur la citoyenneté mondiale pour nuire à l’attrait plus étroit et destructeur du nationalisme ethno-centrique ou de la xénophobie.

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[Photos: Noborder Network; United Nations Photo]

 

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